Josef Mengele (au milieu), entouré de Richard Baer et Rudolf Höss, Solahütte, 1944. Album Höcker / commons.wikimedia.org
De jeune médecin inconnu à bourreau… Un historien retrace le parcours de Mengele, "l'Ange de la mort"
Comment un jeune médecin promis à un brillant avenir a-t-il pu devenir un meurtrier de masse, piétinant ainsi le serment d'Hippocrate ? Dans son ouvrage Josef Mengele, médecin et bourreau (éd. Perrin), le Dr Bruno Halioua, dermatologue et historien, retrace le parcours du médecin du camp d'Auschwitz-Birkenau, surnommé "l'Ange de la mort".
Josef Mengele (au milieu), entouré de Richard Baer et Rudolf Höss, Solahütte, 1944. Album Höcker / commons.wikimedia.org
"Il pointe sur chacun d'eux sa badine. Droite. Gauche. Pas la moindre hésitation. Droite. Gauche. Vie. Mort. La décision de Josef Mengele est sans appel. Maître avant Dieu, il a droit de vie et de mort sur chaque nouvel arrivant." Ce récit glaçant provient du Dr Léon Landan, déporté à Auschwitz le 17 septembre 1942 avec sa femme et son fils, exterminés dès leur arrivée. Comme Léon Landan, de nombreux survivants de la Shoah ont croisé la route du Dr Josef Mengele, affecté au camp d'Auschwitz-Birkenau en 1943, et aujourd'hui reconnu comme l'un des plus grands criminels de guerre nazis.
De nombreux témoignages ont ainsi fait état de son absence totale d'empathie envers les centaines de milliers d'hommes, de femmes et d'enfants qu'il a envoyés à la mort car jugés inaptes au travail. "Il sifflait un air wagnérien en faisant signe à droite ou à gauche", a rapporté le déporté italien Arminio Wachsberger. Outre les "sélections", Mengele a joué un rôle important dans les opérations de gazage. Il a par ailleurs profité de son affectation à Auschwitz pour y réaliser des expériences médicales sur les déportés, provoquant souvent leur mort. À aucun moment, il n'a exprimé de remords.
Mais "comment un jeune médecin promis à un brillant avenir a-t-il pu devenir un nazi convaincu pratiquant la médecine au service d'un régime totalitaire" ? Après avoir publié Les Médecins d'Auschwitz (2022), le Dr Bruno Halioua, dermatologue et historien, a tenté de "reconstituer le puzzle de la vie" de celui qui a été surnommé "l'Ange de la mort", de sa naissance à ses derniers jours en Amérique du Sud. Egora s'est plongé dans la lecture de Josef Mengele, médecin et bourreau, paru le 10 avril aux éditions Perrin.
Laisser une empreinte dans l'Histoire
Josef Mengele naît le 16 mars 1911 à Günzburg, petite ville de 5000 habitants située en Bavière, dans une famille ancrée dans la tradition conservatrice et catholique. Il est l'aîné d'une fratrie de trois enfants. Le père est un riche fabricant de matériel agricole. A 15 ans, Josef Mengele tombe malade. Il souffre d'une ostéomyélite qui se complique de néphrite et de septicémie, mais il s'en sort miraculeusement. Ses parents décident toutefois qu'il ne reprendra pas l'entreprise familiale. Josef Mengele se retrouve libre de choisir ce qu'il veut faire de sa vie.
En 1930, il obtient son diplôme dans le Humanistische Gymnasium de Günzburg. Josef Mengele n'est pas passionné par un domaine d'études spécifique, mais il fait preuve d'une "ambition démesurée" selon son camarade de classe Julius Diesbach. Il veut "laisser une empreinte dans l'Histoire", écrit Bruno Halioua. Après avoir envisagé des études de chirurgien-dentiste, Josef Mengele opte finalement pour la médecine.
