@Alex Tihonov / stock.adobe.com / généré par IA
Réseaux "criminels", patientes mutilées… Alerte contre l'exercice illégal de la médecine esthétique
Favorisé par les réseaux sociaux, le business des fake injectors d'acide hyaluronique et de toxine botulique est en plein essor. Et ce malgré les alertes des médecins, qui appellent les pouvoirs publics à agir pour protéger les patients face à des complications de plus en plus nombreuses. En parallèle, l'Ordre peaufine son dispositif visant à mieux encadrer la pratique de la médecine esthétique.
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"Tous les jours, on reçoit dans nos cabinets des patients qui ont eu des complications. Chaque chirurgien plasticien en voit un par semaine, voire plus", rapporte le Dr Adel Louafi, secrétaire général du Syndicat national de chirurgie plastique reconstructrice et esthétique (SNCPRE). C'est dire, selon ce chirurgien parisien, "l'ampleur du phénomène" des fake injectors. Ces "injectrices" de produits à visée esthétique, non professionnelles de santé, qui agissent "en dehors de tout cadre légal", prospèrent grâce aux réseaux sociaux qu'ils utilisent comme outils de promotion et de recrutement. Quatre ans après une première alerte lancée par la profession, et malgré des avancées notables sur le plan réglementaire, les injections illégales sont en plein essor et font "peser un risque sanitaire majeur", ont déploré lors d'une conférence de presse commune, ce mercredi 18 mars, le syndicat des chirurgiens plasticiens, celui des dermatologues-vénérologues et le Conseil national de l'Ordre des médecins (Cnom).
Boosté par une demande toujours plus forte, le marché des injectables (acide hyaluronique et autres produits de comblement - dits fillers, toxine botulique) est devenu tellement lucratif qu'il alimenterait une véritable "économie souterraine", évoque Adel Louafi. "Dans les barres d'HLM, ils ont compris qu'ils avaient plus à gagner avec la seringue et leur cousine qu'avec la drogue", résume le spécialiste.
Plus rentable que la drogue
Venus parfois de l'étranger, utilisant des produits commandés sur internet et importés illégalement, les fake injectors opèrent "dans des sous-sols, dans des caves, sur des matelas, dans des AirBnB loués pour l'occasion", relate la Dre Catherine Bergeret-Galley, présidente du SNCPRE, décrivant la "réalité sordide" dont ont été victimes nombre de ses patients. Infections, granulomes, occlusions vasculaires, déformations irréversibles, nécroses cutanées… Les cas de complication présentés ce mercredi par la chirurgienne, consécutives à des injections mal réalisées ou des produits de mauvaise qualité, périmés, mal conservés (voire contrefaits), font froid dans le dos. En 2024, huit patients ayant contracté un botulisme iatrogène suite à une injection de toxine botulique non homologuée ont dû être hospitalisés en réanimation, rapporte-t-elle encore. Mais ce n'est que "le sommet de l'iceberg", insiste Catherine Bergeret-Galley. Recrutés sur Instagram, TikTok ou Snapchat, tenus de payer en espèces, les patients seraient parfois "menacés de mort" s'ils se plaignent de complications. Ces "intimidations", couplées à la "honte" d'avoir été ainsi "floué", expliqueraient selon elle que peu de cas fassent l'objet d'un signalement aux autorités.
Les signalements d'exercice illégal de la médecine sont néanmoins en hausse, relève le Cnom : 213 en 2025, contre 128 en 2024 et 22 en 2021. Pour la Dre Hélène Harmand-Icher, présidente de la section "santé publique" du Cnom, c'est "bien en deçà de la réalité". "Nous sommes un peu le dernier maillon de la chaîne", explique-t-elle.
Seuls 20 cas signalés à l'Ordre, l'an dernier, ont donné lieu à une saisine du procureur. Constituer un dossier, réunir les preuves et identifier les auteurs est loin d'être aisé : opérant sous pseudonyme sur les réseaux, les fake injectors vont et viennent sur le territoire. Pour que la plainte aboutisse, il faut en outre qu'il y ait une "répétition des faits", des "complications graves" et des "victimes présentes aux audiences", relève Me Laëtitia Fayon, avocate au barreau de Paris représentant le SNCPRE en tant que partie civile. A ce jour, 33 plaintes ont été déposées et quelques condamnations ont pu être obtenues, notamment une peine de 4 ans de prison -dont 18 mois ferme- en janvier dernier devant le tribunal correctionnel de Bobigny pour exercice illégal et blessures involontaires ; dans cette affaire, 4 victimes physiques ont été recensées.
