Pass/LAS délocalisés : vraie chance pour faire médecine ou mission impossible ?
Une première année d'études de santé dans tous les départements lutter contre les déserts médicaux : l’idée, portée notamment par le député Guillaume Garot, fait son chemin. Pourtant, sur le terrain, la réussite des étudiants issus des antennes délocalisées questionne et apparaît même comme illusoire.
"Créer des antennes dans tous les départements, c’est nous pousser à la faute. Il y a des raisons qui expliquent que 25 % du territoire ne compte pas de première année d’étude de santé." Le Pr Benoit Veber, doyen de l’UFR Santé de Rouen, plante le décor. Sa faculté a déjà mis en place une première année de Pass au Havre il y a plus de dix ans, lorsque la Paces était encore d’actualité. Face à des résultats plutôt satisfaisants, l’université a tenté de s’implanter dans un autre département, celui de l’Eure, à Évreux, mais par le biais d'une LAS. "On a peut-être eu un étudiant par an qui était admis en deuxième année d’études de santé. Le taux de réussite était ridiculement bas", explique le doyen. A la rentrée 2026, le campus d’Évreux proposera donc un Pass, "comme au Havre".
Depuis 2019, la réforme Pass-LAS a permis d'élargir l’accès aux études de santé en proposant une première année dans des universités dépourvues de faculté de médecine. Résultat : 75 % des départements proposent aujourd’hui un Pass ou une LAS permettant d’accéder à la médecine, la maïeutique, l’odontologie, la pharmacie ou la kinésithérapie (MMOPK). Pas suffisant, selon le député Guillaume Garot, dont la proposition de loi vise à doter tous les départements d’une première année d’études de santé. Une idée qui, sur le terrain, semble peu réalisable.
Une réussite des étudiants en demi-teinte
Dans son rapport publié en décembre 2024, la Cour des Comptes dressait déjà un bilan assez peu concluant de ces antennes délocalisées. Sur les quelque 5.000 étudiants inscrits en LAS 1 en 2023 dans une université sans UFR santé, seuls 9 % accèdent aux études MMOPK. Résultat, sur environ 12.000 étudiants admis en deuxième année d’études de santé, moins de 500 sont issus d’une antenne délocalisée.
Au contraire, le PASS délocalisé poserait moins de difficulté aux étudiants et semblerait même "afficher de bons taux d’accès en MMOP", indique la Cour des comptes. Une facilité due à "la préexistence de liens institutionnels via les Paces délocalisées", poursuit l'institution. C’est le cas du Pass du Havre, mais aussi de l’antenne de Metz pour l’université de Lorraine, à Nancy. "C’était à la fois une demande des parents, des étudiants et un choix stratégique, pédagogique et politique de l’université de maintenir cette antenne après la suppression de la Paces", raconte Cédric Boura, directeur du Pass à l’université de Lorraine. Aujourd’hui, 1.000 étudiants sont formés à Nancy et 150 à Metz. Les cours enregistrés à Nancy sont rediffusés en direct dans un amphi à Metz. Les enseignants se déplacent chaque semaine sur l’antenne pour donner les enseignements dirigés tout comme le tutorat. "Ça nous demande une certaine logistique", assure le responsable pédagogique, qui y voit tout de même un intérêt. "D’un point de vue pédagogique, c’est plus intéressant parce qu’ils sont moins nombreux et la réussite est là : l’année dernière, le major de la promo de Pass était à Metz."
Impliquer tous les acteurs du terrain
Pour parvenir à ce succès, l'université n'a pas ménagé ses moyens. "Nous avons eu quelques pannes informatiques l’année dernière, nous avons donc refait l’amphi et racheté du matériel audiovisuel. La métropole a financé les travaux à hauteur de 100.000 euros", confirme Cédric Boura.
