"On m'a sali alors que je n'ai fait que rendre service" : un médecin retraité jugé pour avoir continué à soigner ses patients
Le Dr Patrick Laine, médecin de famille retraité, se sent "sali". Le 5 mars dernier, il a été convoqué devant la chambre disciplinaire ordinale de première instance pour "exercice illégal de la médecine" pour avoir "dépanné" plusieurs anciens patients alors que leur nouveau médecin traitant était indisponible. Il témoigne pour Egora.
"Le Docteur Laine est un médecin exceptionnel. Il a suivi ma famille sur quatre générations, de mes parents à mes petits-enfants. On imagine les liens presque familiaux que cela peut créer. Depuis sa retraite, il passe nous rendre visite par pure amitié", témoigne auprès d'Egora Francis Morel, âgé de 83 ans, ancien patient du Dr Patrick Laine.
Médecin de famille à Saulnot, en Haute-Saône, depuis 1983, Patrick Laine a pris sa retraite en 2021, à l'âge de 71 ans. "J'étais usé par la charge de travail. Je travaillais 70 heures par semaine et j'étais de garde tous les jours et les week-ends. Ma quête pour trouver un successeur n'a pas abouti malgré la médiatisation de mes appels. C'était le combat de ma vie", confie le généraliste qui a fait don à la commune de son "immeuble qui comprend deux cabinets médicaux tout équipés (mobilier et matériel), un studio duplex meublé, et deux appartements à l’étage, soit 400 m2 de surface". Il a conditionné ce leg au maintien de l'immeuble en cabinet médical et non en habitations.
"Continuer à rester utile"
"Je lègue tout ça à mes patients, c'est le fruit du travail de toute une vie. Je sais dans quelle galère je les mets de partir malgré mes 71 ans", déclarait le médecin à Egora en 2021. Ce départ à la retraite ne s'est pas fait sans douleur pour le praticien, comme pour ses patients. "Le jour où j'ai retiré ma plaque, ça m'a fait quelque chose. C'est une rupture du lien social", se souvient le médecin qui souhaitait "continuer à rester utile". "Beaucoup de mes patients, souvent âgés, n'ont pas trouvé de médecin", déplore le généraliste retraité.
S'il aurait pu opter pour le cumul emploi-retraite, Patrick Laine a fait le choix de partir définitivement. "J'étais très fatigué et pour faire du cumul, il aurait fallu que je conserve mon cabinet. Il y aurait eu du monde tout le temps, je n'aurais pas pu m'arrêter", explique le praticien, en admettant avoir "du mal à dire non aux patients". "J'aurais aussi pu travailler comme salarié ailleurs, mais continuer pour voir d'autres patients que les miens ne m'intéressait pas."
Après plusieurs tentatives infructueuses pour trouver un médecin, Francis Morel a fini par trouver un généraliste à 16 kilomètres de Saulnot. "En revanche il ne se déplace pas", soupire l'octogénaire, habitué aux visites à domicile de son ancien praticien.
Si Francis Morel n'a jamais eu besoin de solliciter le Dr Laine depuis son départ à la retraite, ce n'est pas le cas de tous les patients. "J'habite le centre du village, tout le monde connaît ma maison et a mon numéro. Pour une urgence, les patients ou les infirmières m'appelaient ou venaient me chercher", rapporte le praticien. Entre 2021 et 2025, le médecin a rédigé près de 200 prescriptions ou analyses complémentaires.
"Je n'ai jamais demandé un euro à personne"
"Quand les patients recevaient une prise de sang qui était surlignée par le laboratoire et que leur médecin n'était pas réactif, ils m'appelaient. Parfois ils me demandaient un second avis pour une expertise clinique ou ils avaient besoin d'aide quand leur rendez-vous d'imagerie était programmé dans plusieurs mois. Grâce à mon réseau, j'arrivais à minimiser le risque de retard de diagnostic et de perte de chance en trouvant un rendez-vous plus tôt", détaille le médecin retraité. "Il m'est aussi arrivé d'hospitaliser une patiente ou pratiquer un massage cardiaque", ajoute-t-il. "Tout cela a toujours été fait bénévolement, je n'ai jamais demandé un euro à personne", insiste le médecin.
