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Urgences en plein vol ou dans le train : pourquoi des médecins hésitent parfois à répondre à l'appel

Lorsqu'un médecin est recherché pour une urgence à bord d'un transport longue distance, certains ont des réticences à se signaler. Manque de légitimité, peur d'un mauvais diagnostic, rétribution financière hasardeuse… Les raisons sont nombreuses et créent des situations périlleuses à gérer pour ces praticiens, majoritairement des spécialistes. 

13/07/2026 Par Arthur Massot
Urgences Insolite
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"Ici, le chef de bord. Nous invitons tout médecin à se présenter en voiture 4." La phrase, dont la formulation exacte peut varier, est régulièrement entendue dans les haut-parleurs des trains longue distance. Aucune statistique officielle n'existe, mais la récurrence du phénomène est établie. La raison est simple : la SNCF (comme ses concurrents circulant en France) n'embarque aucun personnel de santé attitré dans ses TGV, TER et autre intercités. Alors, la quête d'expertise médicale pour une urgence se reporte sur ses propres passagers. Avec jusqu'à 640 usagers dans la rame, la probabilité qu'un professionnel de santé voyage est importante. En avion, le Dr Patrick Rodriguez, médecin conseil d'Air France, avait conclu en 2011* qu'un praticien répondait à l'appel sur 78% des vols, une valeur qui gonfle à 90 % sur les long-courriers, à la capacité plus importante. 

Pourtant, Ygal Boujnah tarde à se manifester quand la situation se présente à lui. "En tant qu'ophtalmo, je ne me sens pas trop concerné quand un patient fait un malaise", affirme le spécialiste. Un propos qu'il attribue à un manque de légitimité : "Quand j'étais interne, ça me gênait moins d'y aller. Là, ça fait 15 ans que je suis ophtalmo. Je ne connais plus ce qui est en dehors de la santé des yeux. Mes notions sont vagues. Lever les jambes, je sais faire. Mais pas reconnaître un coma, une hypoglycémie ou poser une voie veineuse..."

Un généraliste sur cinq prêt à prendre le risque de ne pas intervenir, selon une thèse 

Son témoignage est loin d'être isolé. Sur les réseaux sociaux, une trend (tendance en français) qui a animé l’été 2024 l'illustre. Filmés face caméra, les professionnels apparaissent mal à l'aise assis à bord d'un avion. Un texte légende la situation : "Quand il y a besoin d'un docteur à bord et que tu es dermatologue." Le nom de la spécialité varie : dentiste, allergologue, anatomopathologiste… En commentaires, des confrères radiologues, gynécologues, psychiatres ou neurochirurgiens confirment cette appréhension.  

En 2015, une thèse** avait disserté sur ce phénomène. Dans celle-ci, la généraliste Marine Costa avait mené une enquête auprès de 97 de ses confrères, installés à La Réunion. Elle y concluait que "19,6 % des médecins interrogés sont prêts à prendre le risque de ne pas répondre à l'appel. […] Les médecins ont parlé du risque de responsabilité, du stress environnemental difficile à gérer et de la peur de passer à côté d'un diagnostic grave. On note aussi la prise de décision isolée, la peur du litige au vu des conditions de travail, les difficultés de régulation avec la téléassistance et la méconnaissance de la législation sur la responsabilité médicale en vol."

Médecin du sport, Sam Aizooky a expérimenté cette pression en 2025, lors d'un trajet vers la Malaisie. Lui est intervenu et a fait face à "une passagère de 19 ans avec des céphalées brutales et un antécédent de thrombophlébite cérébrale. J’avais peur qu’elle récidive et il a fallu décider s'il fallait atterrir d'urgence." Un choix délicat, alors que le matériel en vol est limité : "Il n'y avait pas d'antalgique de niveau 2, ni de quoi perfuser. La morphine lui a été administrée en intraveineuse." L'avion a finalement suivi sa trajectoire initiale, après qu'il a été assisté par un confrère urgentiste, alors que lui-même a longtemps évolué dans cette spécialité. 

