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"Très peu ont un suivi réel" : les médecins, ces patients qui échappent au parcours de soins
Ces dernières années, de nombreuses études ont mis en lumière des données préoccupantes sur la santé des médecins : parcours de soins atypiques, autoprescription, détresse psychologique… Face à ce constat, la certification périodique entend enclencher une "démarche réflexive" au sein d'une profession encore peu encline à prendre du temps pour elle.
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"Les cordonniers sont toujours les plus mal chaussés." Ce proverbe s'appliquerait-il aussi aux médecins ? Plusieurs travaux publiés au cours des deux dernières décennies montrent que s'ils se disent globalement en bonne santé, les médecins sont plus critiques envers leur suivi médical. Ainsi, une étude quantitative menée auprès de 123 généralistes du Maine-et-Loire en 2022 montrait que si 84,6 % d'entre eux jugeaient leur état de santé "bon" ou "très bon"*, seuls 40 % semblaient satisfaits de leur suivi médical. Pour 22 % il était même "mauvais" ou "très mauvais ". Pourtant, la santé des médecins demeure encore peu abordée, même si de plus en plus de recherches se penchent sur le sujet.
Ces dernières soulèvent presque systématiquement le caractère "atypique" des "médecins-patients". Ils seraient ainsi très souvent leur propre médecin traitant (MT). Parmi les 123 généralistes interrogés dans le Maine-et-Loire, 84,6 % avaient déclaré un MT. 47,1 % étaient leur propre MT ; un taux qui, dans certaines études, peut atteindre 60 à 80 %. Et 36,5 % avaient déclaré un MT neutre**. Pour les autres, il s'agissait d'un collègue du cabinet, d'un conjoint ou d'un ami ; ces parcours, dits informels, étaient plus souvent associés à un suivi jugé moins bon.
Le médecin traitant souvent contourné
Lorsqu'un médecin traitant est déclaré, celui-ci est souvent contourné, pointent en outre plusieurs travaux. Une étude sur le bien-être des généralistes, menée en 2022 auprès de 500 répondants inscrits dans la base du Collège de la médecine générale, montrait que les médecins disposant d'un MT ne le consultaient pas systématiquement en cas de problème de santé significatif (seuls 23,7 % le faisaient), ni même régulièrement (19,7 %). "Ils étaient seulement 39,9 % à informer le médecin-soignant de leurs pathologies notables."
"Les généralistes n'ayant pas de médecin traitant privilégiaient la consultation sur rendez-vous (75,9 %). Les consultations de 'couloir' ou téléphoniques concernaient chacune près d'un répondant sur cinq", lit-on dans l'étude. En outre, le recours à un arrêt de travail en cas de difficultés restait rare.
L'autoprescription, une pratique toujours d'actualité
Autre phénomène récurrent chez cette profession : l'autoprescription. Selon l'étude réalisée dans le Maine-et-Loire, "86,2 % des médecins s'autoprescrivaient toujours ou souvent leurs traitements (70,8 % pour les examens complémentaires et 72,3 % pour les avis médicaux)". Le fait d'avoir un médecin traitant neutre "ne diminuait pas significativement l'autoprescription des traitements", précise l'étude.
Une autre étude menée auprès de 1900 généralistes de cinq régions*** en 2008 par la Drees, l'URML, et de la Fédération nationale des observatoires régionaux de la santé (FNORS), s'était notamment intéressée au recours aux psychotropes. Un sujet majeur alors que la santé mentale des soignants a fait l'objet de nombreuses alertes. 5 % des sondés déclaraient avoir pris des antidépresseurs au cours des 12 derniers mois. Pour 60 %, le traitement antidépresseur avait été autoprescrit.
Une mauvaise habitude que l'on observe dès les études de médecine. La thèse de la Dre Liza Froissart présentée en 2025, précise qu'1 interne sur 10 s'autoprescrit des anxiolytiques.
