Mère d'une interne suicidée, elle en a fait son combat : "On n'a pas le droit de laisser mourir d'épuisement un étudiant de 24 ans"
En 2020, un an après le suicide de sa fille, interne en hépato-gastro-entérologie, Laurence Feray-Marbach a cofondé la Ligue pour la santé des étudiants et des internes en médecine (Lipseim). Avec un objectif clair : alerter sur les difficultés rencontrées au quotidien par les carabins et tenter de les résoudre. Interview.
Egora : Vous avez cofondé avec votre mari la Ligue pour la santé des étudiants et des internes en médecine (Lispeim) en 2020. Pourquoi avoir créé cette association ?
Laurence Feray-Marbach : Je suis maman de trois filles. Dans ma famille, on n'est absolument pas médecins et moi-même je suis directrice des ressources humaines. Il se trouve que la deuxième de mes filles, Élise, a choisi de faire des études de médecine. C'était une étudiante brillante, donc elle a très bien réussi son parcours jusqu'à l'internat. Comme elle était bien classée, elle a pu choisir la spécialité qu'elle convoitait et le lieu où elle allait exercer : elle est partie comme interne en hépato-gastro à Lyon. Elle a démarré son internat avec bonheur ; elle était extrêmement heureuse, réjouie, épanouie… Mais les choses se sont emballées, elle a beaucoup trop travaillé et il n'y avait pas de garde-fou. Six mois après le début de son internat, elle a fait un burn-out et a mis fin à ses jours. Ça a été un choc terrible pour nous parce que ce n'était pas quelque chose qu'on imaginait, ni nous, ni son entourage ni ses amis.
On a donc cherché à comprendre ce qui avait pu se passer. De fil en aiguille, on a compris qu'elle avait des horaires et une charge de travail qui étaient énormes. Elle n'a pas fait partie de ces internes harcelés, maltraités, humiliés… Pas du tout. Mais par contre, dans un univers où tout ça paraissait normal et où il n'y avait pas de garde-fou, on l'a laissé s'enfoncer dans le burn out et l'épuisement professionnel jusqu'à ce que le pire arrive.
Moi qui suis DRH et qui ai travaillé sur ces questions de santé au travail-risques psychosociaux pendant des années, j'ai réalisé avec horreur que l'hôpital public avait au moins 20 ans de retard et était totalement déconnecté de la vie professionnelle : pas de prévention, pas de respect des règles en matière de contrôle du temps de travail, et puis une espèce d'entre-soi, de reproduction du système de génération en génération… On était quand même dans un système un peu féodal, et j'en ai été profondément choquée.
À partir de là, j'ai commencé, d'abord à Lyon, à faire valoir que ça n'allait pas du tout et à apporter la bonne parole. Puis le Covid est arrivé avec ses confinements, et à cette période il y a eu une véritable épidémie de suicides chez les internes. Il y en avait parfois plusieurs par mois. C'était une horreur, et cela se déroulait dans l'indifférence la plus totale. Devant l'indifférence coupable du système, on a décidé, en plein confinement et un an jour pour jour après le décès de notre fille, de créer une association pour agir.
"Être interne aujourd'hui, c'est une forme d'esclavage moderne"
Justement, comment agissez-vous avec la Lipseim ?
L'idée est de faire connaître auprès du grand public cette question qui est totalement méconnue, et je dirais même que c'est de pire en pire. On voit bien comment les médecins maintenant, y compris les internes, sont devenus des espèces de boucs émissaires. Quand j'entends "Oui, les internes, on leur paye leurs études, ils n'ont qu'à aller où on leur demande…", et que je sais combien est payé un interne à l'heure... Je suis désolée mais être interne aujourd'hui, c'est une forme d'esclavage moderne.
L'objectif est vraiment de faire comprendre au plus grand nombre que cette question de la santé mentale, des conditions de travail et de formation des jeunes médecins – et des jeunes en santé d'une manière générale – concerne [d'abord] ces jeunes. On n'a pas le droit de laisser mourir d'épuisement professionnel un étudiant de 24 ans, ce n'est pas possible ! Mais c'est aussi une question de santé publique, parce que derrière ces jeunes qui sont en première ligne et de moins en moins encadrés, il y a forcément des erreurs médicales. Ce sont tous les patients, les citoyens que nous sommes, qui sommes impactés.
Il y a l'idée aussi d'agir au travers de conférences, de lobbying auprès de personnes du monde de la santé qui pourraient faire évoluer les choses.
Et puis, j'ai vécu une situation très difficile parce que je me suis rendu compte à quel point on était totalement isolés, avec une institution publique qui est totalement dépassée. J'ai reçu une lettre de condoléances, je vous dirais qu'un imprimé de la Sécurité sociale a plus d'empathie… On a décidé, même si on n'est pas une cellule d'écoute, de répondre à ceux qui viennent vers nous parce qu'ils rencontrent une difficulté, qu'il s'agisse des familles ou des jeunes eux-mêmes. On peut les aider, les réorienter vers d'autres structures ou associations qui vont pouvoir les accompagner.
