Kilian Thomas

Crédit photo : Louise Claereboudt.

"Les médecins ne travaillent plus de la même façon qu'il y a 40 ans" : Reagjir défend l'engagement "différent" des jeunes

En marge des 13es Rencontres nationales du Regroupement autonome des généralistes jeunes installés et remplaçants (Reagjir), les 4 et 5 juin à Épinal (Grand Est), le Dr Kilian Thomas, son président, décortique, pour Egora, les idées reçues sur la profession… et analyse les sujets d'actualité qui touchent les jeunes généralistes et les remplaçants.

01/06/2026 Par Alexis Vignais
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Kilian Thomas

Crédit photo : Louise Claereboudt.

D'abord, des chiffres. En 2024, la Cnam notait une baisse des primo-installations de près de 10 %. L'année suivante, au 30 juin 2025, elle indiquait une croissance de 3,1 %. Comment expliquez-vous ces fluctuations ?

L'un des premiers éléments, ce sont les négociations conventionnelles, qui ont eu lieu durant cette période et qui ont abouti
malheureusement à un règlement arbitral et notamment une consultation qui est passée de 25 à 26,50 euros. Je pense que cela
peut expliquer, en partie, la diminution du nombre d'installations. Parce que les médecins attendaient un message fort de l'Assurance maladie pour favoriser l’installation. Et finalement, ça a fait pschitt…

À mon avis, les jeunes [médecins] ont attendu les décisions puisque les négociations se sont relancées directement après. Et le fait que les syndicats, notamment ceux représentatifs des médecins généralistes, aient réussi à obtenir une consultation à 30 euros ça a dû jouer un rôle de déblocage psychologique chez les jeunes pour s'installer.

Pour justifier cette baisse des primo-installations, la Cnam évoquait aussi "l'attrait croissant pour le statut de médecin remplaçant" et le "développement des formes mixtes d'exercice". Est-ce que vous observez ces pratiques chez les jeunes médecins qui ne souhaitent pas encore s'installer ?

Dire qu'ils se tournent vers ces pratiques car ils les préfèrent, c'est trop facile. Je pense que s'ils vont vers certaines formes
d'exercice, c'est aussi parce qu'il y a une pression constante. [...] Si on envoie des messages très positifs [où] on vous fait confiance [où on vous dit] que vous êtes important pour le système et [où] on veut vous aider à améliorer vos prises en charge, je pense que demain, il peut y avoir une vague d'installations très rapide.

Concernant le mode de fonctionnement mixte, il y a tout de même un petit attrait, parce qu'être cinq jours par semaine dans son bureau à enchaîner les consultations, ça demande un exercice intellectuel et émotionnel, mais ça requiert aussi énormément
d'énergie. Les jeunes aujourd'hui n'ont plus envie de ramener ça à la maison. Donc je pense qu'avoir une mixité dans l'exercice ça permet aussi de faire autre chose.

"On a aujourd'hui un État qui essaie d'entrer dans le colloque singulier entre le médecin et son patient"

Qu'attendent aujourd'hui concrètement les jeunes médecins généralistes de la part des pouvoirs publics pour faciliter leur installation et leur exercice au quotidien ?

Ce qu'ils attendent, c'est déjà le respect de leurs envies. Parce qu'un métier, c'est fait pour gagner sa vie et il faut respecter le temps de la vie professionnelle et de la vie personnelle. Ça, c'est fondamental. Ensuite, ce qu'ils attendent, c'est que les pouvoirs publics leur envoient un message positif qui dit : "On vous fait confiance pour soigner les gens", et pas des messages comme on a pu le voir notamment dans le PLFSS ou dans la loi antifraude, qui portaient davantage sur "maintenant vous devez prescrire ça comme ça".

On a aujourd'hui un État qui essaie d'entrer dans le colloque singulier entre le médecin et son patient. Et ça, ça détruit la confiance. Quand on détruit la confiance, les gens s'en vont.

Vous faites référence à la mise sous objectif (MSO) dont vous avez salué l'abandon. Pour vous, contraindre les généralistes est, et reste, une mauvaise option ?

La contrainte, ça ne fonctionne pas. Les gens, quand on les contraint trop, ils partent, ils changent [de voie]. Dans mon secteur, en Loire-Atlantique, il y a une médecin qui a été mise sous objectif de façon assez manu militari par l'Assurance maladie et, au final, elle a déplaqué et elle est partie en protection maternelle infantile (PMI). Donc en soi, elle est toujours utile à la société sur le plan médical puisque la prise en charge des enfants, c'est important, mais du coup, en PMI, elle ne risque plus de prescrire d'arrêts maladie ! Donc la contrainte dans un système où aujourd'hui il y a tellement de besoins, de problématiques diverses, ça ne va clairement pas dans le bon sens.

