@Jean-Philippe Grimaud
Ce chirurgien cardiaque est aussi… plombier : "A la clinique, on m’appelait Mario"
Chirurgien cardiaque à Bordeaux, Jean-Philippe Grimaud mène depuis des années une seconde vie inattendue : celle de plombier. Entre blocs opératoires et chantiers, ce sexagénaire a appris à réparer aussi bien les cœurs que les robinets, jusqu’à décrocher un CAP en candidat libre.
@Jean-Philippe Grimaud
"Vous êtes chirurgien cardiaque et vous voulez faire de la plomberie ?" Cette phrase le Dr Jean-Philippe Grimaud l'a souvent entendue tout au long du parcours qui l’a mené vers sa deuxième carrière. Il est vrai qu’il y a de quoi être étonné. Pourtant, cette double casquette, car il ne s’agit en aucune façon ici d’une reconversion, est assez naturelle quand on écoute le chirurgien de 62 ans. C’est même une affaire de famille. S’il ne l’a connu qu’assez peu, la patte de son serrurier d’arrière-grand-père a pu compter. De l’autre côté de la famille, on utilisait davantage les clés à molette. Son grand-père paternel a même été mécanicien dans l’armée de l’air. "J'ai grandi dans son atelier, au milieu des étaux, des pinces et des limes", rembobine l’intéressé, voix rauque au bout du combiné.
Pourtant, c’est bien la médecine qui séduit, dans un premier temps, le Charentais d’origine. Du haut de ses huit ans, ses yeux brillent quand il voit cet "ami de la famille" débarquer à la maison pour dîner. "Pour moi, c’était l’incarnation de la perfection, il était disponible, gentil…", se rappelle-t-il. "J’ai complètement transféré comme on peut le dire en psychiatrie." L’homme est médecin. Jean-Philippe Grimaud le sera donc aussi.
Le futur praticien fera ses armes à la faculté de médecine de Bordeaux. Un stage à l'hôpital, dans un service de chirurgie orthopédique l’amènera vers sa spécialisation. "J’ai trouvé cette efficacité du bloc assez convaincante. On ne passe pas des heures à converser sur le taux de sodium, le potassium ou le taux de magnésium", expose l’intéressé. Et pour la chirurgie cardiaque ? Une histoire de famille, encore. Son grand-père, véritable "phare" pour le jeune garçon souffrait de problèmes cardiaques. "Le cœur, j'avais bien senti que c'était un organe important."
Tutoriels en ligne
Diplôme en poche, le Dr Grimaud s’évade à Florence en Italie, pour faire des remplacements. Puis revient en France, à Limoges, au début des années 2000, avant de s’installer près de Bordeaux en 2007 et d’exercer au sein de la clinique privée Saint-Augustin. Sur place, il ne compte pas ses heures. "J’opérais beaucoup. Je pouvais aller jusqu’à quinze interventions par semaine." Remplacement de valve aortique, pontages, réparation de la valve mitrale… Le professionnel ne chôme pas.
À ce planning, déjà intense, il faut aussi ajouter une nouvelle passion qui a pointé le bout de son nez il y a quelques années… La plomberie ! "Quand j’étais à Limoges, j’ai acheté une maison, mais la plomberie n’allait pas", se remémore le sexagénaire. Problème : impossible de trouver un professionnel acceptant le chantier. L’homme troque donc sa blouse pour un bleu de travail, et se met à regarder des tutoriels sur Internet pour tenter de faire les travaux lui-même. Grâce aux vidéos, il apprend à “braser le cuivre” et refait sa salle de bain ! "On pouvait prendre des bains et des douches, mais je sais qu'à posteriori, ce n'était pas du tout dans les règles de l'art", confie-t-il, sourire dans la voix.
Touché par le virus, et malgré son déménagement à Bordeaux, le plombier amateur continue "les petits bricolages". S’il affine son expertise, ce n’est pas suffisant pour l’intéressé qui décide de prendre des cours de plomberie pour adultes dans un institut de formation à Bordeaux. "J’y allais le samedi matin. A la base, je voulais juste avoir les conseils d’un professionnel, [...] mais j’étais avec neuf autres adultes et ils m’ont mis au défi en me disant "viens passer le CAP avec nous.""