Animé par un enthousiasme débordant, Josef Mengele, 19 ans, se rend à Munich à l'été 1930 pour y étudier la médecine et l'anthropologie. Il ambitionne de devenir un chercheur de renommée mondiale. Le jeune homme prend difficilement ses marques dans cette grande ville de 800 000 habitants, fief du Parti national-socialiste des travailleurs allemands (Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei, NSDAP), dirigé par Adolf Hitler.
L'auteur indique que Josef Mengele se tient "à l'écart des soubresauts politiques qui agitent la société allemande en ce début des années 1930". Il ne peut d'ailleurs pas voter (il n'a pas encore 20 ans) aux élections de septembre de cette même année, qui marquent un tournant dans le pays. Les Nazis deviennent la deuxième force politique du pays. Josef Mengele se concentre sur ses études. Son activisme politique devient toutefois plus important à mesure que "la menace venue de l'Est" – le communisme – se fait de plus en plus forte.
Il adhère en mai 1931 aux Casques d'acier, un groupement conservateur et nationaliste lié au Parti populaire national allemand. Déjà à 13 ans, il avait fait partie d'une organisation de jeunes de tendance national-conservatrice, dont le but était de "réveiller et d'éveiller les hommes de leur patrie à la lutte sacrée de la libération des chaînes de l'ignoble traité de Versailles".
L'accession au pouvoir d'Hitler, le 30 janvier 1933, s'accompagne d'une réorganisation complète du corps médical allemand. La médecine hitlérienne est maintenant destinée à "assurer la sauvegarde de la pureté de la 'race aryenne' et donc à procéder à l'élimination des 'races inférieures'", écrit Bruno Halioua. L'hygiène raciale est placée cœur des programmes des facultés de médecine. Un principe auquel souscrit Josef Mengele, qui rejoint la Sturmabteilung (SA), une organisation paramilitaire du Parti national-socialiste des travailleurs allemands (NSDAP).
En 1935, ce dernier obtient un doctorat en anthropologie et réussit, l'année suivante, ses examens médicaux d'État. Il rejoint le 1er janvier 1937 l'Institut du IIIe Reich pour l'hérédité, la biologie et l'hygiène raciale de l'université de Francfort, dirigé par le Dr Otmar Freiherr von Verschuer, généticien reconnu mondialement. Josef Mengele devient rapidement son assistant préféré. L'institut, qui bénéfice d'un soutien financier important du parti nazi, a pour mission d'approfondir les connaissances dans le domaine de la génétique et de l'hygiène raciale. En somme, d'apporter des arguments "scientifiques" au régime hitlérien.
En 1938, il obtient son doctorat en médecine, sous la direction de von Verschuer. La même année, il devient membre de la SS, après avoir adhéré un an plus tôt au NSDAP.
Lorsqu'éclate la Seconde Guerre mondiale, Josef Mengele n'est pas mobilisé de suite. Il est finalement appelé dans l'armée allemande (Wehrmacht) en juin 1940. Fin 1940, il est affecté comme médecin militaire dans le bataillon du génie de la division SS Wiking. Il se bat durant des mois sur le front de l'Est. De retour en Allemagne début 1943, il travaille à temps partiel à l'Institut Kaiser-Wilhelm d'anthropologie, d'hérédité humaine et d'eugénisme à Berlin, dirigé par son mentor.
Selon plusieurs hypothèses, ce dernier aurait recommandé Mengele pour devenir médecin au camp de concentration et d'extermination d'Auschwitz-Birkenau.
"Machiavélisme"
Josef Mengele arrive à Auschwitz le 30 mai 1943, à 32 ans. Il est chargé, comme les autres médecins nazis, de participer au processus de sélection des convois remplis de Juifs arrivant de toute l'Europe. Ce camp est destiné à mettre en œuvre la "solution finale à la question juive". 1,1 million de personnes y trouveront la mort. Josef Mengele n'éprouve aucune réticence à procéder à ces sélections. Selon le psychiatre américain Robert Lifton, il est persuadé de participer à une "entreprise de santé publique". Exterminer les Juifs constituerait "une forme particulière de traitement". Plusieurs médecins SS rapportent la haine viscérale que Mengele vouait aux Juifs.