Vous dites que la prise en considération des difficultés des étudiants en médecine est "de pire en pire" du point de vue du grand public. Qu’en est-il des acteurs du monde de la santé ? Y a-t-il une meilleure prise en compte de ce mal-être ?
Je trouve que oui. En 2019, au décès de ma fille, on était carrément dans le déni. Aujourd'hui, personne n'ose dire que ça n'existe pas. Ça veut dire qu'enfin on a considéré qu'il y avait un problème.
Ensuite, une fois qu'il y a un problème, il s'agit de le régler. Je dirais qu'au niveau facultaire, et notamment la Conférence des doyens et doyennes de médecine, ils ont essayé depuis plusieurs années d'avancer sur ces sujets, de mettre en place des dispositifs avec plus ou moins de succès - et à dimension variable -, mais qui font malgré tout avancer les choses. En revanche, au niveau des CHU, on est dans le déni le plus total. J'en veux pour preuve qu'encore récemment, alors même qu'ils sont assignés pour non-respect du décompte du temps de travail des internes, l'hôpital de Poitiers - qui se fait condamner en première instance - ose faire appel alors qu'ils savent très bien qu'ils sont noirs comme du cirage.
Et puis derrière, au niveau politique, c'est encore autre chose. On est face à une crise, un manque de personnels soignants et de médecins qui est lié à des années de politiques inadaptées. Aujourd'hui, on est au pied du mur et on a tendance au niveau des politiques - quelle que soit leur étiquette - à aller vers des choses un petit peu populistes, comme créer une quatrième année de médecine générale où l'on enverra les internes dans les déserts médicaux sans se soucier de savoir comment ils vont être encadrés.
Et là, on est quand même dans une instabilité politique qui fait que les ministres changent tous les quatre matins. Il ne peut pas y avoir de continuité. Et puis, il y a aussi des prises de parole ou des décisions un peu à l'emporte-pièce, qui sont en plus mises en œuvre un peu en catastrophe et qui ne font qu'aggraver le problème.
"Il n'y a pas de coordination nationale sur ces sujets"
Les solutions mises en place ces dernières années semblent surtout être des initiatives locales ?
Oui, c'est tout à fait ça. Il n'y a pas de coordination nationale sur ces sujets, il n'y a même pas d'observatoire qui permettrait de savoir un peu combien d'arrêts maladie, d'abandons, de suicides, d'accidents ont lieu… C'est vrai que [pour l'instant] ce sont des initiatives locales et peu coordonnées.
Il y a quelques années, des suicides d'étudiants en médecine et d'internes étaient très régulièrement relayés dans la presse. Les articles sur ces drames semblent être de moins en moins nombreux. Cela s'explique-t-il par une diminution des suicides parmi ces étudiants ? Ou sont-ils simplement moins médiatisés, notamment par choix des familles ?
Ils sont moins médiatisés. Il y a des suicides, il y en a eu encore très récemment. Mais effectivement, la plupart du temps, ils ne sont pas médiatisés. D'abord parce que les hôpitaux et les facultés n'ont pas particulièrement envie d'être sur le devant de la scène sur des sujets pareils. Et effectivement, du côté des familles, elles veulent la plupart du temps qu'on les laisse tranquilles, elles essayent de faire leur deuil, de se reconstruire… et c'est très difficile.
On entend souvent qu'en moyenne un interne se suicide tous les 18 jours. Ce chiffre est-il encore exact ? L'a-t-il déjà été ?
C'est un chiffre qui avait été déduit à une époque du nombre de suicides connus. L'Isni [Intersyndicale nationale des internes] avait calculé que ça faisait un [suicide] tous les 18 jours, mais il n'y a jamais eu d'observatoire, de véritables statistiques fiables sur ce sujet. On ne demande pas de comptes ni aux facultés ni aux hôpitaux - ceux qui sont responsables des internes en médecine. Donc, c'est une estimation. Moi, je pense que c'est globalement un suicide par mois, mais c'est ça reste "pifométrique".
Je sais que plusieurs fois dans l'année, je suis contactée par des parents dont l'enfant s'est suicidé, donc ce n'est pas du tout anecdotique.
D'ailleurs, qu'est-ce qui amène les étudiants en médecine à un tel mal-être ? Pourquoi les futurs médecins sont-ils particulièrement touchés ?
Il existe six facteurs de risques psychosociaux répertoriés et reconnus. Si on les prend un par un, on constate que les internes en médecine subissent l'ensemble des facteurs de risques. Dans une entreprise, quand on a deux ou trois facteurs de risques qui apparaissent, il y a déjà des "warning" : on met en place des dispositifs, on fait attention, on cherche à améliorer les organisations de travail... Là, il y en a six. Donc évidemment, il ne faut pas s'étonner.