Gestes et soins d'urgence 

Pour d'autres, cette perspective s'avère angoissante. "J'ai peur d'être plus délétère que bénéfique, reprend Ygal Boujnah. Même dans ma spécialité, je ne me sens pas légitime à faire certaines choses, comme traiter une paralysie oculomotrice." L'ophtalmologiste s'appuie sur les textes pour légitimer son propos : "L'Ordre des médecins insiste bien qu'un médecin doit porter assistance… dans la limite de ses compétences et des moyens dont il dispose." Cette interprétation jurisprudentielle s'appuie surtout sur l'article R4127-70 du code de la santé publique : "Tout médecin […] ne doit pas, sauf circonstances exceptionnelles, entreprendre ou poursuivre des soins dans des domaines qui dépassent ses connaissances, son expérience et les moyens dont il dispose." 

Sans transformer un chirurgien plasticien en urgentiste, une formation vise pourtant à assurer aux praticiens une connaissance minimale aux gestes et soins d'urgence : l’AFGSU 2. Obligatoire depuis 2010 pour obtenir un diplôme d'État, cet enseignement initial de 14 heures doit théoriquement être recyclé tous les quatre ans par tout médecin exerçant en France. Lorsqu'il exerce en libéral, le praticien doit lui-même faire la démarche de s'inscrire à la formation de sept heures, et la financer (85€ à 250€). Le flou demeure autour de la nécessité légale du renouvellement, alors qu'aucun contrôle ni sanction ne sont prévus. "Si ça l’était, on recevrait des courriers", suppose Sam Aizooky, qui a lui fait la démarche puisqu'il médicalise des événements de sports de combat. "Spontanément, nous n'en parlons pas entre collègues", prolonge Ygal Boujnah. 

Serment d'Hippocrate

En commentaires de leurs publications numériques ou auprès d'Egora, la majorité des médecins affirmant rechigner à se manifester au premier appel du chef de bord se déplace ensuite lors du premier ou deuxième rappel. De quoi répondre au serment d'Hippocrate : "J'interviendrai pour protéger les personnes affaiblies, vulnérables ou menacées dans leur intégrité ou leur dignité." Le précepte est appuyé par l'Ordre des médecins, dans le commentaire de l'article 9 de son code de déontologie médicale : "Le spécialiste appelé pour aller voir une personne en danger dans des conditions où il se juge incompétent doit s'assurer lui-même qu'un confrère mieux choisi a pu être atteint ou que le malade ou blessé peut être transporté dans de bonnes conditions vers un établissement hospitalier. Le principe reste valable lors d'appels pour des personnes en difficulté lors d'un voyage, en train ou en avion."

Pour limiter cette source de stress aux praticiens sur les voyages longue distance, un généraliste interrogé dans la thèse de Marine Costa a imaginé une solution : "Je suggère que les compagnies proposent aux volontaires un prix minoré sur le voyage ou un surclassement au moment de l'achat du billet pour être le médecin de garde dans l'avion. C'est quand même le dernier endroit où on est d'astreinte sans avoir un avantage ! Même les externes ne sont pas traités comme tels. J'ai aussi le droit de prendre un apéritif et un somnifère sans culpabiliser." Contactées, Air France et la SNCF n'ont pas donné suite à nos sollicitations sur le sujet. 

*Patrick Rodriguez, Problèmes médicaux chez les voyageurs et les équipages : les incidents médicaux à bord, Réunion d’automne de la Société de Médecine des Voyages, 27 octobre 2011 

**Marine Costa, Urgences médicales en avion : expérience et difficultés rencontrées par les médecins généralistes libéraux de La Réunion répondant à l’appel de l’équipage lors d’un vol long-courrier desservant l’île, Université de Bordeaux, 29 juin 2015 

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