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"Des internes pourraient se retrouver à redoubler" : sans garantie de dérogation, les futurs docteurs juniors de médecine générale redoutent le passage de leur thèse

Alors qu'un décret, en novembre dernier, validait la possibilité, pour les futurs docteurs juniors de médecine générale, d'obtenir une année supplémentaire via dérogation pour soutenir sa thèse, certaines facultés ne souhaitent pas y recourir ou comptent la proposer sous conditions. Une politique qui inquiète les syndicats étudiants ainsi que les principaux concernés.

03/03/2026 Par Alexis Vignais
4ème année de MG
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Dans quelques mois, Anaïs Gokan sera docteur junior (DJ). Du moins, elle l’espère. Car les nuages s’assombrissent autour de la réforme de la quatrième année d’internat de médecine générale, qui doit prendre forme en novembre prochain. Côté étudiant, un critère est dans toutes les têtes : avoir sa thèse en poche, et donc l’avoir soutenue devant un jury. Facile à dire, un peu plus complexe à faire. En effet, la réforme de la 4A a amené avec elle une modification majeure. Si les étudiants avaient, auparavant, six ans, à partir des Ecos pour pouvoir soutenir leurs thèses, ce n’est plus le cas.

"Maintenant, pour être docteur junior, il faut être thésé. Ça veut dire que ça réduit de 6 ans à 3 ans la durée possible du passage de thèse", rappelle Atika Bokhari, présidente de l'Isnar-IMG. Fin 2025, alors qu’Egora faisait état du retard dans le passage des thèses, un décret, en date du 6 novembre tombe. Les étudiants ayant débuté leur internat de médecine générale à la rentrée 2023, 2024 ou 2025 pourront bénéficier d'un délai supplémentaire octroyé par le président de l'université sur proposition du directeur d'UFR.

Une nouvelle qui prend la forme d'un poids en moins pour les futurs DJ, sauf qu’il n'y a rien d’obligatoire, et plusieurs universités penchent vers l'option zéro dérogation ou la dérogation sous conditions. "À Nantes, on est soumis à des conditions pour avoir la dérogation pour l'instant", affirme Anaïs Gokan, actuellement en troisième année d'internat. Une mauvaise nouvelle pour l'interne de 27 ans qui comptait beaucoup sur cette dérogation. "Niveau thèse, je ne suis pas très avancée", confesse l’intéressée qui estime sa progression à "20, 25%". 

Il faut dire que l'interne, actuellement en stage à La Roche-sur-Yon, n'a pas réussi à trouver de directeur de thèse pour son premier sujet et a dû changer de braquet. "Avec les stages aussi, ce n’est pas toujours facile d’avancer", ajoute l'intéressée. Face aux jours qui passent, tenir le délai semble complexe selon l’interne. "Sans dérogation, ça va être difficile", reconnaît-elle, craignant d’être "bloquée" dans son cursus si elle ne parvient pas à terminer sa thèse et à la soutenir. Pour éviter d'en arriver là, Anaïs Gokan est claire : "Je préfère faire une thèse moins fournie et avancer." Contacté, le département de médecine générale de Nantes ne nous avait pas fourni de réponse à ce sujet au moment de la parution de cet article. 

Éviter les freins administratifs 

Ailleurs, le son de cloche résonne parfois un peu plus fermement. En effet, l'Université de Lille, elle, a fait le choix de viser le zéro dérogation. "Nous n'envisageons pas de dérogation, sauf si nous n'étions pas en capacité d'offrir des créneaux de soutenance, ce qui n'est pas le cas actuellement", répond, par mail, le département de médecine de l’UFR3S. 

L'université justifie ce choix par le fait qu’elle estime avoir "la capacité nécessaire pour que les internes puissent soutenir" et "[que] les internes de la promotion 2023 sont au courant depuis plus de deux ans que pour accéder au statut de docteur junior il faut soutenir la thèse". 

À cela s'ajoutent des raisons plus administratives, puisque, malgré l'existence du décret, l'Université de Lille juge que les internes ne pourraient pas prétendre au titre de docteur sans thèse, "puisque c’est la thèse qui confère le titre". Et, plus encore, elle estime qu’il existe "un risque" que les internes sans thèse "ne puissent pas être inscrits sur le tableau des docteurs juniors par l'Ordre des médecins".

L'administratif est aussi brandi du côté de Strasbourg, qui tend également vers le zéro dérogation. "On va absolument tout mettre en œuvre pour qu’il n'y ait pas de dérogation à donner", confirme Fabien Rougerie, professeur associé de médecine générale à Strasbourg. Ce dernier souhaite, à tout prix, éviter un épisode similaire à celui des privés de thèses rattrapés par le décret de la loi Montagne en 2013. "On va se retrouver de nouveau dans une impasse comme à l'époque, sauf que là, ils ne pourront pas être docteur junior. Qu'est-ce qu'ils vont devenir dans le cadre législatif ? On préfère vraiment leur éviter ça", soutient l’intéressé. 