Mais les sanctions demeurent insuffisantes et peu dissuasives, déplore Laëtitia Fayon. L'exercice illégal de la médecine n'est passible que de deux ans d'emprisonnement et 30 000 euros d'amende : trop peu au regard des dizaines de milliers d'euros que peuvent rapporter les injections illégales en un temps record. L'avocate pénaliste suggère de revoir cette "vieille infraction", quelque peu inadaptée à la réalité des fake injectors et des réseaux sociaux : ajout de "circonstances aggravantes", amendes plus importantes, interdiction d'exercer un métier en rapport avec la santé ou l'esthétique … Pour l'heure, c'est grâce aux "infractions connexes" (tromperie, mise en danger de la vie d'autrui, violences involontaires, blanchiment, travail dissimulé) que des condamnations plus lourdes sont arrachées.
Des procédures encore trop complexes et longues, déplore Adel Louafi. "Aujourd'hui, c'est plus facile de fermer une clinique esthétique du jour au lendemain parce qu'il manque une norme au chirurgien plasticien plutôt qu'un institut de beauté qui fait des liposucions", déplore le chirurgien.
"Le Cnom ne stigmatise absolument pas les médecins qui font de la médecine esthétique mais il doit protéger les patients"
Si la délivrance en pharmacie de produits à base d'acide hyaluronique est conditionnée à une ordonnance depuis juin 2024, il reste encore beaucoup à faire pour réglementer la pratique de la médecine esthétique, soulignent les différents acteurs. Y compris chez les médecins. Outre les 1100 chirurgiens plasticiens et les 2900 dermatologues (dont une centaine seulement auraient une activité principalement orientée sur l'esthétique, précise leur syndicat), formés et autorisés à pratiquer la médecine esthétique, environ 1000 autres spécialistes -dont nombre de généralistes – s'y sont mis au cours des dernières années, estime l'Ordre… Et certains se retrouvent à injecter de la toxine botulique en toute illégalité, le produit étant réservé à cinq spécialités, ont rappelé les intervenants : chirurgie plastique, chirurgie de la face et du cou, chirurgie maxillo-faciale, dermatologie, ophtalmologie. "C'est un produit qui peut être dangereux, qui a des effets systémiques potentiels et des effets neurologiques", alerte Jean-François Delahaye, secrétaire général du Cnom et lui-même chirurgien plasticien. "Le Conseil national ne stigmatise absolument pas les médecins qui font de la médecine esthétique, assure-t-il. Par contre, le Conseil national doit protéger les patients. Il est donc responsable de la sécurité des soins, c'est-à-dire qu'il doit s'assurer que les médecins soient formés, qu'ils suivent les règles de prescription, qu'ils assurent la traçabilité et qu'ils utilisent des produits qui ont le marquage CE", insiste le conseiller.
Bientôt un dispositif de VAE pour la médecine esthétique
Loin de défendre leur "pré carré", les chirurgiens plasticiens ne sont pas opposés à ce que des généralistes soient autorisés à injecter de la toxine botulique, assure Adel Louafi. A condition d'être préalablement formés et de le "démontrer". "Un généraliste n'apprend pas l'anatomie détaillée de la face", pointe le chirurgien. "Et a contrario, nous en tant que chirurgien, il peut nous arriver d'avoir des demandes pour renouveler de l'Oméprazole ou un antihypertenseur. J'aurais la légitimité de le faire, mais je ne me sens pas la compétence et je renvoie vers le médecin traitant."
Prônant un meilleur encadrement, le Cnom a soutenu la création en 2024 d'un diplôme interuniversitaire de médecine esthétique qui autorise ses détenteurs, quelle que soit leur spécialité d'origine, à pratiquer la médecine esthétique et à le mentionner sur leur plaque. Faute de formateurs, seuls 30 places sont actuellement ouvertes par an, précise Adel Louafi, qui enseigne les "bonnes pratiques" à ses confrères. "Tout le monde est conscient, que ce soit le Conseil de l'Ordre, les plasticiens, les dermatologues, la DGS, qu'il y a aujourd'hui un 'pool' de médecins qui font de la médecine esthétique et qu'il va falloir officialiser", souligne ce dernier.
Le DIU "va s'insérer dans un cadre beaucoup plus général, qui est celui d'un diplôme d'exercice complémentaire pour les actes médicaux à visée esthétique", explique Jean-François Delahaye. "Ceux qui auront le DIU auront évidemment ce diplôme d'exercice complémentaire." Quant aux médecins déjà en exercice, un dispositif de validation des acquis de l'expérience sera mis en place. "Il y aura des commissions qui seront créées et qui vont permettre de vérifier les compétences pratiques et théoriques de ces médecins." Si elles sont conformes aux exigences de la commission, "ils auront également la reconnaissance de ce diplôme", promet-il. Les textes réglementaires sont actuellement soumis au Conseil d'Etat.
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