double vie

Crédit photo : Nicolas

"La médecine, c’est l’extension de l’ingénierie sur le corps humain" : la double vie de Nicolas, ingénieur à plein temps et externe

Celui qui a toujours aimé "bricoler" avec ses mains n’avait jamais envisagé de devenir médecin. En tout cas, pas sérieusement. Pourtant, depuis peu, à côté de son poste d’ingénieur en aéronautique, Nicolas, 32 ans, a décidé de se lancer dans des études de médecine pour "améliorer le quotidien des gens". Aujourd’hui, il jongle entre trouver des solutions pour construire le prochain avion à hydrogène et ses stages à l’hôpital. Sixième et dernier épisode de notre série estivale consacrée à la double vie des médecins.

07/09/2026 Par Pauline Bluteau
Portrait Externat
double vie

Crédit photo : Nicolas

Ce jour-là, au téléphone, Nicolas, 32 ans, prend la direction des montagnes pour passer l’été. Cette semaine de congés fait figure d’exception dans le quotidien de cet ingénieur. Cela fait deux ans maintenant que Nicolas mène une double vie : ingénieur en aéronautique à temps plein le jour et étudiant en médecine le soir, le week-end, les jours fériés et pendant ses jours de congés. "C’est vrai que ce n’est pas commun quand même, s’amuse-t-il. Quand je suis au travail, c’est toujours bizarre de me dire que le soir je suivrai une dissection en TP d’anatomie. D’ailleurs, il m’est arrivé de faire deux journées en une : le matin, j’étais au bloc en chirurgie orthopédique et après ma pause déjeuner, je suis redevenu ingénieur. Ce sont mes collègues qui m’ont dit qu’il me restait quelques gouttes de sang sur moi..."

Élève curieux mais "pas excellent", Nicolas, originaire de Lille, a toujours eu "tendance à bricoler". "J’aimais bien inventer des choses et ça n’était pas toujours bien vu par mes enseignants", raconte-t-il. Fasciné par le domaine de l’aéronautique, après un bac S, il s’oriente "naturellement" vers l’ingénierie. "Ma mère me rappelle souvent cette anecdote où j’ai voulu sauter d’une mezzanine pour voir si les ailes que j’avais mises dans mon dos me permettaient de voler. Je n’avais pas toutes les notions je crois (rires)."

A l’EPF, une école d’ingénieurs généraliste post-bac, l’étudiant se rend compte qu’il ne s’est pas trompé de voie. Ses études "ont du sens même si tout n’est pas simple et tout n’est pas passionnant". Son "bricolage", Nicolas peut le mettre en pratique pendant ses cours en fabricant une soufflerie, un avion télécommandé, une prise jack à partir d’un lecteur cassette... Cerise sur le gâteau, il fait un stage en Floride où il travaille sur le Gossamer Condor, un avion à propulsion humaine pour étudier l’aérodynamique. Bref, ses études sont "intenses" mais lui permettent d’obtenir rapidement un poste dans une entreprise d’aérospatial et d’aéronautique à Toulouse. Imaginer les protections thermiques et radiatives des satellites, travailler sur le design détaillé d’instruments optiques des satellites puis sur le mât réacteur des avions et enfin sur l’avion à hydrogène… En 9 ans d’exercice, Nicolas n’a pas eu le temps d’assouvir sa curiosité. "Ingénieur, ça représente une multitude de métiers accessibles : avec une base scientifique et technique, on peut faire des métiers différents. Et c’est ce que j’aime, partir d’une feuille blanche, comprendre comment les choses fonctionnent, apprendre de nouvelles choses et être capable de trouver des solutions pour innover. C’est ce que j’aime faire depuis petit."

Et c’est aussi ce qui l’a incité à devenir médecin. "La médecine, c’est l’extension de l’ingénierie sur le corps humain. On comprend le corps humain, on est capable de trouver des solutions pour le réparer et en plus, contrairement à l’aérospatial ou l’aéronautique, on est tous concernés. C’est fabuleux d’avoir les connaissances pour améliorer le quotidien des personnes. L’enjeu de l’humain, je le place au-dessus."

