Alcool, drogues : repérer les psychotraumatismes antérieurs chez la femme
Cette semaine Egora consacre un dossier dédié à la santé de la femme. Ce deuxième article s'intéresse aux addictions au féminin. Taboue et stigmatisée, la consommation d'alcool et/ou de drogues illicites chez les femmes résulte souvent de traumatismes liés à des violences, que le médecin doit dépister.
"Le genre masculin étant plus concerné par la fréquence et l’intensité des consommations de substances psychoactives, la prise en compte des singularités des addictions chez les femmes a été retardée. Or, leurs vulnérabilités spécifiques augmentent les risques", a alerté Nicolas Prisse, président de la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (Mildeca), lors d’un colloque organisé par l’Institut national du cancer (INCa) et l’Institut pour la recherche en santé publique (IReSP), le 8 décembre dernier.
28,1 % des femmes ont déclaré avoir bu de l’alcool au moins une fois par semaine en 2021 et 5,1 % tous les jours, contre respectivement 50,5 % et 12,6 % des hommes, selon l'Assurance maladie. Et elles représentent entre un quart et un tiers des consommateurs de drogues illicites.
Une certaine convergence des genres
Si les consommations féminines semblent en-deçà des consommations masculines, elles sont largement sous-déclarées. Et il existe une "convergence des genres" de certains comportements, comme le binge drinking, davantage expérimenté par les jeunes filles. Ou l’alcoolisation due au contexte professionnel, sachant que "les femmes sont de plus en plus exposées à des facteurs de risque masculins", a relevé Tiphaine Huyghebaert-Zouaghi, maîtresse de conférences en psychologie sociale, du travail et des organisations à l’université de Reims Champagne-Ardenne. "L’alcool constitue une automédication, une stratégie maladaptative pour faire face à la fatigue et au stress induits par le travail."
Si les exigences familiales jouent un rôle protecteur de la consommation d’alcool, les tensions au sein du couple constituent un facteur de risque, tandis que le soutien social est à double tranchant, pouvant à la fois protéger de la fatigue mais aussi en générer davantage, du fait de la contagion des émotions. Les femmes subissent aussi plus fréquemment "la surcharge mentale, la pression sociétale, la précarité, l’isolement social, surtout dans un contexte monoparental", a listé Nicolas Prisse.
Impact des violences subies
Les violences psychologiques et physiques, et leurs conséquences, "symptôme de stress post-traumatique, dysrégulation émotionnelle, altérations neurobiologiques du stress, détresse psychologique", constituent "des médiateurs potentiels de l’usage de substances", a indiqué Fabienne El Khoury, chercheuse en épidémiologie sociale à l’Institut Pierre-Louis d’épidémiologie et de santé publique (iPLesp, Sorbonne Université-Inserm).
Ainsi, les violences sexuelles subies dans l’enfance multiplient les risques d’usage de substances par 1,7, de tentatives de suicide par 1,9, de troubles de l’alimentation par 2,2, d’automutilations non suicidaires par 2,3, d’anxiété et de dépression par 2,7. Le risque de consommation quotidienne de tabac est 1,45 fois plus élevé chez les personnes ayant subi des agressions sexuelles au cours de leur vie, le risque de consommation importante d’alcool 1,5 fois plus élevé, de binge drinking régulier 2,2 fois plus élevé et de consommation de cannabis 2,45 fois plus élevé.
"L’objectif est d’engourdir ou d’effacer les souvenirs post-traumatiques", a rappelé Fabienne El Khoury. Mais les vulnérabilités sont ainsi aggravées, sur le plan sanitaire (cancers, maladies infectieuses, fausses couches…) ou social (violences, stigmatisation…).
"Une prise en charge attentive et déculpabilisante"
"La stigmatisation et la culpabilité vis-à-vis des enfants représentent un frein pour demander de l’aide et dans l’accès aux soins", a repris Nicolas Prisse. "Les représentations sociales influencent les comportements des patientes et des professionnels de santé", a complété Valentine Trépied, directrice adjointe scientifique de l’IReSP.
Ainsi, "ces situations nécessitent une prise en charge attentive et déculpabilisante", a prôné Norbert Ifrah, président de l'INCa. Le médecin généraliste doit procéder à un repérage systématique des violences pour orienter la patiente vers les structures spécialisées : microstructure médicale en ville, centre de soins d’accompagnement et de prévention en addictologie (Csapa), service hospitalier… "Les thérapies cognitivo-comportementales – 'Seeking Safety' et prévention de la rechute – améliorent durablement les troubles du stress post-traumatique et l’usage de substances chez des femmes comorbides, a rapporté Fabienne El Khoury. On peut changer la trajectoire des patientes en les accompagnant au plus tôt."
Retrouvez l'article spécial santé de la femme publié hier : Santé mentale de la femme : briser les tabous
Références :
D’après le colloque "Addictions au féminin : comprendre, prévenir et accompagner les usages de substances", organisé par l’Institut national du cancer et l’Institut pour la recherche en santé publique (8 décembre 2025).
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