Juste avant les élections municipales, vous aviez interpellé les futurs maires en évoquant le sujet des maisons de santé qu'on fabrique "comme des mangeoires à oiseaux", dites-vous, mais qui, à la fin, se retrouvent vides ou avec des "charlatans" à l'intérieur… Les élus ont-ils la "maison de santé" un peu facile ?

Elle est titillante, votre question (rires). La maison de santé, facile ? Non. Les maires subissent une pression qui n'est pas normale. Mais ça montre aussi le manque d'éducation des citoyens concernant la question de "qui fait quoi" dans notre pays. Je déplore que les maires se retrouvent dans cette situation. Même nous, en tant que soignants, quand on a des patients qui nous font des demandes auxquelles on ne peut pas répondre parce qu'on est débordés, ça nous met une angoisse non négligeable. Je ne voudrais pas être à la place des maires qui viennent de n'importe quel milieu et à qui l'on dit : "Faites quelque chose pour la santé."

Mais, très clairement, faire des maisons de santé sans avoir un projet derrière, c'est une bêtise. C'est jeter l'argent par les fenêtres. Il vaut mieux avoir un projet qui soit bien construit, avec notamment des professionnels de santé engagés sur le territoire. Mais dire simplement : "Je construis des locaux et on verra ce qu’il adviendra", c'est une très mauvaise idée.

Toujours sur le sujet de l'installation. La ministre de la Santé a lancé une mission flash visant à généraliser, d'ici fin 2026, les guichets uniques départementaux. C'est une bonne nouvelle pour vous ?

Oui ! Cette mesure, on l’a portée avec l'Intersyndicale nationale autonome représentative des internes de médecine générale (Isnar-IMG) depuis très longtemps. Ça a été acté dans la loi en 2023, et depuis plus rien ! Même si ce n'est qu'une mission flash, que les personnes qui ont la charge de cette mission ne sont pas forcément très expertes dans le domaine, tant pis, on prend ! Si on peut avoir rapidement des résultats, c’est bien.

Pour les guichets uniques, ce qu'on recommande, c'est un niveau départemental avec, d'un côté, des personnes qui connaissent les besoins pour s'installer : vers qui on doit aller, quelles sont les démarches à faire auprès de la CPAM…Et cela, quitte à avoir aussi les CPAM, l'Ordre des médecins qui interagissent avec cette petite structure. Et, de l'autre côté, le versant "personnel" pour pouvoir répondre aux besoins du jeune médecin qui débarque dans un territoire et qui, potentiellement, ne connaît pas les écoles,
le tissu associatif, le tissu professionnel…

L'une des questions connexes à l'installation est celle de l'engagement. Et vous souhaitez tordre le cou, aux Rencontres
nationales, à une idée reçue : celle selon laquelle les jeunes médecins généralistes ne s'engagent plus. Vous parlez notamment d’un engagement "différent". Sur le terrain, les jeunes médecins s'engagent-ils ?

Aujourd’hui, la société a évolué. On ne travaille plus de la même façon qu'il y a 40 ans et encore moins comme il y a 70 ans. L'engagement des jeunes médecins, notamment dans la médecine traitante, est toujours là. On aime ce qu'on fait et on éprouve beaucoup de plaisir à pouvoir suivre les gens et solutionner leurs problèmes. En revanche, effectivement, à un moment, il y a un stop. Et ce stop-là, c'est qu'il ne faut pas que ça empiète sur la vie personnelle du jeune professionnel de santé. Il ne faut pas que ça impacte sa vie de famille, sa relation avec son conjoint ou avec ses enfants. Il doit pouvoir, s'il le souhaite, aller les récupérer à l'école… Donc l’engagement, il est toujours là, mais il est différent parce qu’il doit prendre en compte d'autres paramètres.

Est-ce que cette nouvelle forme d'engagement passe par davantage d'actions hors du cabinet médical ?

Oui, on parlait de l’activité mixte, avec une partie en cabinet médical et une autre à faire autre chose. Cet engagement, il peut
prendre effectivement cette forme-là, en se disant : "En cabinet, j'ai une utilité, mais en fait je peux être utile dans d'autres missions." Par exemple, faire de la médecine scolaire un ou deux jours par semaine, être engagé dans la communauté pluriprofessionnelle territoriale de santé (CPTS) pour organiser des filières d'accès aux soins, mettre en place des campagnes de prévention directement dans les écoles, dans des quartiers populaires…

Ce qui rejoint la question de la rupture de l'isolement professionnel. Cela fait-il aussi partie de ce nouvel engagement ?

