@millaf (Nemchinova)/stock.adobe.com
"Mon pays me manque" : le douloureux exode des médecins tunisiens
Conditions de travail, rémunération, insécurité, situation socio-économique du pays : les raisons des départs des médecins tunisiens vers l'étranger sont nombreuses, et s'accentuent au fil des ans. Chaque année, ils seraient plusieurs centaines à quitter leur pays. En France, ces praticiens représentent 16,5 % des Padhue.
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Les médecins tunisiens émigrent de plus en plus. Pour ce pays de près de 12 millions d’habitants, c’est une fierté autant qu’une inquiétude : ces départs témoignent de la qualité de la formation, mais aussi des défaillances du système de santé. Dernier exemple en date : les Tunisiens se sont félicités du fait que six compatriotes ont été élus au conseil régional de l'Ordre des médecins de Paris. Selon les dernières données officielles disponibles, la Tunisie comptait 15 315 médecins en exercice en 2024, soit environ 12,8 pour 10 000 habitants, bien en deçà des 23 préconisés par l'Organisation mondiale de la Santé.
Quelque 3 100 médecins ont quitté le pays entre 2017 et 2021. De 2022 à 2024, les départs auraient atteint près d’un millier par an. L’Organisation tunisienne des jeunes médecins (OJTM) affirme même que 1 600 praticiens sur une promotion de 1 900 sont partis en 2025, principalement vers l’Europe. En France, les diplômés de Tunisie représentaient 16,5 % des praticiens à diplôme hors Union européenne (Padhue) en activité au 1er janvier 2026. Un rapport de l’Institut tunisien des études stratégiques (ITES), publié en mars 2024, recensait plus de 100 psychiatres émigrés, contre environ 400 restés au pays, ainsi que 61 neurologues à l’étranger, contre 281 en Tunisie.
"Je n'ai pas vraiment eu le choix à partir du moment où j'ai choisi l'oncologie comme spécialité. Mon départ s'est imposé comme une nécessité. Car, en Tunisie, le patient atteint d'un cancer entre dans un parcours très chaotique avec un accès difficile aux traitements", explique un médecin, sous couvert d'anonymat, travaillant aujourd'hui dans un centre de lutte contre le cancer en France. Le trentenaire a ainsi pris sa décision dès 2016, même s'il n'est parti qu'en 2021, après sa thèse. "Dans ma promotion, nous étions 10 dans ma spécialité. Nous sommes 8 à être partis", ajoute-t-il.
Une étude de l'Association des médecins tunisiens dans le monde, citée dans le rapport l'ITES note que 75,8 % des 393 médecins émigrés interrogés placent les conditions de travail comme première cause de leur départ. Des conditions qui n'ont cessé de se dégrader ces dernières années. Les pénuries sont régulières : la crise de liquidités de la Pharmacie centrale, seul importateur public, retarde le paiement des fournisseurs et limite les commandes.
Aujourd’hui résidente en psychiatrie en Allemagne, la Dre Azza Attia se souvient : "On manquait de tout, même des choses les plus simples : compresses, perfusions… Il fallait bricoler. En tant qu’internes, nous devions aussi porter les analyses au laboratoire et récupérer les résultats. C’était une perte de temps." Elle était alors interne en médecine de famille, spécialité correspondant à la médecine générale avec des compétences plus poussées en gynécologie et pédiatrie.
Les infrastructures sont elles aussi délabrées. Ces dernières années, plusieurs drames ont fait la une des médias. En mars 2019, quinze nourrissons sont décédés suite à une infection nosocomiale dans un hôpital de Tunis. En décembre 2020, le Dr Badreddine Aloui n'a pas survécu à une chute de plusieurs mètres en voulant prendre un ascenseur défaillant pendant sa garde.
Rémunération et insécurité
Par ailleurs, la rémunération est citée par 70 % des médecins émigrés interrogés. En Allemagne, Azza Attia gagne aujourd’hui 3 000 euros par mois, hors gardes. Une amie ORL restée en Tunisie perçoit 3 000 dinars (890 euros). Les gardes sont payées entre 23 et 35 euros selon le niveau d’études. "Deux années de gardes ne m’ont jamais été payées. Je ne cherche même plus à obtenir le règlement", témoigne un médecin installé en France.