Les six facteurs de risques psychosociaux :
L'intensité et le temps de travail
Les exigences émotionnelles
Manque d'autonomie
Rapports sociaux au travail dégradés
Les conflits de valeur
L'insécurité de la situation de travail
Il y a des choses qui sont inhérentes au métier, parce qu'être médecin, c'est être confronté tous les jours à la maladie, à la mort, à la souffrance… Et ça ne changera pas, c'est le métier qui veut ça. Mais il y a aussi des choses qui sont inhérentes au management et à l'organisation du travail, et sur lesquelles on peut agir, notamment le respect du temps de travail.
Il reste encore du chemin à faire sur les conditions de travail des étudiants en médecine, et notamment des internes. Quelles principales actions doivent être engagées ?
Pour moi, la chose la plus importante, c'est de respecter le temps de travail. On sait que c'est la double peine, et que c'est dangereux pour les jeunes, pour les patients… Nous donner comme prétexte la continuité des soins, ce n'est pas possible. La continuité des soins, ce n'est pas faire travailler jusqu'à en crever des jeunes en formation, et ce ne sont pas non plus des brancards dans les urgences et des gens qui attendent pendant des heures pour être soignés. Il y a un problème qui est mathématique : il n'y a pas assez de médecins, une population qui vieillit avec de plus en plus de maladies… Et on forme de plus en plus de jeunes avec de moins en moins de personnes pour les encadrer. Mais ce n'est pas parce qu'on est dans cette situation - qui mettra des années à se résoudre - qu'il faut pour autant ne pas respecter les règles de droit.
La deuxième action, c'est la prévention. On se rend compte que les jeunes dans le cadre de leur formation sont très peu sensibilisés à ces sujets, même s'ils le sont mieux maintenant. Les encadrants dans les hôpitaux ne le sont absolument pas non plus. Je suis totalement effarée de voir le niveau de compétences au sein des hôpitaux sur le management, l'organisation du travail et les ressources humaines. Ce n'est pas leur faute, mais parce qu'on ne les forme pas. Je n'incrimine pas les dirigeants, je dis simplement que si on veut que les choses s'améliorent, il faut agir à l'origine, il faut former les gens et leur expliquer comment ça marche. Et il y a du boulot, beaucoup de boulot…
Ce qui me frappe aussi c'est qu'il n'y ait pas d'observatoire national, je trouve ça hallucinant. Ça démontre la volonté de ne pas y aller au niveau national.
Et puis, il y a quand même des choses qui me surprennent : par exemple, si vous êtes psychologue, il y a de la supervision, c'est-à-dire qu'il y a des séances organisées avec un autre psychologue formé pour pouvoir faire de l'échange de pratique, débriefer sur les difficultés rencontrées, les émotions… Tous les métiers de l'accompagnement ont ça. Les médecins ne l'ont pas et les jeunes internes qui sont seuls de garde et qui à 5 heures du matin vivent leur premier décès ou se retrouvent face à un patient où ils ne savent pas quoi faire ni vers qui se tourner ; il n'y a jamais de débrief derrière. Ce sont des dispositifs de prévention des risques qui ne sont pas très compliqués à mettre en place et qui ne sont pas si coûteux. Mais pour mettre ça en place, il faudrait dans les hôpitaux publics des gens formés.
"On devrait interdire à un médecin de s'auto-prescrire, parce qu'il y a un danger"
En décembre, lors du congrès du Collège national des généralistes enseignants (CNGE), une thèse sur l'auto-prescription des internes a été présentée. Ce travail montrait que 84% des internes s'autoprescrivent, dont 12% des anxiolytiques et 6% des antidépresseurs. Est-ce un sujet que vous abordez régulièrement ?
C'est catastrophique… C'est un sujet d'abord qui touche tous les médecins parce que même chez les médecins seniors, ils sont souvent leur propre médecin traitant.
Ma propre fille a mis fin à ses jours en avalant une boîte de médicaments qu'elle s'était auto-prescrite quinze jours plus tôt, donc je sais de quoi je parle. En réalité, la pire des choses, c'est de s'auto-prescrire des médicaments. On ne peut pas être son propre médecin. D'ailleurs quand on apprend la médecine, on apprend la bonne distance par rapport au patient, mais on ne peut pas avoir la bonne distance par rapport à soi-même. Je pense même qu'on devrait interdire à un médecin de s'auto-prescrire, parce qu'il y a un danger.
Après chez les internes, il y a une difficulté particulière comme ils changent de terrain de stage tous les six mois. C'est difficile de trouver un médecin traitant et d'avoir un suivi médical dans ces conditions.
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