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Impacts sur la santé des gaz lacrymogènes à court et long termes : ce que dit la science
Les gaz lacrymogènes ont été largement utilisés par les forces de l’ordre contre les manifestants au cours des mouvements sociaux de ces dernières semaines. De nombreuses informations fleurissent sur les réseaux sociaux concernant de potentielles conséquences sur la santé. Au-delà des effets immédiats – bien connus –, en particulier oculaires et respiratoires, des effets cardiaques ou même sur la santé reproductive sont évoqués. En outre, de nombreuses questions se posent concernant un impact négatif possible sur les populations vulnérables ou fragiles, comme les enfants, les femmes enceintes ou les personnes présentant des pathologies. Alors que dit la science sur tous ces sujets ? Faisons le point
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En France, le "gaz lacrymogène" utilisé lors du maintien de l’ordre et la dispersion de manifestants – comme cela a été observé à de nombreuses reprises lors des derniers mouvements sociaux - est principalement le gaz CS (du nom des deux scientifiques qui l’ont synthétisé pour la première fois en 1928 : Ben Corson et Roger Stoughton), dont la molécule active est le o-chlorobenzylidène malononitrile. On le retrouve également dans les bombes d’autodéfense.
Ses effets immédiats sont bien connus : oculaires tout d’abord (douleur, brûlure, larmoiement…), mais aussi ORL et respiratoires (irritation naso-pharyngée, sécrétion de mucus, toux…).
Impacts variés sur la santé
Certains effets du gaz lacrymogène sont alors moins connus. Ainsi, en cas d'ingestion, cela entraîne une sensation de picotement ou de brûlure dans la bouche, accompagnée d'une salivation accrue et éventuellement de nausées et de vomissements, précise le site du gouvernement britannique (gov.uk) (1). Il y a aussi des effets cutanés avec des sensations de brûlure et des picotements, pouvant s'accompagner de rougeurs et de vésicules.
Généralement le rétablissement est rapide, en 15 à 30 minutes, surtout en cas de faible exposition, avec l’éloignement et le lavage oculaire et de la peau. Cependant, lors d'une forte exposition, comme par exemple en cas de grande quantité de gaz dans un espace confiné, des lésions pulmonaires peuvent être observées, ajoute le site du gouvernement britannique. Et en cas de pulvérisation directement dans les yeux à courte distance, des lésions physiques oculaires peuvent survenir.
Une des rares méta-analyses sur le sujet confirme ces effets. Elle a été publiée en 2015 (2), et a porté sur 35 études (dont 25 rapports de cas, 7 études descriptives et 3 études analytiques) publiées entre 1991 et 2014. L’âge moyen des participants était 25,7 ans, et 62 % d’entre eux étaient des hommes. Les effets cutanés concernaient 61 % des cas, les effets oculaires 57 % et les effets respiratoires 40 %. Les auteurs soulignent, en outre, que "le CS pourrait avoir des effets durables et graves sur la santé humaine", les situations les plus graves étant généralement liées à une exposition dans des espaces confinés ou clos.
Une autre étude, plus récente - publiée en 2025 (3) - , a analysé en détail les effets du CS et d’un autre gaz lacrymogène - l’oléorésine de capsicum (OC), retrouvé dans les sprays au poivre - sur la santé, au cours de troubles sociaux survenus au Chili entre octobre 2019 et mars 2020. Il s’agit d’une étude rétrospective qui a été menée auprès de 112 personnes exposées (habitants et secouristes bénévoles). Les effets les plus fréquents étaient oculaires (douleurs, sensations de brûlure oculaire, troubles de la vision), ainsi que des irritations de la gorge et des sensations de détresse respiratoire. En outre, des effets cutanés étaient constatés : 52,6 % des participants rapportaient des douleurs ou des sensations de brûlure cutanée, 37,5 % des érythèmes cutanés, et 16,9 % des vésicules cutanées. Il y avait aussi des symptômes digestifs : nausée (29,4 %) et diarrhée (22,3 %). En outre, l’étude montre une proportion importante de sujets ayant des signes systémiques et neurologiques : désorientation (27,6 %), hypertension artérielle (26,7 %) et maux de tête (31,2 %).
Ces effets pouvaient apparaître immédiatement, dans l’heure suivant l’exposition, ou bien secondairement, dans les 24 heures après exposition, voire à plus long terme.
Ces signes retardés étaient déjà constatés dans une étude américaine plus ancienne (4) qui faisait état de symptômes physiques (93,7 %) ou psychologiques (72,4 %), survenus immédiatement après (93,3 %) ou dans les jours qui ont suivi l’exposition (86,1 %). Les effets tardifs étaient le plus souvent des céphalées et des troubles gastro-intestinaux.
