cancer de la peau

Intelligence artificielle et dépistage des cancers cutanés : entre mythes et réalité

Alors que les applications d’intelligence artificielle (IA) se multiplient dans le grand public, leur usage réel en dermatologie reste encore limité. Du côté des spécialistes comme des médecins généralistes, l’IA offre des perspectives d’aide au diagnostic ou d’analyse d’images, mais sa place concrète dans la pratique quotidienne est encore en construction.

08/01/2026 Par Michèle Reboul
Journées dermatologiques de Paris 2025 Dermatologie Cancérologie
cancer de la peau

L’IA et ses algorithmes ultrasophistiqués permettront-ils, un jour, de diagnostiquer un cancer de la peau en se passant de l’expertise médicale ? Rien n’est moins sûr. "Certains algorithmes revendiquent des performances qui égalent, voire dépassent, les performances des experts. Or ces résultats performants mais non infaillibles et complexes d’interprétation doivent être analysés par un dermatologue ou, à défaut, un médecin formé par un dermatologue", souligne le Dr Mathieu Bataille, dermatologue au centre hospitalier de Saint-Omer et à l’hôpital Saint-Vincent-de-Paul de Lille, président du groupe de télédermatologie et e-santé à la Société française de dermatologie (SFD).

L’illusion d’un dépistage sans dermatologue

Aujourd’hui, une offre commerciale menée par des non-dermatologues propose au grand public des dispositifs d’imagerie couplée à l’IA pour le dépistage de cancer cutanés. Concrètement, ils scannent la peau et alertent en cas de lésion ou de grain de beauté suspects. "Plusieurs centres privés – spécialisés dans le dépistage de ces cancers assisté par l’IA et créés à l’initiative de radiologues ou chirurgiens – se sont ouverts en France. Ces centres veulent répondre à la demande des patients face à la pénurie de dermatologues. Or, nous dénonçons cette démarche lorsque les règles de bonne pratique et les recommandations médicales ne sont pas suivies. Ces initiatives n’ont de pertinence qu’entre les mains des dermatologues capables d’en sélectionner les indications, d’interpréter l’IA et d’apporter une réponse adaptée au patient", souligne le Dr Bataille.

D’autres initiatives se sont développées de façon plus primaire : des dispositifs d’IA proposent désormais aux patients de prendre en photo eux-mêmes ou en pharmacie leurs grains de beauté ou leurs lésions et de les envoyer à une application pour obtenir un diagnostic. "La qualité des images prises par les patients n’est ni contrôlée ni fiable. Seule la lésion cutanée qui inquiète le patient est analysée, sans examen cutané complet. Et les outils d’IA s’alarment très vite, ce qui est très anxiogène pour les patients : ils se retrouvent à chercher un dermatologue en urgence dans un contexte de pénurie. Ces outils favorisent un surcroît de travail inutile (fausses alertes) pour les dermatologues déjà saturés", déplore le Dr Bataille.

Le rôle clé du médecin généraliste

Selon la SFD, face à une lésion suspecte, le premier réflexe doit être de consulter son médecin traitant. Grâce aux réseaux de téléexpertise, ils peuvent être en lien direct avec les dermatologues et les consulter en cas de doute. "Par ailleurs, l’IA dermatologique à visée diagnostique ne devrait pas être utilisée par les patients mais par les médecins généralistes. Ils connaissent les bases de la dermatologie ; ils peuvent être formés à l’IA, intégrer le résultat à un raisonnement clinique et ils restent en lien avec les dermatologues", précise le Dr Bataille. Mais avant de mettre en place l’IA diagnostique en médecine de premier recours, sa place dans le parcours de soins mérite encore des réflexions. "Nous attendons des pouvoirs publics d’encadrer les usages afin de réguler les pratiques mercantiles, inefficientes pour la santé des patients. Et d’encourager les usages intégrés à un parcours de soin comprenant un dermatologue et ayant prouvé leur efficacité", note le Dr Bataille.

En attendant, l’IA peut d’ores et déjà être un outil d’aide au diagnostic et à la recherche pour identifier les cancers cutanés. "Grâce à l’IA, l’expertise du dermatologue est affinée : la LC-OCT ou la microscopie confocale, par exemple, fournissent des images permettant une biopsie virtuelle. Mais cela est encore loin de la pratique quotidienne commune, ces outils étant très onéreux. Outre l’aide au diagnostic, l’IA permet de combiner des millions de données de patients. Mais aussi de faire de la recherche pour trouver les thérapies les plus efficaces selon le profil des patients. Utilisé à bon escient, c’est donc un outil intéressant, mais il ne faut pas oublier son coût social et environnemental", conclut le Dr Bataille.

 

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Références :

D’après la session des Journées dermatologiques de Paris "FLP2 - Flashs pour la pratique 2 - Nouvelles imageries & nouvelles technologies / IA" lors des Journées dermatologiques de Paris (2-6 décembre 2025), la conférence de presse de la SFD (19 novembre) et un entretien avec le Dr Mathieu Bataille (CH de Saint-Omer et hôpital Saint-Vincent-de-Paul de Lille).

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