Santé mentale

Plus d'1 interne sur 10 s'autoprescrit des anxiolytiques : le mal-être caché des futurs médecins

Des années que les syndicats d’internes alertent sur le mal-être des futurs médecins, qui sont épuisés, surmenés et écrasés par le poids des responsabilités sans beaucoup de reconnaissance. Si les difficultés sont de plus en plus reconnues, certains signaux restent invisibles et pourtant révélateurs d’un mal-être profond.

06/01/2026 Par Pauline Bluteau
Internat
Santé mentale

"C’est une thématique qui me tenait à cœur", raconte la Dre Liza Froissart, médecin généraliste remplaçante à Strasbourg. En septembre dernier, elle présentait sa thèse dédiée au sommeil des internes en médecine. "Les troubles de l’humeur, l’anxiété, les burn out, tout ça, je le vois." Et les chiffres régulièrement mis à jour par les syndicats d’internes, notamment l’Isni et l’Isnar-IMG le prouvent. Rien qu’en 2024, 52% des étudiants en médecine présentaient des symptômes anxieux, 27% ont décrit des épisodes dépressifs caractérisés, 66% étaient en burn out et 21% déclaraient avoir eu des idées suicidaires sur les 12 derniers mois*. "Je voulais étudier une thématique plus précise comme le sommeil. Je me suis rendu compte moi-même que je n’avais jamais eu de problème de sommeil et pourtant, je dormais de moins en moins bien. Il y avait quelque chose à faire", explique Liza Froissart. 

Et les résultats ne se sont pas fait attendre : 32% des internes interrogés, partout en France, présentaient des troubles du sommeil. "Finalement, nous avons obtenu des scores assez proches de ce qui a été démontré dans d’autres thèses." En plus du sommeil, Liza Froissart a passé en revue d’autres paramètres comme l’anxiété ou la dépression. "On a pris en compte leur qualité de vie globale et en se basant sur le score bien-être de l’OMS, on a constaté que 38% des internes avaient un seuil inférieur au bien-être."

Il y a plusieurs explications à cela d’après la généraliste : en premier, les conditions de stage. "C’est ce qui a principalement été décrit dans les commentaires laissés par les internes : on sort de l’externat et la charge de travail devient plus élevée d’un coup puisqu’on a plus de responsabilités, on respecte rarement les 48 heures par semaine [en médecine générale, les internes travaillent en moyenne 50 heures par semaine**, NDLR], le nombre de gardes est assez important, relate Liza Froissart. Et par rapport aux stages, changer régulièrement de service fait qu’on doit à chaque fois reprendre tout à zéro en termes de connaissances alors qu’on attend de nous de la performance, c’est complexe." Et épuisant...

Auto-soigner sa santé mentale

Les internes interrogés l’affirment : 42% craquent à cause de leur travail au moins une fois par mois. "C’est assez fort quand même, ils ne disent pas qu’ils sont fatigués, ils disent qu’ils craquent", pointe la médecin généraliste. Si les internes l’assument par écrit, la réalité est plus nébuleuse. C’est ce que confirme la Dre Isabella Marino, médecin généraliste et enseignante au DUMG de Rouen. Elle a dirigé la thèse de Julien Cocagne autour de l’auto-prescription des internes en médecine générale. "Au total, 84% des internes s’auto-prescrivent", constate-t-elle. Rien de surprenant au premier abord car les internes ont le droit, d’un point de vue légal, de s’auto-prescrire un médicament, un examen complémentaire, un dispositif médical, de la kinésithérapie... Reste qu’ils doivent, pour cela, avoir l’accord de leur maître de stage. "C’est considéré comme une délégation de tâches, donc une dérogation. Or, parmi ceux qui s’auto-prescrivent, seuls 35% déclarent avoir cet accord."

Les résultats vont même encore plus loin puisqu’ils questionnent la nature de la prescription. Comme l’explique Isabella Marino, il est aisé pour les internes de se procurer des ordonnances vierges pendant leurs stages. "Celui qui se prescrit une imagerie médicale ou une analyse biologique avec mon carnet, je vais recevoir les résultats mais pour les médicaments, je n’ai aucune trace. Et aux urgences, les ordonnanciers n’appartiennent à aucun médecin spécifiquement donc c’est encore plus facile pour l’interne de s’auto-prescrire", résume la médecin généraliste. Finalement, la thèse démontre que 12% des internes s’auto-prescrivent des anxiolytiques, 6% des antidépresseurs et 3% des hypnotiques (somnifères). Pire encore, 30% renouvellent leurs ordonnances tous les trois mois. "Et ça, c’est grave, pointe Isabella Marino. Ça veut dire que l’interne prend lui-même en charge sa santé mentale. Mais ce n’est pas comme la santé physique. La santé mentale, on ne peut pas l’auto-prendre en charge."