Josef Mengele est d'abord nommé médecin du camp de Tsiganes. Il s'illustre auprès de sa hiérarchie par son savoir-faire en matière de lutte contre les épidémies, notamment de Typhus. Il fait gazer des milliers de prisonniers dans ce cadre. Quand le camp de Tsiganes est liquidé en août 1944, Josef Mengele devient médecin-chef de Birkenau. Il supervise l'organisation de l'ensemble des Reviers (infirmeries) du camp. Il y procède à des sélections, redoutées par les médecins déportés qui tentent de repousser la mise à mort des malades, quasi-systématique dans ces Reviers qui revêtent plus l'allure de pièges que de lieux de soins.
Josef Mengele effectue également des sélections directement dans le camp. Bruno Halioua souligne son "machiavélisme" lorsqu'il procède, en octobre 1944, à une sélection d'enfants : il trace une ligne à une certaine hauteur et condamne tous ceux qui se trouvent en dessous.
Josef Mengele profite également de son affectation pour mener des expériences médicales inhumaines, fréquemment mortelles, sur des déportés. Sur la rampe de chemin de fer, il fait "mettre de côté" des cobayes pour ses travaux destinés à alimenter de futures publications scientifiques. Car Mengele espère toujours devenir un grand professeur après la guerre. La médecin déportée Adélaïde Hautval le qualifiera de "détraqué, un dangereux sans scrupules jouant avec des existences humaines comme un chat avec des souris". Il met en place un véritable centre de recherche dans le Krematorium II, où des médecins déportés sont contraints de l'assister.
Mengele porte notamment son intérêt sur les jumeaux, à l'instar de son mentor. Il fait tuer de nombreux jumeaux – par injection intracardiaque de chloroforme notamment selon le médecin déporté hongrois Miklos Nyiszli – dans le but de comparer leurs yeux dans le cadre d'un projet sur l'hétérochromie irienne. A d'autres, il leur inocule des maladies (bactéries typhoïdes) pour voir s'ils réagissent de la même manière. Selon les estimations, 900 à 1500 paires de jumeaux auraient fait l'objet d'expérimentations.
Il s'intéresse également aux déportés présentant des malformations génétiques mais aussi aux grossesses. Il ordonne de nombreux avortements. Pour ses travaux, Josef Mengele collabore notamment avec l'Institut Kaiser-Wilhelm d'anthropologie, d'hérédité humaine et d'eugénisme à Berlin, à qui il fait parvenir des échantillons de sang, des yeux de Tsiganes hétérochromes conservés dans du formol, des foetus…
La fuite perpétuelle
Le 17 janvier 1945, le camp d'Auschwitz-Birkenau est évacué. L'Armée rouge ne se trouve plus qu'à quelques dizaines de kilomètres. Josef Mengele prend soin de récupérer tous les comptes rendus de ses expériences. Après quelques jours au camp de Gross-Rosen, Josef Mengele rejoint une unité militaire. Hitler s'est suicidé et les principaux dignitaires nazis se font capturer par les Alliés. L'unité de Mengele finit elle aussi par être interceptée par les Américains, et le médecin nazi est fait prisonnier. Contrairement aux autres SS, trahis par leur tatouage, Josef Mengele, qui avait refusé de le faire en entrant dans l'organisation, n'est pas clairement identifié.
L'armée américaine le libère début août 1945 sans savoir que son nom figure sur une liste de criminels de guerre recherchés. Il se serait ensuite caché dans les bois autour de Günzburg, sa ville natale, puis à Munich, chez des amis, avant d'être hébergé chez des paysans en Haute-Bavière pendant trois ans. A la suite du procès de Nuremberg, le procès des médecins plonge Mengele dans l'angoisse. Trois anciens confrères d'Auschwitz sont condamnés à mort par pendaison. Sa famille, qui lui apporte un soutien financier depuis la fin de la guerre, prend la décision de le faire émigrer en Amérique du Sud comme de nombreux criminels nazis.