Quant à la prévention, les médecins semblent adopter de bonnes pratiques dans les études consultées par Egora. Dans celle sur le bien-être des généralistes de 2022, "97,1 % des médecins affirmaient être vaccinés selon les recommandations" et "74,3 % effectuaient les dépistages systématiques". Plusieurs études mettent toutefois en avant des efforts à fournir en lien avec les dépistages des cancers.
"Les médecins ne prennent pas le temps"
Comment expliquer que les médecins ne soient pas de bons élèves quand il s'agit de leur propre santé ? Plusieurs raisons peuvent expliquer ces parcours de soins disloqués et ces pratiques défaillantes : la difficulté à se positionner comme patient, la banalisation des symptômes ou encore la surcharge de travail. "Au départ, je pensais que les médecins ne prenaient pas soin d'eux parce qu'ils prennent soin des autres avant tout, mais, finalement, je pense que c'est parce qu'ils ne prennent pas le temps", indique le Dr Clément Tacquet, urgentiste à la clinique Saint-Hilaire de Rouen.
Des bilans de santé gratuits pour les médecins
Il y a deux ans, le médecin a ouvert un centre santé prévention au sein de la clinique, qui propose un check-up santé en s'appuyant sur un large réseau de professionnels. Ces bilans sont, depuis juillet 2025, proposés gratuitement aux médecins libéraux du secteur, grâce à un partenariat avec la CPAM de Seine-Maritime et l'URML. L'Assurance maladie s'est engagée à financer 50 bilans – leur tarif avoisine les 1000 euros. Face au succès du dispositif, la caisse a accepté d'en financer 50 autres.
Consciente des contraintes de temps de chacun, en particulier des médecins, la structure propose de réaliser l'ensemble des dépistages sur une matinée : prise de sang, autoquestionnaires (abordant les antécédents, la sédentarité, l'activité physique, l'équilibre alimentaire, le sommeil, le stress professionnel…), ECG, impédancemétrie, frottis éventuellement, audiogramme, tympanométrie, bilan ophtalmologique complet, dépistage du mélanome, spirométrie, examen physique complet avec un médecin… Les résultats sont rendus plus tard via une téléconsultation de synthèse.
Après 80 bilans réalisés, Clément Tacquet constate que les médecins-patients n'ont "pas le même profil" que les autres usagers du centre. "Ils ont souvent plus de problèmes que la population générale vue ici. Certains ont des lunettes qui ne sont plus très adaptées, des problèmes auditifs qui n'ont jamais été dépistés." En cause, selon lui, l'absence de médecin traitant pour "mettre le doigt dessus". "Moins de 10 %" des médecins-patients vus dans le centre avaient déclaré un médecin traitant neutre.
"Les médecins sont très bons pour accéder à un soin spécialisé d'emblée", mais "sont en retard dans le suivi de base et le suivi de prévention", incluant les dépistages systématiques, poursuit Clément Tacquet. "Ses observations corroborent celles de la littérature sur la participation encore trop limitée au dépistage du cancer colorectal. Enfin, si les médecins-patients font état d'une "bonne alimentation dans l'ensemble", leur score de sédentarité est "un peu plus élevé que les profils du même type".
Pour le directeur du centre santé prévention de Saint-Hilaire, ces données témoignent d'une situation "problématique" dans ce contexte de pénurie médicale : "Nous avons peu d'effecteurs médicaux, il faut en prendre soin", insiste Clément Tacquet.
Enclencher une démarche réflexive
C'est dans cette logique que la certification périodique, entrée dans sa phase opérationnelle, a consacré un bloc à la santé des soignants. Concrètement, les généralistes devront valider a minima deux actions parmi un menu, comme déclarer un médecin traitant neutre ou s'engager dans une auto-évaluation de leur état de santé. D'autres leviers portent sur l'équilibre vie professionnelle-personnelle ou la participation à des groupes de pratiques
L'idée est d'enclencher une "démarche réflexive sur les risques auxquels on est confrontés", explique le Pr Cyril Bègue, président du CMG, qui a participé à l'élaboration du référentiel de la spécialité. "Il n'y a évidemment pas d'obligation de résultat : on peut avoir des problèmes de santé, c'est inhérent à la vie." Maître de conférences, le généraliste a beaucoup travaillé sur la santé des médecins. Et il l'affirme : "Avoir un médecin traitant qui ne soit pas un parent, c'est la garantie d'une meilleure prise en charge de sa santé."
