Plus d'1 interne sur 10 s'autoprescrit des anxiolytiques : le mal-être caché des futurs médecins
Des années que les syndicats d’internes alertent sur le mal-être des futurs médecins, qui sont épuisés, surmenés et écrasés par le poids des responsabilités sans beaucoup de reconnaissance. Si les difficultés sont de plus en plus reconnues, certains signaux restent invisibles et pourtant révélateurs d’un mal-être profond.
"C’est une thématique qui me tenait à cœur", raconte la Dre Liza Froissart, médecin généraliste remplaçante à Strasbourg. En septembre dernier, elle présentait sa thèse dédiée au sommeil des internes en médecine. "Les troubles de l’humeur, l’anxiété, les burn out, tout ça, je le vois." Et les chiffres régulièrement mis à jour par les syndicats d’internes, notamment l’Isni et l’Isnar-IMG le prouvent. Rien qu’en 2024, 52% des étudiants en médecine présentaient des symptômes anxieux, 27% ont décrit des épisodes dépressifs caractérisés, 66% étaient en burn out et 21% déclaraient avoir eu des idées suicidaires sur les 12 derniers mois*. "Je voulais étudier une thématique plus précise comme le sommeil. Je me suis rendu compte moi-même que je n’avais jamais eu de problème de sommeil et pourtant, je dormais de moins en moins bien. Il y avait quelque chose à faire", explique Liza Froissart.
Et les résultats ne se sont pas fait attendre : 32% des internes interrogés, partout en France, présentaient des troubles du sommeil. "Finalement, nous avons obtenu des scores assez proches de ce qui a été démontré dans d’autres thèses." En plus du sommeil, Liza Froissart a passé en revue d’autres paramètres comme l’anxiété ou la dépression. "On a pris en compte leur qualité de vie globale et en se basant sur le score bien-être de l’OMS, on a constaté que 38% des internes avaient un seuil inférieur au bien-être."
Il y a plusieurs explications à cela d’après la généraliste : en premier, les conditions de stage. "C’est ce qui a principalement été décrit dans les commentaires laissés par les internes : on sort de l’externat et la charge de travail devient plus élevée d’un coup puisqu’on a plus de responsabilités, on respecte rarement les 48 heures par semaine [en médecine générale, les internes travaillent en moyenne 50 heures par semaine**, NDLR], le nombre de gardes est assez important, relate Liza Froissart. Et par rapport aux stages, changer régulièrement de service fait qu’on doit à chaque fois reprendre tout à zéro en termes de connaissances alors qu’on attend de nous de la performance, c’est complexe." Et épuisant...
Auto-soigner sa santé mentale
Les internes interrogés l’affirment : 42% craquent à cause de leur travail au moins une fois par mois. "C’est assez fort quand même, ils ne disent pas qu’ils sont fatigués, ils disent qu’ils craquent", pointe la médecin généraliste. Si les internes l’assument par écrit, la réalité est plus nébuleuse. C’est ce que confirme la Dre Isabella Marino, médecin généraliste et enseignante au DUMG de Rouen. Elle a dirigé la thèse de Julien Cocagne autour de l’auto-prescription des internes en médecine générale. "Au total, 84% des internes s’auto-prescrivent", constate-t-elle. Rien de surprenant au premier abord car les internes ont le droit, d’un point de vue légal, de s’auto-prescrire un médicament, un examen complémentaire, un dispositif médical, de la kinésithérapie... Reste qu’ils doivent, pour cela, avoir l’accord de leur maître de stage. "C’est considéré comme une délégation de tâches, donc une dérogation. Or, parmi ceux qui s’auto-prescrivent, seuls 35% déclarent avoir cet accord."