L’idée a pourtant mis du temps à germer. Pour Nicolas, le milieu médical était un "monde extérieur, fermé". Quand il y réfléchit pendant ses études, s’il n’avait pas voulu devenir ingénieur, peut-être qu’il serait devenu kiné. "La vraie motivation est arrivée plus tard, quand j’ai commencé à travailler et que j’ai rencontré ma compagne qui est pharmacienne. Tout m’a intéressé : je la questionnais sur ses cours, ses stages à l’hôpital, j’étais assez impressionné." Dans son entreprise, Nicolas a aussi l’occasion de rencontrer une équipe de cardiologues qui souhaite collaborer avec les ingénieurs à propos des assistants cardiaques. "A la fin, l’un des chirurgiens nous a montré un cœur, un vrai, qu’il avait opéré le matin même. J’étais loin de me douter que quelques années plus tard, je disséquerai moi-même un cœur en TP d’anatomie."

D’après Nicolas, cette idée qui lui "trottait dans la tête" n’attendait qu’un coup de pouce pour se lancer. Par hasard, il découvre qu’une passerelle vers les études de médecine est possible avec un diplôme de grade master. "J’étais persuadé que les passerelles n’existaient que pour les professionnels de santé entre eux. Ça a été la révélation : j’ai appelé ma copine et je lui ai dit : 'c’est bon, je vais le faire' et elle m’a dit 'mais c’est vraiment une idée de me***'." Car après avoir beaucoup idéalisé le métier d’ingénieur, le risque était aussi d’idéaliser la médecine. "J’ai contacté d’autres personnes qui avaient le même profil que moi et ça m’a surmotivé. Je me suis dit que je n’avais pas grand-chose à perdre, que je devais le tenter." Il parvient à entrer en deuxième année de médecine, toujours en poste en tant qu’ingénieur. "Essayer ne me coûtait rien. Enfin si, de l’investissement et beaucoup de jours de congés", plaisante-t-il aujourd’hui.  

Des congés pour réviser 

Car son quotidien est aujourd’hui millimétré. En plus de ses 40 heures de travail par semaine, Nicolas ne cesse de poser des jours de congés (nombreux) pour couvrir "les semaines de stage, de révisions, les partiels, les séminaires obligatoires, les TP et les enseignements dirigés". Ses cours, il les rattrape quand il peut. L’étudiant vient de valider sa troisième année de médecine.

En septembre prochain, il commence donc son externat. "Je ne sais pas comment je vais le vivre, ni comment je vais me débrouiller parce qu’en plus de mon métier, il va y avoir les stages un mois sur deux et la pression du concours pour l’internat." Être bien entouré – notamment par sa compagne, il tient à le souligner – est primordial. Tout comme avoir des objectifs de carrière. Ce qui lui plaît dans la médecine : la chirurgie mais aussi toutes les spécialités médicales ou à mi-chemin comme la gynécologie ou l’ORL. "J’aime ce travail d’enquêteur : interroger le patient, récupérer des indices pour reconnaître les différentes causes de son mal. En chirurgie, c’est un travail manuel et très intellectuel. Le cadre du bloc, c’est une pièce de théâtre où chaque personne a son rôle, chaque geste est connu, c’est impressionnant à voir, défend-il. Beaucoup de spécialités m’intéressaient – je commence à m’interroger sur la médecine générale qui serait peut-être comme ingénieur généraliste, un métier avec lequel on peut se spécialiser dans plein de domaines - donc je ne suis pas fixé." 

Mais pas question de quitter l’entreprise. L’étudiant préfère garder son poste autant que possible. Mais si l’ingénierie le passionne toujours autant, Nicolas en saisit les limites. "L’ingénierie, c’était une évidence : la manière de réfléchir me plaît beaucoup mais on est de plus en plus confronté à des contraintes industrielles qui heurtent mes valeurs. Ce qui fait que ma motivation se porte aujourd’hui davantage sur l’humain, la médecine est un métier dans lequel je trouve davantage de sens." Néanmoins, le rythme reste intense. "J’allais dire que je ne le ferai pas pendant 10 ans mais si… presque. C’est tentant par moment d’arrêter médecine pour avoir mes congés et pouvoir partir en vacances."  

L’année prochaine, Nicolas a négocié un temps partiel pour continuer à assurer sa double vie. "Démissionner, ça fait vachement peur, il n’y a pas de retour possible donc je préfère repousser la décision. Même si au fond, je sais que je préfère devenir médecin." Cet "optimiste sinon naïf" préfère voir au jour le jour. "J’espère aller jusqu’au bout et trouver une spécialité qui me permet d’utiliser mes compétences en tant qu’ingénieur. Cette idée de ramener un peu d’ingénierie en médecine me plaît beaucoup. En tout cas, il y a plein de perspectives possibles pour moi dans les années à venir, difficile donc de prévoir exactement lesquelles se réaliseront."

 

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