La grossesse, un moment-clé pour le sevrage tabagique
Même si le sevrage tabagique devrait idéalement être entrepris au plus tôt dans la vie, la grossesse constitue une période favorable aux changements comportementaux.
Avec 31,1 % d’adultes fumeurs, la France reste l’un des plus mauvais élèves européens, figurant à la 7e place sur 50 en termes de prévalence. Elle s’illustre par un tabagisme féminin particulièrement élevé, de 28,6 %, contre 33,8 % chez les hommes. Ceux-ci "consomment plus de substances psychoactives, mais l’évolution chez les femmes est plus préoccupante, avec une mortalité par cancer du poumon qui a doublé en quinze ans", a alerté le Pr Norbert Ifrah, président de l’Institut national du cancer (INCa), lors d’un colloque organisé avec l’Institut pour la recherche en santé publique (IReSP), le 8 décembre 2025. Ainsi, 19 300 cancers du poumon sont diagnostiqués chaque année chez les femmes et causent 10 300 décès. Chez elles, les risques du tabagisme sont majorés : développement d’un cancer du sein (+10 à 40 % par rapport aux non-fumeuses), d’un cancer du col de l’utérus, d’une maladie coronarienne (+25 % par rapport aux hommes fumeurs), ménopause précoce avec risques augmentés d’ostéoporose…
Obstacles émotionnels
Les consommatrices sont confrontées à des difficultés spécifiques. "Les femmes rapportent plus d’obstacles émotionnels au sevrage : stress, dépression, troubles du sommeil, peur de la prise de poids… mais aussi faible soutien social, précarité, stigmatisation", a analysé la Dre Khalida Berkane, médecin addictologue à Gustave-Roussy (Villejuif, Val-de-Marne).
Ces différences appellent une prise en charge adaptée, prenant en compte les caractéristiques féminines. Notamment dans le contexte de la grossesse. "25 % des femmes qui débutent une grossesse consomment du tabac, et encore 12 % au troisième trimestre. 50 % arrêtent, 46 % diminuent leur consommation, 4 % ne la modifient pas", a chiffré Marianne Hochet, responsable ressources et développement du Réseau des établissements de santé pour la prévention des addictions (Respadd). Cette période particulière constitue justement un "teachable moment", propice à l’apprentissage et au changement de comportements.
Repérage systématique
La première étape est le repérage. "25 % des femmes enceintes cachent ou minimisent leur consommation de tabac aux professionnels de santé (désirabilité sociale)", a rapporté Déborah Loyal, maîtresse de conférences en psychologie à l’université de Bordeaux. De leur côté, les soignants "posent la question du tabagisme dans 1 cas sur 5, et moins aux personnes de catégorie socioprofessionnelle défavorisée", a déploré le Pr François Alla, chef du service de soutien méthodologique et d’innovation en prévention au CHU de Bordeaux et professeur de santé publique à l’université de Bordeaux. "Vous êtes légitime pour en parler, et de façon systématique", a-t-il souligné.
L’accompagnement au sevrage implique une prise en charge pluriprofessionnelle, à organiser au niveau territorial : infirmière Asalée, infirmière de pratique avancée, psychologue, nutritionniste, tabacologue, structure d’addictologie… "Dans les consultations, il y a beaucoup plus de femmes que d’hommes, qui surévaluent leur capacité à arrêter seuls", a noté la Dre Berkane, plaidant en faveur de programmes spécifiques au genre. "Il faut combiner les approches comportementales (soutien psychologique, gestion du stress et de l’anxiété, travail sur la culpabilité et l’estime de soi) et pharmacologiques (prescription de substituts nicotiniques…)", a-t-elle conseillé. L’éducation inclut la lutte contre les fausses croyances largement répandues, telles que "Le placenta protège le fœtus de la cigarette" ou "Mieux vaut fumer qu’être stressée". "Contrairement aux idées reçues sur une dépression au sevrage, de nouvelles études montrent une amélioration de la santé mentale", a indiqué la Dre Berkane.
Suivi au long cours
Le suivi doit être adapté à chaque patiente, selon son histoire (tabagisme précoce et de long terme…), son degré de dépendance physique et psychique, son environnement (entourage fumeur…). Cependant, "quand le sevrage est entamé seulement au moment de la grossesse, il y a beaucoup de rechutes en post-partum (70 à 80 % des cas)", a pointé la Dre Sarah Coscas, psychiatre addictologue à l’hôpital Paul-Brousse (AP-HP, Villejuif).
Aussi, la question du tabagisme devrait être abordée en amont, à l’occasion de toute consultation. "C’est une priorité d’action : poser la question à chaque femme en âge de procréer sur son désir d’enfant, ses projets de grossesse… plutôt que sur ses moyens de contraception."
Retrouvez les précédents articles sur la santé de la femme publiés cette semaine :
Santé mentale de la femme : briser les tabous
Alcool, drogues : repérer les psychotraumatismes antérieurs chez la femme
Grossesse : renforcer l’intégration de la vaccination au suivi prénatal
Prise de poids gestationnelle : des recommandations à repenser à l’ère des nouvelles réalités
La médecine génomique pour comprendre les causes de l’infertilité
Références :
Sources : D’après le colloque « Addictions au féminin », organisé par l’Institut national du cancer (INCa) et l’Institut pour la recherche en santé publique (8 décembre 2025).
La sélection de la rédaction
Si vous étiez maire, que feriez-vous pour la santé ?
A l'approche des élections municipales, Egora lance une grande consultation auprès de ses lecteurs. Accès aux soins, conditions d'exercice, prévention, étudiants... Sélectionnez une thématique et déposez vos propositions !