De 1949 à 1958, Josef Mengele vit des années tranquilles en Argentine, sous une nouvelle identité. Il s'intègre au sein de la communauté allemande, crée une entreprise de menuiserie et une fabrique de machines pour l'industrie textile. Bruno Halioua met en lumière le sentiment "d'impunité" du criminel de guerre qui n'hésite pas à se rendre à deux reprises en Allemagne au cours de cette période, la première fois pour discuter des modalités de son divorce avec Irène, la mère de son fils Rolf, et la deuxième fois pour séjourner au ski avec Martha, la veuve de son frère qu'il finira par épouser, accompagnée de son fils Karl Heinz et de Rolf. Il utilise même à plusieurs reprises son identité réelle.
Alors qu'il envisage d'ouvrir un cabinet de médecine générale, Josef Mengele voit sa situation soudainement se dégrader. A l'occasion de la parution du livre Anne Franck : Spur eines Kindes, de nombreux Allemands découvrent les crimes commis par le médecin SS. Une lettre anonyme envoyée au quotidien Ulmer Nachrichten divulgue l'information selon laquelle Mengele se cache en Amérique du Sud. Un mandat d'arrêt est déposé en 1960 à l'encontre du médecin. Visiblement informé, Mengele fuit au Paraguay grâce au soutien financier de sa famille. Il obtient la nationalité.
Quitté par Martha, Josef Mengele commence à sombrer dans la solitude et l'anxiété, en particulier lorsqu'il apprend qu'Adolf Eichmann, ancien responsable de la "solution finale", est kidnappé en Argentine le 11 mai 1960 par le Mossad*. Cette peur finit par le ronger. "De temps en temps je rêve d'une guillotine à deux têtes", écrit-il. Pourtant, Josef Mengele, désormais caché au Brésil, échappe à toutes les tentatives d'arrestation. Ce qui nourrit la légende d'un "Mengele invincible". "Personne parmi les criminels de guerre nazis n'a fait l'objet d'autant de fake news et de gros titres dans les journaux du monde entier", note Bruno Halioua.
Loin de vivre dans le luxe et l'opulence comme certains le prétendent, Josef Mengele n'est plus que l'ombre de lui-même. Souffrant de nombreux problèmes de santé (hypertrophie de la prostate, discopathie lombaire…), "le médecin bourreau est désormais un homme amer et anxieux" vivant dans "la précarité", écrit l'auteur. Il est incapable de se remettre en question, niant l'étendue de ses crimes et n'éprouvant aucun remords, comme en témoigne le récit de son fils Rolf, venu lui rendre visite fin 1977. "Il a dit qu'il n'avait personnellement jamais fait de mal à personne de sa vie."
Le 7 février 1979, Josef Mengele décède des suites d'un infarctus lors d'une baignade à Bertioga, au Brésil, sans avoir été jugé. Ses proches garderont le silence, et le mystère autour de sa mort ne sera levé qu'en 1985 lorsque ses ossements seront exhumés dans le cimetière Nossa Senhora do Rosario d'Embu das Artes au Brésil. Des doutes persisteront toutefois jusqu'à la réalisation d'une analyse génétique, en 1992.
*Adolf Eichmann sera pendu en 1962.

Bruno Halioua, Josef Mengele, médecin et bourreau, Editions Perrin, 10 avril 2026, 23 euros.
La sélection de la rédaction
Faut-il supprimer les ARS ?
Valérie Briole
Non
Quel interlocuteur à la place ? Le préfet ? Il n’a pas connaissance des enjeux de santé publique ni des coûts réels des soins. Le... Lire plus