"Sans de nouveaux antibiotiques, nous pourrions de nouveau mourir d’une otite" : la recherche face à l'antibiorésistance
[DOSSIER ENJEUX 2026] L’antibiorésistance progresse à travers le monde, au risque d’anéantir les progrès médicaux du 20ème siècle. Pourtant, la recherche de nouveaux antibiotiques demeure insuffisante. Entretien avec Florie Desriac*, enseignante-chercheuse au sein de l’unité de recherche "Communication bactérienne et stratégies anti-infectieuses" (université de Caen Normandie), et coordinatrice du programme "Antibiodeal" au sein de Promise, réseau français de recherche sur l’antibiorésistance.
Entre 2018 et 2023, la résistance aux antibiotiques a augmenté dans plus de 40 % des associations agent pathogène-antibiotique faisant l’objet d’une surveillance, expliquait l’Organisation mondiale de la santé (OMS) en octobre. Or, dans le même temps, la recherche de nouveaux antibiotiques progresse à pas lents. Selon l’OMS, 50 sont actuellement en développement clinique, un chiffre très en-deçà des besoins.
Egora : En quoi l’antibiorésistance menace-t-elle la santé mondiale ?
Florie Desriac : L’antibiorésistance impactera toute la médecine moderne, pas uniquement le traitement des maladies infectieuses. Au-delà du traitement, les antibiotiques sont par exemple utilisés en prévention lors d’opérations chirurgicales. Tout notre système de santé, qui a été révolutionné par l’arrivée des antibiotiques, va être touché. En France, nous sommes encore rarement dans l’impasse thérapeutique, et on parvient à trouver un ou deux antibiotiques qui fonctionnent face à un pathogène résistant. Mais il y a déjà certains antibiotiques qu’on ne donne plus, selon les résistances qui émergent.
Les médecins font-ils assez d’efforts pour limiter les prescriptions ?
Il y a probablement eu un relâchement à la suite du Covid-19. Mais, globalement, le message "Les antibiotiques, c’est pas automatique" [slogan d’une campagne de 2002] a bien fonctionné. Depuis, les médecins généralistes ont fait beaucoup d’efforts sur la prescription, notamment grâce à l’arrivée des tests bactériens. Il faut maintenir cet effort : la France reste parmi les gros consommateurs européens d’antibiotiques [en 2024, elle était deuxième, derrière la Grèce, 26,5 doses pour 1 000 habitants par jour, un chiffre en hausse, selon le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies] et les hôpitaux en utilisent encore beaucoup. Se pose aussi la question des élevages, qui engendrent d’importants rejets d’antibiotiques dans l’environnement, là aussi source d’antibiorésistance.
Où trouver de nouveaux antibiotiques ?
Pour ma part, je travaille sur la recherche de nouveaux antibiotiques à partir de micro-organismes présents dans l’environnement – dont proviennent la majorité des antibiotiques actuels. On estime être capables de cultiver seulement 1 % des micro-organismes terrestres, et nous y avons déjà trouvé 20 familles d’antibiotiques. Il y a donc de grandes chances d’en découvrir de nouvelles dans les 99 % restants ! C’est un travail long et compliqué : une fois qu’on a découvert une activité antibactérienne, il faut purifier le composé, puis l’évaluer sur de nombreuses bactéries.
Comment expliquer le manque d’engouement de l’industrie pharmaceutique pour le développement de nouveaux antibiotiques ?
Il s’agit clairement d’un problème socio-économique. Pour développer un antibiotique, on estime qu’il faut investir pas loin de 1 milliard de dollars. Or, un antibiotique n’est administré en général qu’entre cinq à sept jours, au pire quatorze jours pour une grosse infection, pour un traitement qui ne coûte que quelques euros. De plus, il y a besoin d’en limiter l’utilisation au minimum, pour se prémunir des résistances. Ce modèle économique ne fonctionne pas, car le retour sur investissement est faible. Plusieurs États ont proposé des modèles alternatifs [par exemple, le Royaume-Uni a lancé en 2024 un système de souscription surnommé « Netflix des antibiotiques », grâce auquel l’État rémunère les laboratoires pour l’accès à de nouveaux antibactériens, NDLR].
Au-delà des antibiotiques, quelles sont les pistes alternatives ?
La technique des bactériophages [virus de bactéries, NDLR], ancienne, revient en force et ouvre l’espoir d’une médecine un peu plus personnalisée. On peut aussi évoquer les resistance breakers, les « potentialisateurs » d’antibiotiques ou encore les « antivirulence » qui, combinés à un antibiotique, permettent à notre corps de ne pas être surpassé par la bactérie pathogène et de mieux l’éliminer. Il y aussi les inhibiteurs de pompes à efflux, qui visent à empêcher l’antibiotique d’être excrété par la cellule bactérienne [l’un des importants mécanismes de résistance, NDLR]. Également en vue, des anticorps monoclonaux, des peptides antimicrobiens, des inhibiteurs de la bêtalactamase.
Avec 50 antibiotiques en cours de développement, la situation est moins sombre qu’au début des années 2000. Mais en étant optimiste, seul un sur cinq sera commercialisé, soit 10 antibiotiques, ce qui ne suffira pas à maintenir notre médecine. D’autant que seuls 21 de ces 50 antibiotiques sont dits innovants. Pour les autres, on peut craindre la survenue rapide de résistances. Il faut donc en développer encore plus, car les antibiotiques qu’on étudie aujourd’hui ne seront peut-être sur le marché que dans vingt ans ! Sans cela, on entrera dans une ère post-antibiotique, celle où l’on pourrait de nouveau mourir d’une otite.
*Florie Desriac déclare déclare n’avoir aucun lien d’intérêts
Au sommaire de ce dossier sur les principaux enjeux médicaux en 2026 :
- Projet EUnetCCC : relever le défi de l’équité des soins en cancérologie en Europe
- Les allergies : des maladies de plus en plus fréquentes, complexes et sévères
- Dyslipidémies : un nouveau consensus français
- Le microbiote intestinal des enfants à la loupe
- IA et nouveaux traitements : la révolution a déjà commencé
- Lutter contre l’iatrogénie du sujet âgé
- La vaccination pour prévenir la perte d’autonomie
Références :
D’après un entretien avec Florie Desriac, enseignante-chercheuse au sein de l’unité de recherche "Communication bactérienne et stratégies anti-infectieuses" (université de Caen Normandie), et coordinatrice du programme "Antibiodeal" au sein de Promise, réseau français de recherche sur l’antibiorésistance.
Et "Rapport mondial sur la surveillance de la résistance aux antibiotiques", OMS, 13 octobre 2025 ; et "Antibacterial products in clinical development for bacterial priority pathogens", OMS, octobre 2025.
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