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"Les infirmières libérales sont toujours dans l'angle mort" : IDEL, il veut briser le silence sur les violences

Infirmier libéral dans le nord de Lyon, Éric Perrin, 46 ans, a lancé fin janvier "Stop violences IDEL", une plateforme permettant de signaler une agression dans le cadre de son exercice, et d'avoir accès aux ressources nécessaires. Avec ce nouvel outil, le père de famille espère obtenir des données spécifiques aux infirmières libérales, exposées à des risques de violences importants notamment lors des visites, et pourtant noyées dans les statistiques nationales. 

09/02/2026 Par Louise Claereboudt
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17 mai 2025. Vénissieux, en banlieue de Lyon. Alors qu'elle se rend au chevet d'un patient, une infirmière est prise à partie dans le hall d'immeuble de ce dernier. Un homme l'interroge sur les raisons de sa venue et affirme qu'ici, c'est lui qui "décide qui entre et qui sort". Il finit par la laisser passer. Une fois sa visite terminée, la soignante retombe nez à nez avec l'individu qui la menace physiquement. Elle le bouscule, il lui assène plusieurs coups. L'infirmière parvient à prendre la fuite, mais il la rattrape. Les coups pleuvent. Tentant de s'interposer, le fils du patient est lui aussi violenté. L'agresseur finit par relâcher ses victimes, choquées.

Cette histoire "a fait la Une des journaux", se souvient Éric Perrin, qui exerce depuis 15 ans dans le nord de Lyon comme infirmier libéral. Et ce n'est pas un cas isolé. "L'année dernière, une collègue libérale a été repérée, suivie et a été séquestrée à son domicile." S'il n'a jamais vécu de situations "extrêmement graves" comme celles-ci – "peut-être parce que je suis un homme", reconnaît-il – Éric Perrin a été confronté, "comme tous [ses] collègues, à des situations plus ou moins délicates", de violence verbale par exemple. "Le problème, ce ne sont pas seulement les violences, c'est le silence qu'il y a autour", juge le soignant, joint par Egora.

Un tabou qui s'illustre dans la sous-déclaration de ces violences, quelles qu'elles soient, dans le secteur libéral. En 2024, sur un total de 20 296 signalements recensés par l'Observatoire national des violences en santé (ONVS), 96,8 % provenaient des établissements de santé, contre seulement 3,2 % émanant des professionnels libéraux (665 signalements), lit-on dans le rapport publié en septembre dernier. Au premier rang des professions concernées : les infirmières.

L'ONVS pointait plusieurs motifs pouvant expliquer la sous-représentation des signalements en libéral : l'"absence de protocoles institutionnels encadrant la déclaration, contrairement aux établissements où des procédures formalisées existent généralement", la "charge administrative supplémentaire", une "possible méconnaissance du dispositif de signalement ou de son accessibilité" ou encore "l'isolement professionnel qui peut conduire à une normalisation de certaines tensions ou incivilités".

"On encaisse, on minimise, on se dit que ce n'est pas si grave, et on continue de travailler", reconnaît Éric Perrin.

"Ce n'est pas la même chose d'être infirmier à la médecine du travail ou infirmier libéral"

Il existe bien un dispositif de signalement mis en place par l'Ordre infirmier, mais la démarche n'est pas simple, selon le soignant du nord de Lyon. "Qui va aller sur le site de l'Ordre faire une déclaration un peu compliquée pour expliquer qu'il a été insulté dans un hall d'immeuble ou par un patient ou la famille d'un patient ? Personne. Il peut aussi y avoir la peur des conséquences, voire un sentiment de honte." Or, souligne l'IDEL, "ce qui n'est pas déclaré n'existe pas."

Le 20 janvier, Éric Perrin a ainsi décidé de "rendre visible" cette réalité du libéral en lançant "Stop violences IDEL", une plateforme permettant aux infirmières de signaler une agression dans le cadre de leur exercice. L'idée est d'inciter au signalement – première façon d'agir contre les violences selon le fondateur de la plateforme – et d'engranger des données spécifiques aux violences subies par les IDEL. "Car aujourd'hui on est dans l'angle mort ; on est absents de toutes les données officielles. Il n'y a pas de statistiques dédiées à cet [exercice] professionnel", que ce soit du côté de l'ONVS ou de l'Ordre "qui ne fait pas le distinguo" entre les infirmiers.

Or, pour Éric Perrin, l'exercice libéral revêt un caractère particulier. "Ce n'est pas la même chose d'être infirmier à la médecine du travail ou infirmier libéral. Ce ne sont pas les mêmes risques. On est particulièrement vulnérables. On se retrouve dans des halls d'immeubles quand il fait nuit ; on travaille à domicile ; on n'a pas le collègue au bout du couloir en cas de problème. On est vraiment tout seuls", observe-t-il.