Six internes sur 100 qui se prescrivent des antidépresseurs, c’est six internes qui vont mal et qui ne vont pas voir un médecin

Les deux études sont unanimes, le manque de sommeil ou l’auto-prescription sont révélateurs du mal-être des internes mais un mal-être plutôt invisible qui peut avoir de nombreuses répercussions. "Personne ne nous dit franchement qu’on ne doit pas craquer en tant que médecin mais, même si on en parle entre internes, ça s’arrête là", regrette Liza Froissart. Parce qu’en dehors des connaissances à accumuler, le plus difficile dans l’apprentissage reste la capacité à se mettre à bonne distance du patient, "avec de l’empathie, tout en gardant une barrière, être fort émotionnellement", détaille Liza Froissart. "Mais quand on ne dort que 20 minutes par garde, dans une chambre peu insonorisée, où il fait trop chaud ou trop froid, ce n’est pas reposant." La jeune médecin pointe aussi les terrains de stage parfois très éloignés géographiquement, de quoi impacter le sommeil. "On ne peut pas être efficace sans un bon sommeil, ça entraîne des risques pour sa propre santé et celle des patients avec des erreurs médicales. Des erreurs évitables."

Pour Isabella Marino, ce mal-être invisible est encore difficile à admettre : "Six internes sur 100 qui se prescrivent des antidépresseurs, c’est six internes qui vont mal et qui ne vont pas voir un médecin. C’est vraiment un résultat qui fait mal au corps enseignant parce qu’on n’a pas pu leur dire que ce n’est pas une bonne chose de s’auto-prescrire et qu’ils doivent se faire accompagner." L’enseignante propose de créer un cours autour de l’auto-prescription, peut-être dès l’externat "pour leur dire qu’ils ne sont pas des super-héros". "Parce qu’on en est encore là, alors qu’il n’y a pas pire médecin que celui qui est malade", souffle la médecin généraliste.

Lors de la présentation du travail de Julien Cocagne, au congrès du Collège national des généralistes enseignants (CNGE) le 4 décembre dernier, la directrice de thèse espère avoir "ajouté une pièce au puzzle". "A la fin, beaucoup d’enseignants sont venus me dire qu’ils sensibilisaient leurs internes à la santé mentale mais qu’ils n’avaient pas pensé à inclure l’auto-prescription. On sait que c’est notre rôle, en tant que maître de stage universitaire d’agir auprès de nos internes. Il faut rester vigilant."

A Strasbourg, Liza Froissart aimerait, de son côté, fournir une liste de médecins capables de prendre en charge la santé des internes. "Avec cette thèse, j’ai eu la confirmation que je n’avais pas de biais, qu’il y a vraiment un souci général et je pense que désormais, dans ma pratique, je poserai davantage la question du sommeil pour déceler du mal-être", estime la médecin. 

*D’après l’enquête "Santé mentale des étudiants en médecine 2024" par l’Isni, l'Isnar-IMG et l'Anemf