Une pratique mal perçue par l'une de ses consœurs d'une commune voisine qui a déposé une doléance au conseil départemental de l'Ordre des médecins de Haute-Saône. "Elle n'a pas apprécié de ne pas être prévenue d'une prescription pour l'un de ses patients. J'ai bien essayé d'appeler mais on tombe sur des plateformes d'appel et on n'arrive jamais à joindre le médecin", s'agace le retraité. "J'ai simplement froissé son ego", estime-t-il.
Le CDOM a alors déposé une plainte à l'encontre du médecin retraité pour "exercice illégal de la médecine" le 17 mars 2025, et a averti la Caisse primaire d'Assurance maladie pour signifier "le caractère illégal" des prescriptions de Patrick Laine.
"J'ai mis un genou à terre"
"Quand j'ai reçu le courrier de l'Ordre, j'ai mis un genou à terre. Qui est convoqué devant un conseil de discipline ? Un charlatan ? Un agresseur ? Où est ma faute professionnelle ? Quel est le préjudice ? On m'a sali alors que je n'ai fait que rendre service et répondre au serment d'Hippocrate", s'insurge le médecin de famille.
Dans un second temps, le médecin reçoit un appel du directeur de la CPAM. "Il m'a indiqué qu'il pourrait récupérer les indus sur toutes mes prescriptions. J'ai eu très peur pour mes patients, je lui ai donc expliqué ce que j'avais fait et pourquoi. Finalement, il a admis que j'avais rendu de grands services à mes patients et m'a rassuré en me disant qu'il ne réclamerait pas d'indus à la condition que j'arrête complètement les prescriptions, ce que j'ai fait. Je n'ai plus rien prescrit depuis le 15 juin 2025", raconte Patrick Laine. Dorénavant, ses prescriptions ne seront plus remboursées.
L'audience disciplinaire s'est finalement tenue le 5 mars dernier. Neuf maires, la pharmacienne et une infirmière de Saulnot, ainsi qu'une vingtaine de patients étaient présents pour accompagner Patrick Laine. "On aurait pu remplir trois bus de patients pour soutenir notre médecin", commente Francis Morel qui ne comprend toujours pas comment Patrick Laine a pu être accusé "d'exercice illégal de la médecine". "C'est vrai que le Dr Laine a toujours été là pour dépanner des patients, il avait besoin d'être soutenu donc j'étais là", ajoute la pharmacienne de Saulnot.
"L'exercice illégal de la médecine est une infraction pénale"
De son côté, Patrick Laine ne digère toujours pas de ne pas avoir eu droit à une conciliation avec sa consœur, et d'avoir été directement convoqué devant la chambre disciplinaire. "Comme c'est le CDOM qui poursuivait, il n'y a pas eu de conciliation", décrypte Maître Alcide Desforet, son avocat. La poursuite pour "exercice illégal de la médecine" a également été battue en brèche par le conseil. "Nous avons démontré au cours de la procédure qu'il n'y a pas d'exercice illégal de la médecine. L'exercice illégal de la médecine est une infraction pénale, c'est une procédure lourde", commente Alcide Desforet en soulignant "le caractère infamant" de ce qualificatif.
Selon l'avocat, "les prescriptions d'un médecin retraité ne sont pas encadrées par les textes. On peut chercher partout, dans tous les textes, il n'y a rien qui encadre les prescriptions. Il y a des usages qui disent que c'est limité à la famille ou aux proches, mais rien de plus", a-t-il défendu.
En fin d'audience, le terme "exercice illégal" semble finalement avoir été abandonné pour laisser place à un manquement au code de déontologie pour avoir traité des patients suivis par une consœur sans l'en avoir avertie. "Personne n'est venu apporter la preuve qu'il n'y a pas eu de communication entre les praticiens", a souligné Alcide Desforet.
Patrick Laine devra patienter un mois pour savoir s'il est condamné par ses pairs. Une période douloureuse pour l'ex-médecin de famille qui admet "ne pas être bien". "Je remonte doucement la pente grâce à l'amour de ma femme et au soutien de mes patients", confie-t-il. "On a toujours rendu service à notre prochain. Etre salis de la sorte, je ne le supporte plus", s'est emportée l'épouse de Patrick Laine. "Mon mari est mal, il a perdu trois kilos, cette plainte l'a rendu malade", a-t-elle dénoncé.
Contacté par Egora, le CDOM de Haute-Saône a indiqué ne vouloir faire "aucune déclaration tant que la chambre disciplinaire n'aura pas rendu sa décision".
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