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@Alexis Vignais

"On me considère comme un senior mais je suis payé comme un interne" : les médecins étrangers manifestent contre leurs "contrats précaires"

Une trentaine de Padhue ont répondu à l'appel à la mobilisation lancée par le syndicat SOS Padhue. EVC, rémunération, administratif … étaient au coeur de leurs revendications. Devant le ministère de la Santé, les principaux concernés ont accepté de témoigner pour Egora. 

12/05/2026 Par Alexis Vignais & Marine Quéau
Padhue
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@Alexis Vignais

Place Pierre-Laroque, ils sont une trentaine à s’être réunis ce mardi 12 mai 2026. Sur les lèvres, un terme revient laissant découvrir le fil invisible reliant tous les acteurs de la mobilisation : Padhue. Comprenez : praticiens à diplôme hors Union européenne. Ces derniers ont fait la une de l’actualité récemment, puisqu’ils ont trouvé un défenseur très médiatique en la personne d’Emmanuel Macron.

En visite, il y a quelques jours, à l'hôpital de Lavelanet, en Ariège, le chef de l’État s'est, en effet, emporté contre la procédure d'autorisation d'exercice. "C'est un truc qui me rend dingue ! C'est la folie du système français", a notamment souligné le président de la République à ce sujet avant d’ajouter : "C'est des gens remarquables qu'on fait bosser, qui font de la médecine, qui sont à l'hôpital et, le jour où il faut les titulariser (...) on repart tout de zéro, il faut passer un concours pour emmerder le monde."

Deux jours après, le ministère de la Santé annonçait des concertations sur le sujet. C’est donc au même endroit que les principaux acteurs du sujet se sont rassemblés en début d’après-midi. Car pour eux, malgré les promesses, le compte n’y est toujours pas.
"Suite à la déclaration du chef de l’Etat, rien n’a été mis en place, le sujet a été étouffé”, tonne Rachida Hireche, blouse sur le dos. La présidente de SOS Padhue, syndicat représentatif, ne mâche pas ses mots et réclame un "système adapté et cohérent” pour ces médecins qui "veillent sur les patients, s’occupe de la continuité des soins, sans aucune reconnaissance."

La nouvelle voie interne des EVC, mise en place en 2025, et qui s'adresse aux praticiens disposant déjà d'une autorisation d'exercice provisoire en France, est au cœur des critiques. "Les résultats derrière ne suivent pas du tout car à 13,14 de moyenne, les Padhue sont bloqués", poursuit la syndicaliste, qui estime que ces résultats sont en décalage avec les besoins. "Le besoin est là, la pénurie est là, on a besoin de ces médecins qui soignent déjà, pourquoi les bloquer ?” Le syndicat souhaite donc un retour à une évaluation sur dossier qui avait été mise en place en 2019. "On veut repartir sur le même système avec une évaluation juste et correcte. [...] On a vu que c’était une réussite, pourquoi ne pas le remettre aujourd’hui ?”, interroge l’intéressée.

"On demande le même salaire que nos confrères"

Parmi les demandes figurent aussi le sujet financier, les Padhue pouvant se trouver dans une situation très précaire. Dans ce contexte, SOS Padhue réclame l’arrêt de l'obligation d'une inscription universitaire imposée, une fois les EVC validés. "Les inscriptions ont été rajoutées comme complication aux Padhue, [...] [Ils] n'arrivent même pas à s'inscrire, on leur demande de payer mais sans suite derrière. Ce sont des inscriptions administratives qui n’ont pas de sens et qu’il faut arrêter”, lance Rachida Hireche. Toujours sur le sujet financier, le syndicat réclame une harmonisation des rémunérations. "Aujourd’hui, on ne demande pas une revalorisation mais simplement avoir le même salaire que nos confrères.”

Des revendications en passe d'être exaucées ? En tout cas, les représentants du syndicat ont été reçus par le ministère, dans l'après-midi. À la sortie de cet entretien, les représentants de SOS Padhue sont plutôt positifs. "On sent qu'il y a de la bonne volonté du côté du ministère pour travailler sur la question", indique Kahina Hireche, porte-parole du syndicat. Sauf qu'ils sont freinés par le calendrier législatif, qui est saturé, donc on nous promets des choses d'ici l'été, voire un peu plus tard."

Selon SOS Padhue, le ministère de la Santé serait prêt à faire évoluer le processus d'évaluation des Padhue. "Quand on a exposé l'éventualité d'une loi Stock bis (régularisation sur dossier et par entretien à échelon régional puis national, NDLR), ils n'étaient pas fermés." Concernant les autres revendications du syndicat, comme la remise à zéro du compteur EVC ou la réduction du parcours de consolidation des compétences, des "réponses" sont attendues prochainement.

