Le Dr Grégory Schmit en Clarika (crédit : Fabienne Vranckx).
Médecin légiste le jour, drag queen la nuit : "C'est comme ça que je trouve mon équilibre"
Le Dr Grégory Schmit est un médecin légiste pas comme les autres. Depuis plus de quinze ans, plusieurs soirs par mois, il se produit au bar-cabaret Chez Maman, en plein cœur de Bruxelles, où il incarne Clarika. Quatrième épisode de notre série d'été consacrée à la double vie des médecins.
Le Dr Grégory Schmit en Clarika (crédit : Fabienne Vranckx).
"Si je fais du drag, c'est parce que ça me fait plaisir. Je m'amuse et je pense que j'amuse un peu les gens aussi. C'est comme ça que je trouve mon équilibre", affirme le Dr Grégory Schmit, 43 ans, auprès d'Egora. Cela fait plus de quinze ans que le médecin légiste se produit Chez Maman, une institution queer bruxelloise située à deux pas du Manneken Pis, à raison d'un week-end par mois environ. Ici, pas de scène à proprement parler. Les artistes, et notamment les drag queens, performent à même le bar, sur un plateau exigu.
Grégory Schmit a commencé à y travailler en 2000, d'abord en tant que barman pour "gagner un peu d'argent" durant ses études de médecine, puis en tant que performeur. "Une fois par an, le bar organisait une soirée spéciale durant laquelle on inversait les rôles : les drags servaient et les barmen faisaient le show. C'est comme ça que je me suis retrouvé sur le bar." La tenancière, "Maman", a alors décelé chez le jeune homme "un petit quelque chose". "Progressivement, j'ai remplacé certains drags qui avaient un empêchement", raconte-t-il.
Au fil des représentations, l'étudiant en médecine est devenu l'une des figures de ce haut lieu de la nuit bruxelloise. Son nom : Clarika ; un personnage mêlant excentricité et humour, au répertoire varié (Lady Gaga, Miley Cyrus, Annie Cordy…). "La première chanson que j'ai faite en tant que drag était de la chanteuse française Clarika. Pour moi, cette performance était un one shot. 'Maman' m'a donc présenté en tant que Clarika. Et c'est resté." Être performeur n'était en effet pas au programme. "Depuis petit, j'aime le théâtre, me déguiser, être sur scène, mais le drag, je n'y avais jamais vraiment pensé."
Médecin légiste non plus, "ce n'était pas une vocation", ajoute Grégory Schmit. "Comme beaucoup d'enfants, je voulais être vétérinaire. Le problème, c'est qu'en Belgique francophone il n'y a qu'une seule université pour suivre des études de vétérinaire, et elle est située à Liège. Ne me demandez pas pourquoi, mais cette ville ne m'attirait pas à l'époque. Je me suis alors demandé ce qui ressemblait le plus à la médecine vétérinaire, et je me suis dit médecine 'tout court', c'est plus ou moins pareil, y a que la bête qui change", plaisante-t-il. Direction l'université catholique de Louvain, dans le Brabant wallon, province située au sud de Bruxelles.
La nuit où je me suis retrouvé seul face à ces 5 enfants égorgés
L'attrait pour la médecine légale est venu plus tard. "A l'époque, il n'y avait pas encore toutes les séries télévisées criminelles. J'ai commencé mes études sans même savoir que la médecine légale existait. Et en quatrième année de médecine, j'ai vu un reportage à la télévision sur cette spécialité, ça m'a tout de suite plu, ça avait l'air varié : il y avait des morts mais aussi des vivants…", explique le praticien. Un cours en cinquième année finira de motiver son choix, qui ne s'altèrera pas malgré la dureté du métier auquel le jeune homme est vite confronté.
En février 2007, alors qu'il est encore étudiant, Grégory Schmit est appelé à Nivelles pour assister son maître de stage pour l'autopsie des cinq enfants tués par leur mère, Geneviève Lhermitte. Un quintuple infanticide qui, à l'époque, a bouleversé le plat pays. "J'étais d'un côté excité d'enfin découvrir la médecine légale, mais d'un autre côté cinq enfants égorgés pour débuter, c'était un peu hard… Quand je suis arrivé dans la salle d'autopsie, tout cela s'est dissipé. Il n'y avait pas du tout une ambiance lourde. Il y avait plein de gens : des légistes, des enquêteurs, le juge d'instruction… Plein de vie paradoxalement."