C'est pour combler ce trou dans la raquette qu'Éric Perrin a souhaité agir. "C'est vraiment une initiative personnelle", confie-t-il. Très vite, toutefois, celle-ci a interpellé nombre d'acteurs et de soignants sur les réseaux sociaux, qui ont souhaité apporter leur soutien à la démarche, comme le syndicat Onsil. "Je suis aussi en contact avec des URPS. Ça commence à prendre. Les gens ont compris qu'il fallait s'intéresser [aux violences faites aux IDEL] de plus près", se réjouit ce père de deux enfants, qui précise que la plateforme est une démarche "citoyenne, apolitique et asyndicale", lui-même n'étant pas syndiqué.

Comment ça fonctionne ? Éric Perrin a voulu créer un outil "simple, accessible" et moins "formel" que celui mis au point par l'Ordre infirmier même si, tient-il à préciser, il se veut "complémentaire". Il est d'ailleurs précisé que la plateforme "Stop violences IDEL" n'a pas vocation à "remplacer les démarches institutionnelles officielles" et que, "pour une vision nationale globale des violences (tous modes d'exercice confondus)", il est recommandé d'effectuer également un signalement sur le site de l'Ordre infirmier.

Sur la page d'accueil, pas de fioritures. Un gros bouton rouge indique "signaler une agression". L'infirmière est redirigée vers un questionnaire où elle est invitée à renseigner le type d'agression subie : verbale (insulte, menace, propos sexistes…), physique (agression physique, sexuelle, séquestration), ou encore du vandalisme. Tenant compte des retours affluant sur les réseaux sociaux, Éric Perrin a ajouté une case "violence morale", incluant le harcèlement et la violence institutionnelle, induite par les CPAM, l'Urssaf ou la Carpimko. "Ça a un gros impact psychologique sur les infirmières. Derrière ce sont des burn-out, des cessations d'activité, des vocations brisées…"

L'infirmière doit ensuite renseigner ses informations personnelles, dont son numéro Adeli. Ces données, stockées "sur des serveurs sécurisés", sont vérifiées manuellement par Éric Perrin, qui fait ça en dehors de ses heures de travail.

Outre le signalement, la plateforme propose aussi tout un tas de ressources pour aider les infirmières ayant réalisé un signalement, comme "des fiches pratiques sur ce qu'il faut faire, et surtout ce qu'il ne faut pas faire", mais aussi les contacts de l'Ordre et des syndicats. Éric Perrin a aussi signé un partenariat avec un cabinet d'avocats et le réseau Juridel, qui "vont pouvoir apporter des conseils juridiques et un accompagnement jusqu'au tribunal si nécessaire en cas de dépôt de plainte par exemple", précise le fondateur de la plateforme.

En outre, une fonction "SOS" a été ajoutée récemment. Elle permet en situation de danger d'alerter rapidement un contact d'urgence prédéfini.

"En 2026, on ne laisse plus rien passer"

Si la plateforme est encore toute jeune, son fondateur espère que les infirmières s'en saisiront pour pouvoir, ensuite, réaliser un rapport statistique annuel. Pour l'heure, une trentaine de signalements ont été recensés sur le site mis en ligne le 20 janvier ; un début. Éric Perrin a déjà pu extraire quelques données : les Hauts-de-France, l'Occitanie et la Provence-Alpes-Côte d'Azur sont les régions les plus représentées dans les signalements. Et dans 50% des cas, la famille du patient était à l'origine de l'agression, 44% le patient, et le reste, un voisin. Cela permettra aussi de "chiffrer le coût de la violence envers les IDEL", le questionnaire demandant le nombre d'ITT éventuellement accordés aux victimes, ajoute le fondateur de la plateforme.

Toutes ces données seront à terme transmises aux autorités. Objectif : "faire bouger les choses", avance Éric Perrin, qui relève toutefois une première "grande avancée" avec la loi Pradal. "Les instances ont pris la mesure des violences envers les soignants. Il y a un virage qui est en train de s'amorcer." Mais il faut aller plus loin. "Le message c'est 'en 2026, on ne laisse plus rien passer !' C’est-à-dire que si une infirmière se fait insulter trois fois dans la journée, elle fait trois signalements. Ça prend deux minutes à faire, il faut le faire." Éric Perrin se considère, lui, comme un homme de l'ombre. "J'ai surtout un rôle technique. Après je compte énormément sur les syndicalistes pour la partie revendications. Ce n'est pas mon rôle d'aller au combat."

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Jean Denis MARZIN

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