Exactement. On ne travaille plus [dans un monde où] le médecin et sa secrétaire [sont] complètement isolés, avec l'ordonnance comme seul moyen de communication avec l'infirmière, le kiné ou avec le pharmacien. Aujourd’hui, on essaie de s'appeler, d'avoir une messagerie sécurisée directe, de faire des réunions ensemble si possible… Et puis, tout le monde peut avoir aussi des petites "surspécialités". On ne peut pas être expert de tout et on doit s'appuyer aussi sur les autres pour donner le meilleur accès aux soins et la meilleure qualité de médecine. 

La multiplication des réformes des études de santé, avec la réforme de la quatrième année d’internat de médecine générale ou celle de l'accès aux études de santé, pourrait-elle décourager des étudiants à s'engager vers la voie généraliste ?

Pour la médecine générale, de toute façon, la réforme de l’entrée dans les études impacterait potentiellement toutes les filières. Après, la santé, ça attire toujours. Il y a toujours des personnes qui sont motivées. Une fois médecin, on se rend compte qu'il y a beaucoup de choses compliquées, mais cela reste un beau métier. Et probablement que les séries télévisées ont aussi beaucoup joué là-dessus. Donc, est-ce que ça va décourager ? Je ne pense pas. Je dirais plutôt que la réforme proposée, notamment par l'Anemf et la Fage, sur l’accès aux études de santé est quand même un peu plus claire que la Pass/LAS qu'ils ont voulu mettre en place.

Pour la réforme de la quatrième année de médecine, l'impact a déjà un peu eu lieu. Parce que forcément, quand on ne sait pas
ce qu’on met dedans, les étudiants, ils ne sont pas fous. L'inconnu fait peur. Donc quand on n'est pas clair dans ce qu'on y met, et quand, sur le terrain, ça ne répond pas forcément à ce qui est prévu, ça peut tout simplement décourager des gens. Je ne veux pas faire l’oiseau de mauvais augure… on verra maintenant comment nos enseignants arrivent à mettre en place cette réforme.

Ces dernières années, l'environnement des médecins est en grande mutation. L'intelligence artificielle passe de plus en plus la porte du cabinet médical. Comment la relation patient-soignant va-t-elle évoluer avec l'IA ? Quelles sont les bonnes pratiques que prône Reagjir ?

Je n'ai pas de boule de cristal, mais l'intelligence artificielle, ça peut être bien, comme ça peut être mal, parce que de toute façon - et comme [l'explosion d'internet] et du numérique qu'on a connue dans les années 1990-2000 -, c'est un outil. Tout dépend de comment on l'utilise. Une des bonnes pratiques, c'est ne pas se reposer à 100 % sur l'IA. L'intelligence artificielle doit être utilisée avec parcimonie, par exemple quand on a un blocage. Parce que si on commence à poser toutes les questions à l'IA et qu'on applique bêtement la réponse, comme le font certains collégiens en faisant leurs devoirs, on risque de dire beaucoup de bêtises à nos patients.

La bonne utilisation, c'est quand j'ai un "trou" et que je ne sais pas où je vais, je pose la question, en construisant le prompt en fonction de l'interrogatoire et de l'examen clinique, ce qui peut aider l'intelligence artificielle à donner des bonnes pistes. C'est hyper important de ne pas oublier que c'est en fonction de nos connaissances et de ce qu'on est capable de déduire et de sortir d'un examen clinique que l'intelligence artificielle va pouvoir être utile.

Une autre évolution récente concerne la libération de la parole à propos des violences sexuelles et sexistes dans le milieu médical. Et un groupe de travail sur ce sujet a d'ailleurs été créé au sein de Reagjir. Quel est son fonctionnement et quelles sont ses préconisations ?

La mise en place de ce groupe de travail fait suite à l'affaire Le Scouarnec, qui avait beaucoup ému notre bureau. On s'est demandé comment ça a pu exister et comment ça n'a pas pu sortir avant. En creusant et en lisant les articles [de presse], on a vu qu'il y avait eu des signalements, des petites alertes, mais qui ont été étouffés ou mis de côté pour des mauvaises raisons, tout simplement.

Le groupe de travail a donc été créé l'année dernière. L'idée, c'était de travailler sur le volet préventif. Ce qui a beaucoup inspiré le groupe, c'est notamment le déontomètre, qui a été publié par les masseurs-kinésithérapeutes. C'est une sorte de fresque des comportements, avec des comportements dits "normaux" et attendus, d'autres qui sont en soi normaux, mais qui peuvent parfois, en fonction de la personne, être dans une zone orange. Et après, il y a les gestes rouges. [On souhaiterait] faire la même chose pour les médecins.