Cette première immersion ne sera pas la dernière dans des dossiers hors norme. Au fil de sa carrière, le médecin légiste sera confronté à plusieurs affaires qui ont marqué profondément la Belgique, en particulier les attentats du 22 mars 2016. Ce jour-là, Grégory Schmit est dépêché dans le métro à Maelbeek avec deux autres confrères, où un kamikaze s'est fait exploser*. Il passera "24 heures sous terre" à examiner une scène qui s'apparente davantage à une scène de guerre.
Il n'y a rien de plus triste que de n'avoir que son métier dans sa vie
Même si "en médecine légale on est toujours confronté au côté sombre", "qu'il s'agisse des morts ou des vivants", Grégory Schmit l'assure : le drag n'est pas un exutoire. "Les deux se sont développés parallèlement. Je n'ai pas fait une activité parce que je devais me 'libérer' de ce que je voyais dans l'autre. Simplement, je trouve qu'il n'y a rien de plus triste que de n'avoir que son métier dans sa vie. Moi, c'est ma manière de trouver mon équilibre. Ça me permet aussi de rencontrer des personnes que je ne rencontrerais pas si j'étais 'juste' médecin."
Le légiste, qui exerce à la fois à Bruxelles et dans le Brabant Wallon, est convaincu que ces deux activités se nourrissent, "s'entraident". "Quand je suis en drag, je suis plus libre, plus excentrique, parce qu'il y a cette armure devant moi. Ça m'a permis d'affronter les gens", confie ce "timide" par nature. "Ça m'aide quand je me retrouve devant des auditoires de 500 étudiants ou quand je dois témoigner au tribunal. Clarika a apporté ça à Grégory : le fait de s'affranchir du regard des autres", sourit celui qui est aussi responsable du service de médecine légale aux Cliniques universitaires Saint-Luc, l'"un des trois gros hôpitaux universitaires de Bruxelles".
"Clarika, c'est une version un peu exagérée de Grégory. A part ça, c'est la même personne", résume le médecin. Un discours qu'il revendique et qu'il a assumé… presque depuis le début. "Au départ, je ne savais pas du tout comment [mes camarades de fac] allaient prendre la chose. J'ai voulu séparer les deux [facettes de ma vie]. Puis je me suis dit qu'on m'attaquerait plus facilement si j'essayais d'en dissimuler une partie. J'ai donc décidé de ne rien cacher." A son grand soulagement, alors que la nouvelle se répand, il n'a essuyé "aucune remarque" pendant ses études. "Au contraire, les camarades venaient voir les shows", se remémore le quadragénaire.
Aujourd'hui, "tout le monde le sait". "On fait des soirées dans le bar où je travaille réservées pour le tribunal, pour le parquet. Des juges viennent me voir, des policiers, des étudiants…", poursuit-il. "A chaque fois que des journalistes français m'interrogent ils me disent qu'ils ne sont pas sûrs que ça se passerait de la même façon en France, que je pourrais venir à l'hôpital avec du vernis comme je le fais dans la vie de tous les jours, y compris quand je vais témoigner en cours d'assises. Ici, ça n'a jamais posé de problème à personne parce que je n'impose rien. Je suis comme je suis, c'est tout. Je montre que les deux peuvent coexister."
Un message qu'il a souhaité véhiculer lorsque le juge Denis Goeman, avec qui il a travaillé sur de nombreuses affaires, lui a proposé de brosser son portrait dans un livre, il y a quelques années de ça. "J'ai voulu montrer qu'on pouvait avoir un métier sérieux, et, à côté, être qui on a envie d'être." Le légiste a reçu de nombreux soutiens à la suite de sa parution, en mai 2025, aux éditions Racine. "L'hôpital où j'exerce en a fait la promotion sur les réseaux sociaux", souligne le Belge. Son profil atypique a suscité la curiosité de la presse nationale. Une exposition médiatique qui s'est ajoutée à celle liée aux grandes affaires auxquelles il a participé. "Mais ne vous inquiétez pas, je peux encore me promener en rue** sans qu'on me dérange !", plaisante-t-il.
*Les trois attentats-suicide à la bombe survenus à Bruxelles le 22 mars 2016 (deux à l'aéroport de Bruxelles à Zaventem et le troisième dans le métro à Maelbeek) ont fait une trentaine de morts.
**"en rue" est une formulation belge pour dire "dans la rue".
Crédits photos : Fabienne Vranckx / Dr Grégory Schmit
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