"On est plutôt rassurés, mais on va suivre, car pour l'instant, on n'a rien de concret", ajoute-t-elle. Une lueur d’espoir pour les Padhue, dont certains ont accepté de témoigner, ci-dessous, pour Egora.

Fouzia, 35 ans, médecin spécialiste en anesthésie réanimation : "En 2025, j’ai fait 2 663 anesthésies générales"

Sept ans de médecine générale puis quatre ans de spécialité. À deux pas du ministère de la Santé, Fouzia Nouar, compte le nombre d’années d’études qu’elle a dû passer pour devenir médecin en Algérie. Après avoir exercé au sein de ce pays, elle a décidé de partir en France, pour des raisons professionnelles. Un pays où elle exerce depuis un peu plus de deux ans. "J’ai débuté comme stagiaire puis j’ai demandé un statut de PACT (statut de praticien associé contractuel temporaire NDLR)”, rembobine la femme de 35 ans, qui exerce désormais au CH de Verdun.

Dans le département de la Meuse, la Padhue ne chôme pas. "J’ai fait des statistiques ! En 2025, j’ai fait 2 663 anesthésies générales et 1 500 consultations pré-anesthésiques”, lance l’intéressée. Pourtant, aujourd’hui, son statut reste précaire, car elle n’a pas eu les notes suffisantes pour être admise aux EVC. "C’est un concours très sélectif qu’on nous impose de passer alors qu’on est autonome et déjà diplômé", critique vertement la Padhue. "On travaille à plein temps, on n'a pas d'occasion de réviser", ajoute-t-elle, en remettant également en question le contenu du concours. "J’ai révisé comme une malade. Je suis arrivée et il n'y avait aucune question d'anesthésie", s’étonne Fouzia Nouar, dont c'est pourtant la spécialité.

Aujourd’hui, alors que l’avenir s’assombrit pour la Padhue, la mobilisation semble être son dernier recours. "On a le droit de passer les EVC quatre fois", rappelle-t-elle. "Je suis ici car je suis crevée."

Malgré cette situation compliquée, elle peut toutefois compter sur des collègues de travail dont Valérie Richelot, secrétaire en anesthésie dans le même établissement, qui est venue à la manifestation. "Je suis là en soutien car je travaille avec des médecins qui ne sont pas régularisés", confirme l’intéressée. "Ils sont essentiels car dans notre hôpital on travaille avec beaucoup de Padhue", ajoute la quinquagénaire en ajoutant un constat frappant : "S’ils n'étaient pas là, l'hôpital fermerait."

 

Ly @Marine Quéau

Ly, 30 ans, radiologue à l'hôpital : "À tout moment je peux me faire renvoyer"

Le trentenaire se tient timidement à l’arrière du regroupement. Vêtu de sa blouse blanche, Ly se mobilise pour protester après deux échecs consécutifs aux EVC. "Les critères sont très discriminants", indique-t-il. En 2024, il obtient la note de 11,6/20. Résultat ? Recalé. Cette année, il tente à nouveau et obtient 12/20 de moyenne. Pourtant, il est de nouveau refusé.

En 2022, le jeune homme, fraîchement diplômé en radiologie, décide de quitter le Cambodge pour tenter sa chance en France. "Je voulais découvrir d’autres horizons et la France c’était l’idéal pour moi, car c’est l’un des seuls pays qui accueille les médecins diplômés", avoue Ly dans un sourire.

Ly obtient un contrat de stagiaire associé à Belfort, en Franche-Comté. Le jeune homme est payé au SMIC, le début d’une longue lignée de "contrats précaires". Quelques mois plus tard, il est employé sous un nouveau contrat dans un établissement public à Douai. À salaire égal, le radiologue augmente ses heures de travail. Mais sa rémunération devient rapidement incompatible avec son mode de vie. Celui qui "habite en Ile-de-France", s'inquiète pour son porte-monnaie. "Il ne me restait quasiment rien à la fin du mois, je ne pouvais pas épargner et ça m'embêtait beaucoup. Alors que je suis médecin, on me considère comme un senior mais je suis payé comme un interne", souffle-t-il, les mains nouées.

En 2023, une seule solution s’impose à lui : passer les EVC. "Pour gagner un meilleur salaire" et obtenir plus "de stabilité". En tant que Padhue, le jeune homme ne peut pas s’installer plus de deux ans dans un établissement. Une situation qui pèse au-dessus de sa tête, comme une épée de Damoclès. "À tout moment je peux me faire renvoyer. Et c’est dur de retrouver un hôpital pour m’accueillir en Ile-de-France", souffle le médecin.

