Le Dr Julien est médecin sous-marinier depuis 5 ans. Crédit photo : Maître principal Christophe.
Médecin, il exerce dans un sous-marin : "Il faut toujours avoir un coup d'avance"
À quelques mètres de missiles nucléaires, situés quelque part au fond des océans, s'affaire le Dr Julien. Médecin sous-marinier depuis 5 ans, il a la charge médicale de l'équipage pendant 3 mois sans aucune assistance possible. Une mission aux responsabilités abyssales.
Le Dr Julien est médecin sous-marinier depuis 5 ans. Crédit photo : Maître principal Christophe.
“On peut convertir l’infirmerie en bloc opératoire, en cabinet de dentiste ou en cabinet de médecin généraliste”, sourit le Dr Julien. Une salle de soin unique, et pour cause ! Elle se trouve au cœur du Terrible, un des quatre sous-marins nucléaires lanceurs d'engins que compte la France. Épaulé de deux infirmiers, le médecin sous-marinier surnommé "le Doc" ou "Toubib" prend en charge les 110 marins qui composent son équipage. Si les soignants traitent souvent des cas bénins, ils doivent constamment rester vigilants car, même en cas d’urgence majeure, impossible pour le bateau de regagner la surface.
Sans Internet à bord ni confrères, le médecin ne peut compter que sur sa formation et ses connaissances pour établir son diagnostic. "Les consultations relèvent souvent de la médecine générale. Les marins viennent parce qu'ils ont un rhume, une plaie ou des céphalées, explique le Dr Julien. Mais il y a parfois des cas exceptionnels qui se produisent. Un jour, il a fallu que j’opère un homme sous anesthésie générale avec un abcès à la cuisse qui s’était surinfecté. La pathologie en elle-même peut paraître simple, mais il n'y a jamais rien de facile sous l'eau parce qu'on est seul.” Autre cas marquant pour le praticien : un trouble du rythme cardiaque chez un marin de 20 ans. "Gérer de la cardiologie sous l'eau demande beaucoup de réflexion pour pouvoir éliminer toutes les pathologies potentiellement graves qui peuvent être sous-jacentes", observe le militaire de 37 ans. "Il faut rester humble face à la maladie, se remettre en question et se creuser sans cesse l’esprit pour pouvoir rester le plus performant possible."
Pour gérer le bénin comme l'urgent, l'équipe médicale dispose d'un large panel de matériel pour travailler en toute autonomie pendant 90 jours. Dans les 14 m2 de l'infirmerie, on y trouve un respirateur avec tout le matériel nécessaire pour pratiquer une anesthésie. On compte aussi un appareil de radiologie, un échographe, un cabinet dentaire sur roulettes, un mini-laboratoire pour pratiquer des examens sanguins, du matériel de chirurgie dans quasiment toutes les spécialités sans oublier le stérilisateur, le matériel d'urgence et un stock varié de médicaments. “Tout est fait pour qu'on puisse prendre en charge énormément de pathologies sous l'eau, indique le Dr Julien. Notre métier va de l'examen clinique au diagnostic avec les examens complémentaires, le traitement et le suivi quotidien de la pathologie jusqu'à la guérison. Le but, c'est de ne jamais rompre la dissuasion."
"C'est le défi de l'isolement extrême qui m'a attiré"
Ne devient pas médecin sous-marinier qui veut. Pour pouvoir prétendre à ce poste, il faut impérativement être médecin militaire (de l’air, de terre ou dans la marine). Si le Dr Julien souhaite être médecin depuis petit, influencé par son généraliste, c’est son oncle, infirmier militaire, qui l’incite à intégrer les rangs du Service de santé des armées. Après ses études à l’école du Service de santé des armées de Bordeaux, le Dr Julien commence son internat en 2014 à Brest. Diplôme de médecine générale en poche, il opte pour la marine avec une première expérience sur un bateau de surface à La Réunion. Une pratique déjà marquée par l'isolement. “Dans le métier de médecin de marine, j’aimais être autonome, prendre mes décisions seul et maintenir constamment mes connaissances pour être le plus performant possible, explique le Dr Julien. Dans le métier de sous-marinier, cette solitude est renforcée parce qu’on ne communique jamais. En plus de la réflexion constante et de l’esprit d’équipage, c’est ce défi de l’isolement extrême qui m’a attiré”. En 2020, il décide de postuler pour intégrer les forces sous-marines. Recruté sur dossier après une sélection exigeante, il entame sa formation de médecin sous-marinier, longue de deux ans, qui se décline en plusieurs parties.
“En tant qu’officier sur un sous-marin, on apprend d'abord le nom et la fonction de toutes les pièces qui composent la machine", indique le médecin. Vient ensuite l’apprentissage de la gestion de l'atmosphère dans un endroit confiné, la radioprotection à l'école des applications militaires de l'énergie atomique et au service de protection radiologique des armées. Après la théorie, place à la formation médico-hospitalière qui dure 18 mois. “Durant cette période, on enchaîne les stages de chirurgie, de réanimation, d’odontologie, de psychiatrie et aussi de gynécologie si on part avec des femmes dans l’équipage… Cette formation regroupe toutes les spécialités que l’on peut retrouver en mer”. Autre point important : si les apprentis sont tous médecins généralistes, ils doivent avoir une appétence pour la médecine d’urgence. “Depuis que je suis interne, j’ai toujours effectué des gardes aux urgences même encore aujourd’hui à l’hôpital militaire de Brest, précise le praticien. "C'était un objectif individuel, de pouvoir m'insérer dans la dissuasion qui est le summum de ce que l’on peut faire dans les armées."
