"Notre argent est mal utilisé" : la cotisation ordinale dans le viseur des médecins
La forte augmentation des cotisations dues par les sociétés médicales en 2026 a relancé le débat sur l'utilité et l'efficacité de l'Ordre des médecins. Pour 88% des 512 lecteurs d'Egora qui se sont exprimés, le montant de la cotisation ordinale n'est pas "justifié" par le "service rendu". Certains appellent à plus de transparence, tandis que d'autres crient au "racket".
"Je n’ai pas souvenir que l’Ordre m’ait apporté la moindre aide. Et j’ai 64 ans !" Généraliste, Corinne G. fait partie des 88% de lecteurs* qui jugent que le montant de la cotisation ordinale n'est pas "justifié"… au point de douter de son utilité. "Personnellement, pendant plus de 35 ans de cotisations, je n'ai jamais utilisé le service de l'Ordre des médecins, témoigne Daniel D. D'accord, cet organisme a d'autres rôles [à] jouer, mais en dehors de la régularisation de l'exercice des médecins, ses fonctions sont peu visibles", pointe ce médecin du travail. Un ressenti partagé par Valérie D. : "À part recevoir le bulletin, je ne sais toujours pas bien à quoi sert cette cotisation qui augmente d’année en année." Pour cette praticienne, l'institution "fait la part belle à la médecine libérale", tandis que la médecine hospitalière, elle, ne s'y "retrouve pas".
Du côté des spécialistes libéraux, la hausse des cotisations dues par les sociétés médicales ne passe toujours pas. "Pour ma Selarl, sans aucune modification statutaire depuis 15 ans, le principe de la double facturation était déjà du vol, considère Gilles W. Avec l'augmentation de 50%, on passe au racket !" "En 35 ans avec ma SEL je vais leur avoir filé 20 ou 30 000 euros ! Franchement je ne vois pas le service rendu!", s'indigne Frédéric L., chirurgien.
Avancée comme l'une des raisons justifiant cette augmentation, la nécessité d'un renforcement juridique de l'Ordre, notamment face à la financiarisation, ne convainc qu'à moitié les médecins concernés. Pour analyser les contrats, "un forfait l'année de l'installation pourrait se justifier mais certainement pas une cotisation pérenne", avance Henri M., anesthésiste-réanimateur. "Beaucoup ne se rendent pas compte du coût du travail administratif généré par toutes ces SEL et Selarl, voire les holdings pour payer moins d’impôts et moins de cotisations sociales, défend Pierre S. Les AG et les comptes doivent être communiqués tous les ans à l'Ordre à partir de 2026 et le Cnom a simplement demandé à ce que ce surcoût ne soit pas payé par ceux qui ne bénéficient pas de ces montages à objectif d'optimisation fiscale. Ceux qui râlent voudraient en fait que les coûts soient à la charge des médecins qui cotisent en leur nom..."
A l'instar de Philippe P., les lecteurs réclament à l'Ordre "plus de transparence" sur l'utilisation de cet argent. Et certains ne manquent pas de rappeler que la gestion financière de l'institution a été épinglée par la Cour des comptes en 2019… "Notre argent est mal utilisé", dénonce Astrid S., gastro-entérologue.
D'autres encore pointent l'augmentation concomitante de l'indemnité versée aux élus ordinaux. "Le Cnom se justifie par des frais de gestion supplémentaires discutables mais comment justifier l'augmentation des émoluments des conseillers surtout en cette période difficile que traverse la profession ! Quelle image renvoient-ils !", s'indigne Pierre S., généraliste.
"On ne cotise pas pour se faire lyncher"
Certains lecteurs reprochent à l'Ordre de ne pas suffisamment les défendre, comme Françoise K., médecin du travail. "En tant que médecin du travail, le conseil de l’Ordre ne nous aide pas, ne nous défend pas. Au contraire, lors de différends avec un employeur, ils ne soutiennent pas", regrette-t-elle. Pour Blue Gyn, gynécologue, non seulement les médecins ne sont "pas défendus", mais ils sont "parfois injustement pilorisés". "On ne cotise pas pour se faire lyncher", lance-t-il. "La plupart de mes collègues comme moi-même trouvons que l’Ordre ne défend pas les médecins contre toutes les agressions par les lois anti-médecins et le médecin bashing que nous subissons depuis presque 3 ans", déplore également Gérard O., pédiatre.
De leur côté, les médecins retraités trouvent le montant de leur cotisation bien trop élevé. "Je dois payer une demi cotisation simplement pour renouveler mes propres ordonnances en acte gratuit, alors même que ceci fait économiser le remboursement d'actes à la Sécurité sociale", déplore Guy B., biologiste. "Pour un médecin retraité sans activité qui fait pour sa famille 1 ou 2 ordonnances par an, c’est quasiment du racket", lance à son tour Patrick C.
8% des lecteurs, toutefois, trouvent le montant de la cotisation ordinale justifié. "Ancien conseiller ordinal pendant 15 ans environ, je puis témoigner que le travail devient ardu, les combinaisons des diverses formes d’exercice deviennent un casse-tête même pour les avocats. Le fric étant toujours au centre de tous ces montages fumeux. Nous avons apaisé beaucoup de conflits entre confrères, assure Michel P. Et je ne parle pas de tous les autres conflits parfois graves avec des collègues ou des patients. Certains médecins ont été bien contents de nous trouver en cas de pépins ! Et in fine nous coûtons beaucoup moins cher que les avocats..."
"Je crois qu’il existe une grande méconnaissance du travail réalisé par les conseils départementaux, regrette Jean-Pierre D., généraliste. L’étude des contrats des sociétés de médecins et les apports financiers variés nécessite d’avoir recours à des compétences juridiques spécialisées. La gestion des plaintes en augmentation constante est très chronophage."
*512 votants à l'heure où nous écrivons ces lignes.
La sélection de la rédaction