On le disait : Reagjir organise ses 13es Rencontres nationales les 4 et 5 juin prochains à Épinal. Un congrès auquel s'associe d'ailleurs Egora.Vous avez choisi, cette année, une thématique portant sur les clichés : "Les médecins sont toujours en retard", "Les généralistes ne savent pas faire de pédiatrie"… Comment faire pour déjouer certaines idées qui ont la vie dure ?

[Par] la pédagogie et les preuves ! Mais c'est un long combat. On ne va pas changer la mentalité des gens du jour au lendemain. Quand j'étais externe et que je disais que je voulais être médecin généraliste, on me disait que j'étais fainéant. Ce genre de discours existe encore aujourd'hui mais de moins en moins. On voit aussi aujourd'hui de plus en plus des chefs de clinique âgés
de 40 ans ou un peu plus qui disent : "Jamais de la vie j'aurais fait médecin généraliste, c'est trop dur." Donc il y a un respect
qui commence à naître aussi, de l'hôpital vers la médecine générale. Et puis, ils se rendent compte aussi qu'on a besoin parfois d'avoir des gens un peu moins spécialisés. On voit que certains services hospitaliers aussi aiment bien avoir un médecin généraliste pour gérer les trucs qui ne sont pas forcément de leur spécialité.

Et comment combat-on les clichés qui perdurent chez certains patients ?

C'est pareil : la pédagogie et l'information. Par exemple, expliquer que les retards sont dus à plusieurs facteurs, comme le fait qu'on ait mis tout notre agenda sur rendez-vous. Mais les patients sont aussi contents que ce soit le cas parce qu'avant, ils arrivaient au cabinet médical à 8h mais ils n’étaient pas sûrs de sortir avant midi… La nostalgie pousse toujours cette impression que c’était mieux avant.

"La coercition à l’installation, ça marche à l'étranger, donc ça marchera en France", "Les aides à l’installation ne servent à rien"... En 2023, Egora avait mis en lumière les dix idées reçues les plus répandues dans la sphère politique au sujet des jeunes médecins. La situation a-t-elle évolué depuis ? 

La société évolue et les politiques suivent. Donc s'il y a encore beaucoup trop de clichés dans la population, autant vous dire qu'en politique, ils ont encore 20 ans de retard. Donc, oui, les clichés via les politiciens, il y en a plein. Il n'y a que ceux qui ont une
expérience du corps médical qui affichent moins ces clichés, parce qu'ils côtoient des médecins en dehors de l'Assemblée nationale et du Sénat et qu'ils connaissent très bien la situation. Mais effectivement, il y en a encore beaucoup et il y a un travail [à
faire] qui est énorme.

Est-ce que certains clichés ont totalement disparu ? Ou, inversement, est-ce que de nouveaux sont apparus ?

S'il y a un cliché qui est en train de disparaître complètement, je pense, c'est celui qu'en médecine générale, on n'est pas des spécialistes. Il disparaît parce que quand les personnes nous demandent le nombre d'années d'études que nous avons eu et qu'on répond dix ans, généralement, ils nous considèrent tout de suite comme des spécialistes. Mais c'est aussi parce que les médecins généralistes le disent tous. Au fur et à mesure, la patientèle comprend. 

Pour ce qui est des nouveaux clichés, malheureusement, j'ai envie de dire que c'est "si les médecins travaillent moins", c'est parce qu'il y a la féminisation de la filière". C'est un cliché qui est en train d'être beaucoup utilisé et malheureusement aussi à des fins politiques. Ce que je trouve assez terrible. Car les femmes médecins généralistes travaillent certes un peu moins, mais on
parle d'une différence de trois heures par semaine… Et encore, ces trois heures, elles ne prennent pas en compte l'âge du
praticien. Donc ça veut dire qu'on prend autant les médecins hommes de 60 ans qui font de la médecine comme avant, en
bossant 70 heures par semaine, que les jeunes médecins hommes qui, aujourd'hui, assument aussi leur rôle de père et donc travaillent un peu moins… Donc il y a fort à parier qu’une fois que cette génération sera partie à la retraite, les inégalités de temps de travail vont se réduire.

Faut-il instaurer une attestation d'honorabilité pour tous les médecins ?

FRANCOIS CORDIER

FRANCOIS CORDIER

Non

La prestation de serment par chaque médecin devant le conseil de l'Ordre et son honorable aréopage ne suffirait-elle plus désormai... Lire plus

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