Même stratégie sur l’antenne de Bourg-en-Bresse (Ain), affiliée à la faculté de médecine Lyon Est. Depuis la création du Pass délocalisé en 2022, le nombre d’étudiants n’a cessé d’augmenter, passant de 44 à plus de 80 à la rentrée 2025. "Le nombre d’étudiants aindinois baisse à Lyon au profit du Pass de Bourg-en-Bresse", remarque Arnaud Jacquier, responsable pédagogique de l’antenne. La recette paraît simple : donner exactement les mêmes conditions de réussite, quels que soient les sites. A Bourg-en-Bresse, les étudiants en Pass sont accueillis dans les locaux de l’IUT. "Ils sont dans des conditions idéales avec un amphi et des salles à leur disposition. Nous avons aussi une apparitrice* présente au quotidien pour aider les étudiants, c’est beaucoup plus humain qu’à Lyon où on a 1.000 étudiants en première année de santé."
Avec cette nouvelle antenne, les liens entre l’université et l'hôpital Bourg-en-Bresse se sont renforcés. Les offres de stages, notamment pour l’externat, se sont multipliées. Même constat au Havre : "C’est grâce à cette stratégie multicible, avec des postes pour les externes, les enseignants et des lycées impliqués qu’on a pu assurer un taux de réussite similaire, à la décimale près, entre le Pass de Rouen et celui du Havre", assure Benoit Veber.
Une année de concours dans des conditions optimales
Mais ce qui participe peut-être davantage à la réussite de ces sites délocalisés, c’est la possibilité pour les étudiants de rester proches de leur famille. A l’université de Lorraine, Cédric Boura constate que les étudiants qui vivent chez leurs parents en 1ere année ont plus de chance d’intégrer les filières MMOPK. Originaire de Nevers, Sirine a fait le choix d'intégrer le Pass de sa ville natale, antenne délocalisée de la faculté de Dijon. "Je me suis dit que c’était une année de concours, que j’allais devoir réviser pendant un an. Déménager dans une ville sans savoir si j’allais réussir… ce n’était pas idéal. Et puis, j’avais besoin du soutien de ma famille", explique-t-elle. A Nevers, pas d’université en tant que telle mais des locaux pouvant accueillir les 30 étudiants de Pass. Tout est en distanciel, ni les enseignants ni le tutorat ne se déplace - Dijon étant située à près de 200 km de Nevers. "On avait une salle, comme au lycée où on pouvait laisser nos affaires pour créer notre espace de travail. J’ai beaucoup travaillé là-bas." Pour Sirine, cette ambiance de classe a été une force : "On était un grand groupe d’amis, on s’entraidait et comme on était peu, on ne se rendait pas compte qu’on était si nombreux à envisager les études de santé. Ça a beaucoup joué sur notre moral, on avait peut-être moins peur d’échouer."
"Logique" aussi pour Thomas de rester à Metz, chez ses parents, pour son année de Pass. "Ça nous permet de gagner du temps parce qu’on n’a pas à faire les courses, à cuisiner, s’amuse-t-il. Et puis mes copains du lycée sont restés à Metz donc je n’avais aucune raison d’aller à Nancy !" Quant à Denis, ce sont des raisons financières qui l’ont d’abord poussé à rester à Boulogne-sur-Mer, antenne de l’université de Picardie. "Le premier semestre a été très difficile pour moi et je pense que je n’aurais pas imaginé continuer sans le soutien de ma famille", estime l’étudiant, aujourd’hui en troisième année de médecine.
Une première année pas toujours équitable
Des arguments qui s’entendent, selon Marion Da Ros Poli, présidente de l’Anemf. "Idéalement, si toutes les conditions sont cochées, on est favorable à l’ouverture de sites délocalisés en première année. Mais en l’état actuel, on risque de faire miroiter une réussite. Donc on dit plutôt ‘non, sauf si’", résume la représentante des étudiants en médecine. Car outre l’environnement de travail, la nécessité d’avoir des cours en présentiel et un tutorat qui se déplace, Marion Da Ros Poli insiste sur des services de restauration, une bibliothèque universitaire à disposition et la présence d’un référent pour accompagner les étudiants. "Pour l’instant, on remarque que le taux de réussite est moins bon et toutes les antennes ne sont pas égalitaires sur les chances d’accès en deuxième année", regrette-t-elle. "Dans une majorité de ces universités sans UFR en santé, les conditions d’études ne permettent donc pas aux étudiants d’accéder aux études de MMOP, ce qui est cohérent avec les difficultés d’organisation entre ces UFR éloignées géographiquement et administrativement de l’UFR en santé", confirme la Cour des Comptes.