Les résultats vont même encore plus loin puisqu’ils questionnent la nature de la prescription. Comme l’explique Isabella Marino, il est aisé pour les internes de se procurer des ordonnances vierges pendant leurs stages. "Celui qui se prescrit une imagerie médicale ou une analyse biologique avec mon carnet, je vais recevoir les résultats mais pour les médicaments, je n’ai aucune trace. Et aux urgences, les ordonnanciers n’appartiennent à aucun médecin spécifiquement donc c’est encore plus facile pour l’interne de s’auto-prescrire", résume la médecin généraliste. Finalement, la thèse démontre que 12% des internes s’auto-prescrivent des anxiolytiques, 6% des antidépresseurs et 3% des hypnotiques (somnifères). Pire encore, 30% renouvellent leurs ordonnances tous les trois mois. "Et ça, c’est grave, pointe Isabella Marino. Ça veut dire que l’interne prend lui-même en charge sa santé mentale. Mais ce n’est pas comme la santé physique. La santé mentale, on ne peut pas l’auto-prendre en charge."
Six internes sur 100 qui se prescrivent des antidépresseurs, c’est six internes qui vont mal et qui ne vont pas voir un médecin
Les deux études sont unanimes, le manque de sommeil ou l’auto-prescription sont révélateurs du mal-être des internes mais un mal-être plutôt invisible qui peut avoir de nombreuses répercussions. "Personne ne nous dit franchement qu’on ne doit pas craquer en tant que médecin mais, même si on en parle entre internes, ça s’arrête là", regrette Liza Froissart. Parce qu’en dehors des connaissances à accumuler, le plus difficile dans l’apprentissage reste la capacité à se mettre à bonne distance du patient, "avec de l’empathie, tout en gardant une barrière, être fort émotionnellement", détaille Liza Froissart. "Mais quand on ne dort que 20 minutes par garde, dans une chambre peu insonorisée, où il fait trop chaud ou trop froid, ce n’est pas reposant." La jeune médecin pointe aussi les terrains de stage parfois très éloignés géographiquement, de quoi impacter le sommeil. "On ne peut pas être efficace sans un bon sommeil, ça entraîne des risques pour sa propre santé et celle des patients avec des erreurs médicales. Des erreurs évitables."
Pour Isabella Marino, ce mal-être invisible est encore difficile à admettre : "Six internes sur 100 qui se prescrivent des antidépresseurs, c’est six internes qui vont mal et qui ne vont pas voir un médecin. C’est vraiment un résultat qui fait mal au corps enseignant parce qu’on n’a pas pu leur dire que ce n’est pas une bonne chose de s’auto-prescrire et qu’ils doivent se faire accompagner." L’enseignante propose de créer un cours autour de l’auto-prescription, peut-être dès l’externat "pour leur dire qu’ils ne sont pas des super-héros". "Parce qu’on en est encore là, alors qu’il n’y a pas pire médecin que celui qui est malade", souffle la médecin généraliste.
Lors de la présentation du travail de Julien Cocagne, au congrès du Collège national des généralistes enseignants (CNGE) le 4 décembre dernier, la directrice de thèse espère avoir "ajouté une pièce au puzzle". "A la fin, beaucoup d’enseignants sont venus me dire qu’ils sensibilisaient leurs internes à la santé mentale mais qu’ils n’avaient pas pensé à inclure l’auto-prescription. On sait que c’est notre rôle, en tant que maître de stage universitaire d’agir auprès de nos internes. Il faut rester vigilant."
A Strasbourg, Liza Froissart aimerait, de son côté, fournir une liste de médecins capables de prendre en charge la santé des internes. "Avec cette thèse, j’ai eu la confirmation que je n’avais pas de biais, qu’il y a vraiment un souci général et je pense que désormais, dans ma pratique, je poserai davantage la question du sommeil pour déceler du mal-être", estime la médecin.
*D’après l’enquête "Santé mentale des étudiants en médecine 2024" par l’Isni, l'Isnar-IMG et l'Anemf
** D’après l’enquête "Temps de travail 2023" par l’Isnar-IMG, le SNIO, la FNSIP-BM et l’Isni
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