L’insécurité au travail est également invoquée par 62,3 % des répondants. "On parle d’agressions dans les hôpitaux en France, mais elles sont bien plus fréquentes en Tunisie", estime le Dr Aymen Bettaieb, médecin nucléaire. "Je n’ai jamais été blessée physiquement, raconte Azza Attia, mais j’ai dû me cacher plusieurs fois dans le bureau du surveillant en attendant que la situation se calme." La situation sociopolitique est aussi mentionnée par 50,1 % des répondants. Assurance médicale privée et scolarité privée peuvent coûter plusieurs milliers d’euros par an. L'été caniculaire, marqué par des coupures d'électricité et une pénurie d'eau minérale, a touché toutes les catégories socio-professionnelles.
"En Tunisie, en tant que médecin, je dois économiser des mois pour voyager et attendre un visa pendant des semaines avec le risque d'un refus. Si je travaille en France, j'ai un titre de séjour et je peux voyager facilement", ajoute Aymen Bettaïeb.
L'arrivée en France n'est pourtant pas si simple. Le candidat tunisien doit d'abord obtenir son diplôme après huit années d'études minimum pour les médecins de famille (deux années de spécialité). En France, ils deviennent des Padhue et exercent sous la supervision d'un praticien de plein exercice. Pour obtenir l'autorisation de travailler en plein exercice, ils doivent réussir les épreuves de vérification des connaissances (EVC), puis passer par un parcours de consolidation des compétences (PCC).
La quasi-totalité de ma promotion est partie, mais pas seulement en France, qui n'est pas forcément la destination préférée
"Ce n'est pas simple parce que lorsqu'on passe les EVC, nous travaillons en parallèle. Moi, j'étais en médecine d'urgence. J'ai fait des gardes jusqu'à la veille du concours. Nous sommes payés comme des internes français alors que les hôpitaux reconnaissent nos compétences comme médecins à part entière", explique le Dr Sleh Chehaibi, arrivé en 2018 et inscrit à l'Ordre des médecins français en 2022. "La quasi-totalité de ma promotion est partie, mais pas seulement en France, qui n’est pas forcément la destination préférée. Notre diplôme a bonne réputation. Les Tunisiens partent aussi dans les pays du Golfe, au Canada, en Allemagne, en Suisse ou en Belgique." Ils maîtrisent l’arabe et le français, langue d’enseignement de la médecine, mais les autres langues ne les effraient pas : "Maintenant, quand tu commences médecine en Tunisie, tu t’inscris en parallèle au Goethe-Institut pour apprendre l’allemand", plaisante un jeune praticien.
Azza Attia a choisi l’Allemagne après une réforme chaotique du concours de résidanat (équivalent de l'internat) en Tunisie. Le parcours n’est pas plus simple : elle a dû déposer 11 000 euros sur un compte bloqué pour prouver qu’elle pouvait subvenir à ses besoins, puis passer un examen d’allemand médical et une épreuve de connaissances. Mais elle pouvait choisir sa spécialité si elle trouvait un poste. Médecin de famille en Tunisie, elle a ainsi pu se réorienter vers la psychiatrie. Heureuse en Bavière, elle reconnaît néanmoins : "Mon pays me manque." Selon l’ITES, plus de la moitié des médecins émigrés envisageraient un retour si la législation tunisienne leur permettait de travailler à temps partagé avec l’étranger.
Aymen Bettaieb a amorcé ce retour : "Je pense avoir plus d’impact en Tunisie qu’en France, même si je suis reconnaissant envers ce pays pour l’expérience que j’y ai acquise. Ici, je peux la transmettre à de jeunes médecins en médecine nucléaire, alors qu’en France beaucoup peuvent le faire." Le cofondateur de l’Organisation tunisienne des jeunes médecins milite pour la possibilité de s'inscrire simultanément aux ordres français et tunisien. Un projet de loi attend encore d’être voté en Tunisie, alors que cela est possible en France depuis 2025. "Faciliter l’exercice dans les deux pays pourrait encourager certains à revenir, même ponctuellement, et à participer au développement de la santé publique en Tunisie." Si les départs des médecins sont régulièrement évoqués dans les débats publics, les blouses blanches regrettent qu'aucune mesure n'a été mise en place, jusqu'ici, pour tenter d'inverser ce phénomène.
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