Le jeune homme passe les concours deux fois de suite, sans succès. "Il y a des postes qui restent vacants via la voie interne. Au moins 30% en radiologie". Et ce "sans liste complémentaire en plus cette année". Les yeux tournés vers ses compères, Ly a pour espoir un changement dans le mode de notation des EVC, afin d’avoir accès en 2026 à "un salaire optimal pour vivre" de son travail.

Tetiana @Marine Quéau

Tetiana, 57 ans, praticienne associée à Lourdes : "Pour les EVC, on dirait qu'ils tirent au sort"

Arrivée de Lourdes par avion dans la matinée, Tetiana est une des premières postées devant le Ministère pour dénoncer son "statut indigne". "Je ne comprends pas comment ils font les règles pour les EVC, on dirait qu’ils tirent au sort", s'esclaffe la quinquagénaire, cachée derrière de grosses lunettes de soleil.

Tetiana avoue participer "pour la première fois à une manifestation". Cette année, pour elle, c’est une nécessité de revendiquer de nouveaux droits. "J’ai épuisé mes quatre chances aux concours des EVC. Je ne sais pas ce qui m’attend, mais je ne suis pas rassurée". Bien qu’elle se soit préparée rigoureusement aux épreuves, rien n’y fait.

"Tout est flou dans les concours. Les épreuves sont fourbes, et nous n’avons pas accès aux corrections individuelles pour progresser." À ses côtés, une consœur témoigne de la même situation. 4 tentatives, 4 échecs. "On veut une remise à zéro", assène-t-elle aux oreilles de Tetiana, qui acquiesce dans un mouvement de tête. Un cinquième espoir d’obtenir le statut qu’elles avaient avant d’arriver en France.

Tetiana a travaillé 19 ans comme médecin généraliste en Ukraine. Là-bas, elle rencontre celui qui deviendra son mari, un Français. Par amour, elle le rejoint à Lourdes en 2013. Une décision qui s’avère plus difficile que prévue. Durant cinq ans, elle enchaîne les candidatures sans réponse. Entre temps elle apprend la langue, passe le permis… tout pour valoriser son dossier.

En 2018, elle est enfin retenue pour un poste d’aide-soignante. Un métier bien différent de celui qu’elle exerçait dans son pays d’origine. Alors pour monter en compétences, Tetiana passe le concours d’infirmière, et "grâce au covid", décroche un poste dans une maison de retraite.

Depuis elle enchaîne les DU. Gériatrie, soins palliatifs… "J’ai de bonnes compétences. Mon chef de pôle veut prolonger mon contrat, ils sont contents de moi, mais le jury [des EVC, NDLR] décide pour eux de mon cas." Une injustice pour l’ex-médecin. "Je veux juste me sentir considérée", soupire Tatiana, pancarte orange entre les mains.

Jacques*, 39 ans, stagiaire dans un centre hospitalier en Ile-de-France : "On vit un stress administratif"

Celui qui souhaite se faire appeler Jacques a fait ses études au Togo. Après deux stages en France et cinq ans de spécialisation au Togo, il devient chirurgien viscéral. Après avoir travaillé pendant quatre ans dans son pays d’origine, il décide de revenir en 2024 dans l’hexagone, poussé par "l’amour" qu’il porte à la France.

Une fois sur place, il souhaite passer les EVC mais se heurte aux exigences administratives. "Je devais concourir en 2025 pour les EVC, mais ça n’a pas été le cas, car je n’étais pas éligible puisque les années de stages que j’ai faites en France étaient discontinues." Jacques doit donc refaire deux ans de stages. "J’en suis à un an et demi."

S’il ne se dit pas frustré, il regrette les "bâtons dans les roues". Aujourd’hui, il vient, lui aussi, de déposer un dossier pour obtenir un contrat PACT. "Il a été déposé depuis février, je n’ai pas de nouvelles", déplore l'intéressé. Ce statut lui permettrait d’exercer de manière temporaire et de candidater aux EVC via la voie interne.

"En dehors du travail qui est déjà stressant, on vit un stress administratif, sans oublier tout ce qui est difficile à la préfecture." Tous les six mois, le titre de séjour de Jacques doit également être renouvelé. "C’est une double peine."

*prénom d'emprunt 

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Patrick Tafani

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Oui,3 fois oui. ils sont inutiles et nocifs pour la bonne marche de la pratique médicale de terrain......on la vu pour la covid. ... Lire plus

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