Les médecins ne seront pas obligés de cocher cette case pour valider leur certification, mais Cyril Bègue espère que cela fera naître des questionnements. Tout comme l'auto-évaluation via un questionnaire, que le CMG est en train de finaliser. "Il y aura des choses autour de la santé globale, du suivi des dépistages, des vaccinations, peut-être aussi autour des prises de toxiques, de la santé professionnelle…", dévoile le généraliste. "Si un médecin répond 'oui je suis stressé', 'oui je n'arrive pas à concilier vie pro-vie perso', il pourra mettre en place des actions correctrices derrière."
Les actions de gestion des risques professionnels – allant des troubles musculosquelettiques à la santé mentale en passant par la santé financière – sont également essentielles, selon le président du CMG. "Un médecin qui sait que s'il ne va pas bien, il peut s'arrêter sans mise en danger financière, est un médecin qui va mieux se prendre en charge." En fin de liste, les groupes de pratiques revêtent quant à eux une "double vertu" : d'actualisation des connaissances/compétences et d'échange entre pairs. "Pour les médecins en exercice isolé, ça leur permet de voir d'autres collègues et d'avoir quelqu'un qui peut nous tendre la main si ça ne va pas".
"Sentiment d'exemplarité"
Pour Cyril Bègue, la santé des médecins n'est pas seulement une problématique individuelle, c'est aussi un enjeu de qualité des soins pour la population. Car "prendre en compte sa santé, c'est mieux prendre en compte celle des autres", souligne le président du CMG. "Un médecin qui applique lui-même les recommandations données à ses patients serait plus confiant dans la réalisation des conseils, bien aidé d’une certaine légitimité et d'un sentiment d'exemplarité", résume la thèse de Florian Martineau, soutenue en 2022 et dirigée par Cyril Bègue.
"C'est un sujet pour lequel il faut faire preuve de pédagogie", estime pour sa part Clément Tacquet, qui met en garde contre la contrainte. Le directeur médical du centre santé prévention de Saint-Hilaire appelle les pouvoirs publics à sensibiliser les futurs médecins dès les études, à communiquer auprès des médecins en exercice et à promouvoir les outils existants. Il plaide pour la création de réseaux de soins spécialisés pour les médecins. "Certains médecins n'ont pas envie de contacter un confrère de peur de le déranger." A l'inverse, des médecins "sont mal à l'aise à l'idée de prendre en charge un confrère. On peut avoir peur de mal faire."
De son côté, le Conseil national de l'Ordre des médecins défend la mise en place d’un dispositif de médecine préventive dédié aux libéraux. Alors que ces derniers "sont souvent leur propre médecin", ou n'ont "pas de médecin du tout", ce dispositif "formaliserait un parcours de suivi périodique (vaccins, dépistages, santé mentale, etc.)" et "aiderait à détecter plus tôt des pathologies ou signes d’épuisement professionnel", selon l'Ordre. Il permettrait aussi de rétablir "une égalité entre tous les soignants", les médecins hospitaliers ayant accès à la médecine du travail.
*Des résultats supérieurs à ceux obtenus par le Conseil national de l'Ordre des médecins (Cnom) en 2018 qui montrait que les trois-quarts des médecins estimaient que leur santé était bonne (56,4 %) voire excellente (12,5 %).
**Un chiffre corroboré par une étude quantitative transversale menée en 2022 auprès de 500 généralistes inscrits dans la base du Collège de la médecine générale.
*** Basse-Normandie, Bretagne, Bourgogne, Provence-Alpes-Côte d'Azur, Pays de la Loire
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