Un équipage soudé
Fort de cet apprentissage à 360 degrés, le médecin peut également compter sur les deux infirmiers qui travaillent à ses côtés avec chacun des compétences complémentaires. L'un est anesthésiste, l'autre est diplômé en soins généraux avec une compétence d'infirmier de bloc opératoire et de manipulateur radio. Tous deux ont également effectué une formation de six mois pour décrocher leur certificat d'infirmier sous-marinier. “Je travaille avec Julien depuis 10 ans, explique Thomas, IADE surnommé "le sorcier". "Je suis arrivé jeune infirmier quand il était vieil interne. J’ai toute confiance en lui et je sais qu’il va gérer n’importe quelle situation. Cela me permet d’être serein et ça joue beaucoup dans la prise en charge des patients."
À bord, la gestion du service médical s'organise de manière classique. Pour maintenir un rythme nycthéméral cohérent, les lumières artificielles s'alternent. Rouges la nuit, jaunes le jour. Dès 8h le matin, l'infirmerie ouvre ses portes. Le médecin s'occupe de l'examen médical, les infirmiers gèrent les soins. "Parfois les journées sont calmes, mais il faut que tous les tiroirs dans ma tête restent bien clairs et ordonnés pour gérer l'urgence si elle se présente", précise Thomas.
L'après-midi, l’équipe médicale se déplace aux quatre coins du sous-marin pour prendre le pouls de l’équipage. “Ça fait partie de notre métier d’aller à la rencontre des marins sur leur lieu de travail, explique le Dr Julien. L’idée, c’est d’être parfaitement intégré à l’équipage, de connaître les conditions de travail de chacun pour être accessible malgré mon grade d'officier.” L'infirmier, sous-officier, peut également se faire le relais auprès du médecin en cas de besoin. “Les marins peuvent me tutoyer, indique Thomas. Ça aide à outrepasser la barrière du grade pour qu’ils puissent plus facilement se confier en cas de problème. Je fais le point ensuite avec Julien. L’écoute à bord est essentielle et il faut rester en permanence aux aguets”.
Les principales difficultés concernent les troubles du sommeil et l'éloignement familial. Sous l'eau pendant trois mois, les marins ne peuvent recevoir qu’un message hebdomadaire d’une quarantaine de mots de leur famille. “Malgré la préparation sur terre, cela peut peser à certains marins et il faut être vigilant”, précise le médecin. Disponible 24h/24, l'équipe médicale se sépare pour la nuit. Si le médecin dort à côté de l'infirmerie, la chambre des deux infirmiers se trouve à l'autre bout du bateau. Une manière d'être plus facilement accessible en cas d’urgence ou d’avarie.
Responsable de l'état sanitaire du bateau, le médecin sous-marinier vérifie régulièrement que l'hygiène et la chaîne alimentaire soient respectées en cuisine. Chaque jour, il s’assure aussi que l’eau de mer récoltée et transformée soit potable pour être consommée sans danger. A ses côtés, l’infirmier est chargé quotidiennement de la dosimétrie pour vérifier que l’exposition aux rayonnements nucléaires ne soit pas nocive. Des informations globales que le médecin transmet régulièrement au commandant du bateau surnommé "le pacha". “Il y a des points hebdomadaires qui sont faits sur l'état sanitaire général de l'équipage et du bateau pour que le commandant puisse adapter sa mission en fonction des événements”, explique le Dr Julien.
Des tests d'aptitude en amont de la mission
“Pratiquer la médecine dans un sous-marin, c’est avoir toujours un coup d’avance”, indique le Dr Julien. Une anticipation constante qui commence par une préparation minutieuse de la mission divisée en plusieurs étapes. Volontaires, les militaires sous-mariniers ont tous passé une sélection stricte pour intégrer les rangs du sous-marin. Environ sept mois avant le départ en mer, les trois soignants reçoivent l'ensemble de l’équipage en visite médicale avec un objectif clair à déterminer pour chaque homme : est-il apte ou non à partir en mer ? “C’est un examen clinique général où je vérifie l’état de santé global, les éventuels antécédents médicaux de l'année, si les vaccins sont bien à jour, explique le Dr Julien. On a des tests d’aptitude qui nous permettent de déterminer si le marin est apte ou non”. Si une pathologie est détectée, les soignants bénéficient du soutien de l’hôpital militaire de Brest pour un traitement rapide du marin. En plus de l’examen médical, chaque homme est ausculté par un dentiste pour déceler et traiter d'éventuelles caries. Mais chaque année, un ou deux militaires ne remplissent pas les critères pour embarquer. Les raisons sont multiples comme une fracture ou une opération importante trop proche du départ en mer.
Après le volet médical vient la logistique, gérée en collaboration avec le service médical de l’escadrille et l’hôpital militaire. Stock de médicaments, matériel médical, de secourisme… Tout est rigoureusement encadré avec un principe clé : la redondance. “L’objectif, c'est de durer, explique le médecin sous-marinier. Donc si on a un appareil qui tombe en panne, on a un autre appareil qui peut faire la même chose. La dissuasion nucléaire est la mission la plus importante des armées donc tout est rigoureusement organisé pour qu’il n’y ait pas de problème”. En parallèle de ces préparatifs, l’équipe médicale travaille à l’hôpital pour maintenir ses compétences. Les infirmiers pratiquent chacun dans leur domaine, tandis que le Dr Julien enchaîne les gardes aux urgences, dans les services médicaux, au bloc et en odontologie. Un métier très exigeant mais extraordinaire selon ses mots. “On ne va pas sur le champ de bataille mais on défend notre pays sous l’eau, indique t-il. On garantit au Président qu'en tout temps et en tout lieu, il pourra, s’il le décide, utiliser la force nucléaire. C’est la quintessence de ce que peut faire un médecin militaire. Je la conseille à tous ceux qui sont motivés !”
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