Mais ces effets sont très variables en fonction des conditions d’utilisation (quantité, durée, espace clos…), et en fonction de la cible. C’est ce que souligne une autre méta-analyse datant d’octobre 2017 (5). Réalisée à partir de 31 études provenant de 11 pays, et publiées entre le 1er janvier 1990 et le 15 mars 2015, elle a porté sur 5 131 personnes ayant subi des blessures, dont deux étaient décédées et 58 avaient subi une invalidité permanente. Sur les 9 261 blessures analysées, 8,7 % étaient graves. "Parmi les facteurs aggravants de la gravité des blessures figuraient les conditions environnementales, la durée d’exposition prolongée et des concentrations plus élevées d’agent chimique dans des espaces clos", détaillent les auteurs américains.
Des effets à long terme
Les données concernant les effets de ces gaz à long terme sont peu nombreuses. Mais il semble que les substances chimiques comprises dans les bombes de gaz lacrymogène pourraient déclencher ou aggraver des problèmes respiratoires préexistants (asthme, œdème pulmonaire…), y compris favoriser des infections. De telles conséquences respiratoires ont été décrites surtout en cas d’expositions itératives.
Les principales études ont porté sur des populations de militaires – en excellente santé physique a priori -, donc assez peu représentatives de la population sur laquelle est utilisé le gaz lacrymogène lors de manifestations. Ainsi une étude de 2014 (6), portant sur plus de 6 000 recrues de l’armée américaine a mis en évidence que ces personnes présentaient un risque plus que doublé (RR = 2,44) d’infection respiratoire aiguë (IRA) après une exposition au CS par rapport à la période d’entraînement précédant l’exposition. Et l’incidence des IRA dépendait de la concentration d’exposition au CS.
Une étude datant de 2014 (7) montre aussi que les sujets exposés longuement aux gaz lacrymogènes présentaient plus de symptômes pulmonaires et ce, de façon prolongée (pendant plus de 3 mois).
Ainsi, il semble que les personnes souffrant de troubles respiratoires, tels que l’asthme, puissent "être plus sensibles aux effets du gaz CS" atteste le gouvernement britannique. "En effet, ce gaz peut provoquer une irritation des voies respiratoires, entraînant une toux et un essoufflement." La vigilance est donc de mise chez les sujets présentant une pathologie respiratoire, mais aussi chez les fumeurs et les sujets âgés
Et au-delà de ces effets pulmonaires, des conséquences moins évidentes ont été décrites. En particulier, des effets cardiaques ont été évoqués. Ainsi, une étude publiée en 2025, réalisée sur des manifestants en Géorgie (8), conclut à "une prévalence nettement plus élevée d’anomalies électrocardiographiques - en particulier de bloc de branche droit et d’inversion de l’onde T - chez les personnes exposées à des irritants chimiques lors de manifestations, par rapport à un groupe témoin". Ces données restent observationnelles et nécessitent donc d’autres études pour établir un lien de cause à effet. Cependant, pour les auteurs, l'"utilisation aveugle [des gaz lacrymogènes] dans des zones urbaines densément peuplées soulève d’importantes préoccupations en matière de santé publique, d’éthique et de droit - en particulier pour les populations vulnérables telles que les enfants et les personnes souffrant de pathologies préexistantes".
Santé reproductive
Ces dernières semaines, les réseaux sociaux ont fait état d’un impact possible sur le plan gynécologique. Ces effets avaient déjà été rapportés aux Etats-Unis, au moment des émeutes de Minneapolis en 2020 (suite au meurtre de George Floyd). Des auteurs américains (9) se sont donc penchés sur ce sujet. Ils ont mené une étude transversale qui a porté sur 1 276 participantes. Les résultats ont alors montré que 83 % de ces femmes ont déclaré avoir présenté au moins un effet sur la sphère gynécologique : notamment des crampes utérines (69 %), des saignements menstruels précoces (55 %), une sensibilité des seins (30 %) et un retard des règles (19 %). Avec un risque accru si l’exposition durait plusieurs jours.
En outre, cette étude pointe un taux élevé de fausses couches chez les femmes enceintes exposées. Ainsi, 10 des 19 personnes ayant déclaré être enceintes au moment de l’exposition ont signalé une fausse couche par la suite. L’échantillon est bien trop petit pour pouvoir en tirer des conclusions fiables. Cependant, cette constatation soulève "de nombreuses questions quant aux risques que les gaz lacrymogènes pourraient présenter pour les femmes enceintes, ainsi que pour la fertilité à court et à long termes", affirment les auteurs. Ils demandent de nouvelles études sur le sujet. D’autant que des données antérieures avaient déjà évoqué ce risque.