"Je pense que j'ai dépanné bon nombre de médecins"
Amateur de challenge, il se lance dans l’aventure, bachote la théorie sur son maigre temps libre et passe les épreuves en candidat libre. Début 2018, le verdict tombe, le chirurgien est officiellement plombier. Le médecin achète un "petit utilitaire" pour se déplacer sur ses chantiers et fait les démarches afin de créer sa micro-entreprise. "J’ai voulu me prémunir [...] donc j’ai écrit officiellement à l’Ordre. Le conseiller départemental m’a répondu "Oula, on n'a jamais eu le cas, donc on envoie ça à notre service juridique national."" La réponse, rendue quelques mois plus tard, sera positive. La société Grim’eau vient de naître.
Si ces proches ne sont pas étonnés de cette double vie, "ils se sont dit "bon papa a fait un truc en plus", ce n’est pas vraiment la même chose du côté professionnel. "Ce qui était le plus interpellant, c'était l'ambiance à la clinique [...] Tout le monde m'appelait Mario, du nom du petit personnage qui est plombier dans les jeux vidéo."
D’autant, qu’avec l’obtention du CAP, les sollicitations se sont faites encore plus fréquentes. "Tout s'est enchaîné. Je prenais les chantiers uniquement par le bouche-à-oreille, les fils d'amis, des copains médecins.... Je pense que j'ai dépanné bon nombre de médecins de la région bordelaise qui ont su que j'étais plombier", s'amuse celui qui manie aussi bien le bistouri que le coupe-tube. Robinetterie, chasse d’eau, chaudières… Les chantiers s'enchaînent et leur taille va avec leur nombre grandissant. "Je faisais des chantiers de plus en plus importants jusqu'à faire la plomberie d’appartements ou de maisons entières."
L'enthousiasme passé, il a fallu, tant bien que mal, intégrer cette nouvelle activité dans l’emploi du temps. "Je faisais ça, soit le soir, après mes journées de chirurgie, ou pendant mes week-ends. J’y ai passé des week-ends entiers." Et il fallait ensuite passer des valves sanitaires aux valves cardiaques. Avec parfois, sur le billard, des anciens ou futurs clients qui ont également bénéficié de ces services de plombier. "Il n’y en a pas eu beaucoup, peut-être trois ou quatre."
"Ça me vidait la tête"
Malgré cette organisation au cordeau, les imprévus du bloc opératoire percutent parfois la seconde activité du chirurgien. "Parfois, on prenait du retard, l'intervention était un peu plus longue que prévu [...] et je ne pouvais pas sortir pour les prévenir ! Donc évidemment je me faisais avoiner le lendemain." Pour autant, la plomberie forme une véritable soupape de décompression pour ce chirurgien aux mains d'artisans. "Ça me vidait la tête [...] Il n’y a pas de stress, sauf pour gérer le temps et assumer d’avoir pris le chantier."
Est-ce qu’exercer ces deux activités en parallèle rendait le chirurgien ou le plombier encore plus performant dans ces deux activités ? En tout cas, du côté de la plomberie, son travail a été carrément repéré par un chauffagiste qui lui a proposé d’intervenir, avec lui, sur certains chantiers. "Le week-end, ce n'était pas compatible. Donc j'ai commencé à amputer mes journées opératoires, en faisant de la chirurgie le matin et de la plomberie l’après-midi."
Le rythme devenant très intense, quelques proches se permettent de tirer la sonnette d’alarme. "Mes collègues m’ont dit "Jean-Philippe tu es de moins en moins là", se rappelle le professionnel de santé. "Mon corps commençait aussi à me dire stop [...] Je voyais le temps passer, le poids des années s'accumulait sur mes épaules, et monter des chauffe-eaux au troisième étage d'un immeuble, sans ascenseur et sans apprenti, ça devenait de plus en plus pénible", souligne-t-il. "Puis, je n'avais plus de vie quoi, plus de week-end, de soirées."
Il y a environ 18 mois, le médecin-plombier décide donc de lever le pied, tant sur la chirurgie que sur la plomberie. De 220 opérations par an, il passe à environ une centaine ; côté plomberie, d’une trentaine de chantiers à "trois ou quatre". "Maintenant, je ne fais que des petits trucs, des changements de robinet etc. Ce qui dépanne les gens et ce que les vrais plombiers ne veulent pas faire."
Mais si vous voulez bénéficier de l’expertise de Jean-Philippe Grimaud, il va falloir se hâter. En effet, le sexagénaire envisage de prendre sa retraite fin 2027. Au programme ? De la voile, son nouveau hobby. Il compte acheter un bateau qui sera également son foyer. Direction, dans un premier temps, la Méditerranée. S’il n’a pas encore défini de date de départ, préférant attendre d’avoir "le niveau", le futur retraité l’affirme : il saura gérer en cas de fuites d’eau.
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