Dans ses vœux à la communauté universitaire le 21 janvier dernier, le ministre de l’Enseignement supérieur, Philippe Baptiste, insistait pourtant lui aussi sur le déploiement des sites délocalisés. "Un sujet compliqué et parfois coûteux mais un enjeu essentiel en termes d’égalité d’accès des jeunes à l’enseignement supérieur".
Des antennes qui ne résoudront pas les déserts médicaux
D’après Benoit Veber, ouvrir une première année de santé sur tous les territoires apparaît dogmatique. "Forcer les facultés à ouvrir des antennes, c’est faire croire aux étudiants qu’ils ont une chance mais ça n’a pas toujours du sens." Et à l’heure où une nouvelle réforme Pass-LAS est envisagée, le statut quo prime dans les universités, réticentes à l’idée de s’investir sur un site délocalisé sans savoir ce que cela implique.
Pour Isabelle Laffont, présidente de la Conférence des doyennes et doyens de médecine, "il faut territorialiser… mais bien". Avant d’imposer le déploiement de ces antennes, "il faut se questionner sur les déterminants de la réussite", souligne la doyenne de Montpellier. Impossible de tergiverser sur la qualité de la formation qui doit être le plus possible en présentiel. La doyenne des doyennes donne l’exemple de la Lozère qui fait partie des département dépourvus de première année de santé. "Il y a 2h30 de route entre Mende et Montpellier, on ne peut pas déplacer un tutorat et des enseignants comme ça." D’après Isabelle Laffont, obliger les départements à créer ces antennes dans des conditions précaires risque de favoriser à terme l’émergence des prépas privées.
D’autant que l’objectif initial, qui était de réduire les déserts médicaux, ne paraît pas convaincant. "Les étudiants des universités sans UFR en santé sont plus souvent issus d’un milieu rural (24 %) et d’un milieu social défavorisé (39 %). Les LAS dans les universités sans UFR en santé sont parvenues à capter un public qui constitue une cible de la réforme, souligne la Cour des comptes. Toutefois, la réussite de ces publics se heurte à des taux d’accès à MMOP restés très faibles dans ces formations, y compris pour les meilleurs étudiants. (…) Ces formations ont un impact défavorable sur la diversification géographique des profils." Signe que la première année délocalisée n'a pas vraiment d'impact sur l'accès aux soins, aucun des trois étudiants en médecine interrogés par Egora, n'envisage de revenir s'installer dans sa ville d'origine.
"Disons que ça peut être un levier mais que tout cela prend du temps et que ça ne résoudra pas entièrement les déserts médicaux", tranche la présidente de l'Anemf.
Le 4 février, à l’occasion d’un colloque sur l’accès aux soins, Eric Bellissant, ancien doyen de l’UFR de médecine de Rennes, présentait les différentes expérimentations menées en Bretagne depuis 2014 pour, à terme, favoriser l’installation de soignants. Dans la région, 25 % des étudiants en première année d’études de santé sont accueillis sur des sites délocalisés et les résultats semblent concluants. "Les sites périphériques contribuent à la réussite puisqu’environ 20 % de la promotion en deuxième année est originaire de ces antennes." Si l'impact sur l’accès aux soins reste incertain, désormais, "il y a une dynamique universitaire sur tout le territoire" avec des options santé dans les lycées, des MSU prêts à accueillir des étudiants en stage, de nouveaux postes de professeurs et maîtres de conférence, etc. Un modèle presque exemplaire aux yeux d’Isabelle Laffont. "Il faut agir à plusieurs niveaux car même si on sait qu’un étudiant issu d’un territoire a bien plus de chance de s’y installer à terme, il y a beaucoup d’étapes à franchir entre la première année et l’internat qui est une période cruciale pour l’installation." La doyenne plaide ainsi pour l’ouverture de postes d’externes en territoire. "Quand on ouvre une antenne, quand on ouvre des postes, cela demande des moyens mais c’est aussi toute une politique à imaginer et ça, ça prend du temps."
*Personne chargée de la surveillance et de la gestion du matériel pédagogique au sein d'une faculté
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