Ainsi, le site Physicians and Human Rights (PHR, phr.org) (10) indiquait déjà en 2017 que certaines études de cas suggèrent que les gaz lacrymogènes et les sprays au poivre "pourraient avoir des effets indésirables sur le fœtus". Quelques modèles animaux indiquent la possibilité de fausses couches et des anomalies fœtales en cas d’exposition à des concentrations élevées. Cependant, "les données épidémiologiques sont insuffisantes pour établir un lien de causalité chez l'être humain", précise le site.
Des travaux sont actuellement menés aux Etats-Unis – à partir des données des émeutes de Minneapolis - pour savoir si les gaz lacrymogènes pourraient avoir un effet sur les naissances prématurées.
Globalement, la prudence est de mise sur ce sujet. Les études dont on dispose actuellement ne permettent pas d’affirmer l’existence d’effet sur la femme enceinte ou le fœtus. Et la fiche toxicologique de l’Institut national de recherche et de sécurité pour la prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles (INRS) sur le gaz CS ne mentionne aucun effet sur la reproduction. Pour l’institution britannique UK Teratology Information Service (Uktis) (11) aussi, "les données disponibles sur le gaz CS utilisé pour le contrôle des foules n’indiquent pas de lien avec des effets indésirables sur le fœtus, mais elles sont trop limitées pour exclure un risque accru". Elle appelle cependant à la vigilance concernant "les patientes présentant des pathologies préexistantes telles que l'asthme ou des troubles cardiovasculaires", qui "peuvent être exposées à un risque d'effets systémiques".
Le cas particulier des enfants
De façon assez logique, il existe très peu de données chez les enfants. Cependant, même si les effets sont probablement les mêmes que sur les adultes, leur petite taille, leurs voies respiratoires plus étroites et leur fréquence respiratoire plus élevée pourraient accroître les difficultés respiratoires liées au gaz lacrymogène.
Un cas clinique datant de 1972 fait état d’un nourrisson de 4 mois ayant développé une pneumopathie à la suite d’une exposition prolongée au gaz lacrymogène (12).
Au final, les études concernant les effets des gaz lacrymogènes sur la santé restent peu nombreuses et le plus souvent observationnelles. Elles suggèrent des effets, sans que le lien de cause à effet ne puisse être prouvé. Il subsiste donc beaucoup d’inconnus quant à la toxicité des gaz lacrymogènes. D’autant que d'autres composés – potentiellement toxiques - peuvent être ajoutés au gaz à proprement parler pour faciliter la dispersion ou prolonger l'exposition. "Par exemple, les grenades lacrymogènes peuvent contenir du perchlorate de potassium, un produit chimique qui alimente l'explosion de la grenade en oxygène et qui a également été associé à des problèmes thyroïdiens", souligne un article de ScienceNews de février dernier (13). Le CS peut aussi être mélangé à du gel de silice pour l’empêcher de se désintégrer rapidement, ce qui peut entraîner une action prolongée dans une zone.
Dans ce contexte d’incertitude, la prudence devrait rester de mise. Ce qui est sûr c'est qu’en l’absence d’antidote, la seule façon de réduire les risques liés à l’exposition à des gaz lacrymogènes est l’éloignement, ainsi que le lavage des yeux et de la peau. On peut donc s’interroger à juste titre sur l’intérêt - et même, la dangerosité sur le plan sanitaire - de confisquer sérum physiologique, masques et lunettes, comme cela a été décrit à de nombreuses reprises par les manifestants ces dernières semaines, ainsi que sur certaines stratégies d’encerclement employées par les forces de l’ordre et qui empêchent l’éloignement.
Références :
(1) UK Health Security Agency. CS gas: general information (16 novembre 2022)
(2) Dimitroglou Y. et al. Int J Environ Res Public Health. 2015 Jan 27;12(2):1397-411
(3) Jara Bravo C. et al., Toxicological Research, 41(3), 291–301 (2025)
(4) Hout J.J. et al., The Open Epidemiology Journal 2014, 7 : 37-45
(5) Haar, R.J., BMC Public Health 17, 831 (2017)
(6) Hout J.J. et al. Military Medicine, Volume 179, Issue 7, July 2014, Pages 793–798
(7) Arbak P. et al. The Scientific world journal. 22 juillet 2014
(8) Chakhunashvili K. et al. Toxicology Reports. Vol. 15, December 2025
(9) Hassan A., et al. Front. Epidemiol. 3:1177874. 23 Aout 2023
(10) Phr.org. Health Impacts of Crowd-Control Weapons: Chemical Irritants (Tear Gas and Pepper Spray). 1er janvier 2017
(11) Uktis. Exposure to « tear gas » (crowd control agent) in pregnancy. Septembre 2023
(12) Park S., et al. Am J Dis Child 1972;123:245-6
(13) ScienceNews (Nikk Ogasa). 2 février 2026
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