** D’après l’enquête "Temps de travail 2023" par l’Isnar-IMG, le SNIO, la FNSIP-BM et l’Isni

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Débatteur Passionné
Anesthésie-réanimation
il y a 20 heures
Cet article repose sur une analyse erronée, car il postule l’existence d’un mal-être intrinsèque à l’internat, alors que rien ne permet d’étayer scientifiquement une telle affirmation. L’internat est un métier qui, objectivement : - donne du sens (utilité sociale forte), - offre une sécurité de l’emploi exceptionnelle, - assure une rémunération correcte pour un jeune actif, - bénéficie de conditions de travail en amélioration constante depuis quinze ans (limitation du temps de travail, repos de sécurité, reconnaissance progressive des risques psycho-sociaux, structuration pédagogique accrue). Présenter l’internat comme un environnement pathogène en soi relève donc davantage d’un discours idéologique que d’une analyse rigoureuse. La consommation de psychotropes chez les internes ne peut pas être interprétée isolément. Elle s’inscrit dans une tendance sociétale massive, bien documentée, touchant l’ensemble des jeunes générations; internes compris, non pas en tant que médecins, mais en tant que jeunes adultes contemporains. À ce titre, le rapport du Haut Conseil de la famille, de l’enfance et de l’âge (HCFEA) du 7 mars 2023 montre une explosion de la consommation de psychotropes chez les enfants et adolescents entre 2014 et 2021 : - +62 % pour les antidépresseurs - +155 % pour les hypnotiques et sédatifs - avec des hausses 2 à 20 fois supérieures à celles observées dans la population générale. Les internes actuels appartiennent précisément à ces cohortes. Vouloir attribuer leur consommation médicamenteuse à l’internat revient donc à confondre effet de génération et effet professionnel, erreur méthodologique classique. Il est d’ailleurs révélateur que les mêmes discours de « mal-être » se retrouvent : - chez les étudiants, - chez les jeunes ingénieurs, - chez les enseignants, - chez les cadres débutants, indépendamment de la pénibilité objective de leur métier. Le problème n’est donc pas médical, ni professionnel, mais profondément sociétal : fragilisation psychique des jeunes générations, rapport anxieux à l’avenir, intolérance croissante à la contrainte, médicalisation excessive de difficultés existentielles normales. En ce sens, prétendre que l’internat « rend anxieux ou dépressif » est une lecture simpliste et scientifiquement infondée, qui déresponsabilise les individus, pathologise le travail, et détourne l’attention des véritables causes. Le malaise n’est pas celui du métier de médecin. C’est celui de la société dans laquelle les futurs médecins ont grandi.
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Débatteur Passionné
Anesthésie-réanimation
il y a 16 heures
Il y a au moins une solution vécue perso comme interne ET comme chef. Ne pas avoir « besoin » d’internes! Interne, il y a fort longtemps et mes chefs étaient disponibles, pédagogues et responsabilisants… sous surveillance attentive. Bien sûr, j’ai reproduit le modèle et me suis heurté à «la faculté» Après de nombreuses tentatives, j’ai (le service a) obtenu l’agrément pour la spécialité (anesthésie réanimation) Nombre d’internes obtenus: 1, de première année. Que fait on d’1 interne? Rien d’autre que de le former, de lui montrer tout ce qu’il sera amené à faire. Sûrement pas de lui imposer une liste de garde (à UN ou dans un autre service) mais lui proposer de «doubler» un sénior dans une demi garde par exemple, comprise dans son temps de travail et ne l’empêchant pas de suivre les cours « à la fac mère ». Conclusion. Bien dans sa peau l’interne, et se comparant avec ses camarades il avait fait en trois mois, plus de gestes que les autres n’en avaient «vu faire». Et en six mois vacances comprises, bien d'avantage encore. De plus, contrevenant aux consignes des maitres qui nous l’avaient confié, il a «goûté» aux différentes activités du service (pôle) c’est à dire, outre l’anesthésie et la réanimation, les urgences et même des sorties SMUR. Mais quand l’été fut venu avec son cortège de congés et la raréfaction du nombre d’internes disponibles, «La faculté» a repris contact. La question était non pas: est ce que l’interne a été bien formé (sa réponse était oui) mais «franchement, avez vous vraiment besoin d’un interne?» Ma réponse vous la devinez: « sérieusement comment avoir besoin d’UN interne? » Donc pas d’interne au choix pour l’été, et d’ailleurs pas plus pour les saisons suivantes. Alors la morale de cette histoire. Tant qu’on se servira des internes comme des bouche trous d’un effectif insuffisant et provoquant stress et épuisement avant de devenir le médecin qu’ils s’espéraient, il ne faut pas s’étonner du résultat. Il n’y a pas assez de médecins pour encadrer les stages comme il n’y a pas assez de médecins pour soigner la population. Peut être faut il revoir les conditions de travail des séniors à l’hôpital comme en ville ce qui retentira sur celles des internes. Simpliste mon raisonnement? Sans doute un peu mais je l’ai vécu et je suis sûr que le «compagnonnage» reste une clé de la formation.
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3,7 k points
Débatteur Passionné
Médecins (CNOM)
il y a 20 heures
Je ne sais que penser de tout ceci. Probablement que les non-médecins ne vont pas mieux aussi vu l'état actuel des choses !!! J'ai lu les commentaires déjà publiés. Notre métier devient d'autant plus difficile que la société ne va pas bien non plus. Sans pleurnicher sur notre sort , un peu moins de médical bashing permanent redonnerait sans doute du coeur à l'ouvrage à nos futurs médecins. Nous avons supporté beaucoup de choses , certes , mais chaque jeune génération a ses caractéristiques . Comment les aider ? Ce métier a toujours été riche mais prenant , nous sélectionnera t'on aussi dans le futur sur notre capacité de résilience , car je n'imagine pas trop de bienveillance à venir pour l'instant des instances dirigeantes? C'est l'économie qui commande la médecine.
 
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