Plus encore, Fabien Rougerie, estime que tout est mis en œuvre pour que le passage de thèse se déroule parfaitement à Strasbourg. Pour lui, refuser d’accorder ces dérogations, "ce n’est pas être anti-étudiant, précise l’intéressé. C'est simplement une position volontariste et on se donne les moyens d'accompagner les étudiants." Les internes en difficulté, une trentaine, auraient été identifiés et bénéficient d’un accompagnement spécifique. Concernant l’augmentation importante du nombre de thèses à faire passer en un temps réduit, Fabien Rougerie s’estime confiant :  "On a fait ouvrir plus de créneaux pour la salle des thèses et on a augmenté le nombre de thèses soumises depuis septembre 2025." 

"Tout le monde est en retard"

Une vision optimiste qui contraste avec celle des syndicats étudiants. "La tendance globale, c'est que tout le monde est en retard par rapport aux chiffres souhaités, avec beaucoup d'internes toujours sans sujet et sans directeur de thèse, se désole Atika Bokhari, présidente de l'Isnar-IMG. Au mieux, dans certaines subdivisions, il y a un taux de fiches de thèse, où il y a un directeur, un sujet et un descriptif [...] qui atteint 50%."

Le manque de directeurs de thèse et de professeurs universitaires, unique statut permettant de présider un jury, rendrait également le passage des thèses beaucoup plus complexe selon le syndicat. "Il y a même des facultés où il n'y a pas de professeur des universités de médecine générale." Et même quand les membres du jury et une date de passage sont validés, trouver une salle peut aussi s’avérer difficile avec des locaux "souvent bookés". 

Face à cette situation, le syndicat estime que ne pas accorder de dérogations pourrait bloquer certains étudiants. "Potentiellement, ça ferait qu'il y ait des internes qui se retrouvent à redoubler parce qu'ils n'ont pas la logistique en place pour pouvoir la passer", s’inquiète Atika Bokhari. Une crainte partagée par l’Isni. "On a tiré la sonnette d'alarme pour dire que, techniquement parlant, on ne pourra pas faire passer la thèse à tout le monde", confirme Clément Hugueny, trésorier et référent quatrième année de l'Isni. Le risque, en n'accordant pas la dérogation, serait "que des internes ne puissent pas passer en quatrième année". 

Pour éviter ces situations, certains internes, comme Anaïs Gokan, pourraient opter pour une thèse moins développée. "On va à l'inverse de ce qu'on voudrait pour la santé. [...] pour pouvoir soigner 99 % des gens, c'est-à-dire en ville, il faut de la bonne recherche", dénonce Atika Bokhari estimant que les thèses de médecine générale "sont faites largement au rabais". "Alors que les internes arrivent avec un projet hyper ambitieux, [...] et on [leur] dit 'attention, c'est un peu trop ambitieux, tu n'auras pas le temps, tu ne vas pas trouver d'encadrant donc écoute fais un truc simple qui fait 5 pages'", regrette la représentante syndicale.

Quelques situations difficiles 

Du côté du Collège national des généralistes enseignants (CNGE), le discours se veut toutefois rassurant. "On a beaucoup de retours informels des DMG qui nous tiennent évidemment informés de la situation. La plupart du temps, il y a une cohérence entre les capacités d'encadrement, l’anticipation qui a été faite sur les thèses et le fait d'accorder ou pas, de facto, cette dérogation”, avance le Pr Olivier Saint-Lary, président du CNGE. Même si des cas demeurent délicats. "Il y a quelques situations qui posent plus de problèmes avec des facultés qui ont des ratios enseignants / enseignés particulièrement difficiles, mais pour lesquels les doyens ont clairement fait le choix de ne pas souhaiter accorder de dérogation."

Saluant toutefois un "immense travail" des DMG, le CNGE appelle pour autant les départements de médecine générale à ne pas rajouter de contraintes supplémentaires au passage de ces thèses. "Il y a un certain nombre d'UFR pour lesquelles les prérogatives pour permettre la soutenance des thèses sont plus exigeantes que la réglementation nationale en vigueur. Et ça met un certain nombre de thésards en difficulté", déplore Olivier Saint-Lary évoquant par exemple l'interdiction de faire une thèse en groupe ou des contraintes de salles.

"On appelle très clairement à respecter la réglementation, mais à ne pas imposer de contraintes qui aillent au-delà, sinon on se complique la vie inutilement." Selon les derniers chiffres du CNGE, datant d’octobre dernier, 10 391 étudiants étaient inscrits dans les promotions 2023, 2024 et 2025 et il restait 4 261 thèses à soutenir ante réforme.  

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