oxycodone

Hausse de la consommation d’oxycodone : vers une crise des opiacés à la française ?

La consommation française d’oxycodone, médicament responsable de la crise des opiacés aux États-Unis, a été multipliée par huit en moins de 10 ans, de 2010 à 2017. Après la Bretagne et la Nouvelle-Aquitaine, l'Occitanie est la troisième région la plus concernée par un usage abusif de cet antidouleur classé comme stupéfiant et considéré comme deux fois plus dangereux que la morphine.

25/03/2024 Par Elisa Vaudelet & Agathe Viguier
Enquête Médicaments
oxycodone

À 16 ans, Luca a fait une overdose. "J'étais totalement accro à cette merde", confie-t-il d'une voix chancelante, pointant l'oxycodone, un antalgique de palier 3. En 2022, plus de 39 257 boîtes ont été vendues en Occitanie contre 29 674 en 2016, estime l’Assurance maladie. Soit une hausse de 32 % en six ans, et l’écart ne cesse de se creuser. En France, depuis 2006, le nombre d'usagers de cet antidouleur a augmenté de 738 %, à la fois en ville et à l'hôpital [chiffres de la Société française de pharmacologie et thérapeutique, NDLR]. Conséquence : les décès toxiques par antalgiques ont "quadruplé entre 2013 et 2017, en particulier dans des contextes accidentels potentiellement évitables dus à la méconnaissance du produit", détaille la SFPT. 

C’est à son entrée au lycée que Luca, déjà consommateur de drogues douces et dures, entre en contact avec ce médicament. "La belle-mère de mon meilleur ami est décédée d’un cancer. Nous avons trouvé dans sa pharmacie un gros stock du médicament. Nous nous sommes défoncés à la substance tous les jours durant quatre mois, largement assez pour devenir totalement accro. Ça nous faisait dormir en cours, on laissait tout à l’abandon, on dépérissait. ” Quatre mois plus tard, le stock était vide, il ne restait plus un seul comprimé. Le jeune Toulousain doit donc se sevrer de force, sans aucune prise en charge. Une épreuve dantesque, raconte-t-il. Il rechute et tombe sur un autre médicament. Et ce qu’il avait évité jusqu'alors se produit : l'overdose.

"J'aimerais me faire interner"

Un cas loin d’être isolé. Nombre de consommateurs échangent sur des forums. Ils discutent de leur addiction, des problèmes engendrés, se conseillent sur les doses, sur la défonce, sur comment arrêter ces substances. Ou a contrario, comment planer en mélangeant tel médicament avec telle substance… L’un des forums se présente comme "une plateforme publique d’échange, de témoignages, d’entraide et de réduction de risque.” Nous avons consulté le volet sur l'oxycodone dans la rubrique "Opiacés et Opioïdes", jusqu’à trouver un certain "LOxyCestLaVie", actif sur le forum. Il est ambulancier et accro à l’oxycodone depuis des mois : "J'ai essayé de me sevrer à la dure, à l'aide d'un médecin utilisé dans le traitement de la dépendance aux opioïdes. Mais une fois que je m'en sors, j’y retourne de plus belle. Comment m'en sortir ? J'aimerais me faire interner. Je suis à bout. Je pense de plus en plus au suicide. Mais j'ai une fille de 2 ans et demi, je n'ai pas envie qu'elle grandisse sans père… ”
 

Une détresse qui alerte les organismes de santé comme l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) ou la Société française de pharmacologie et de thérapeutique (SFPT). Cette dernière a publié, en mai 2023, une mise en garde contre l’oxycodone dont la consommation ne cesse d’augmenter, rattrapant celle de la morphine, en ville comme à l'hôpital.

 

Source : Résultats de l’enquête Décès Toxiques par Antalgiques (DTA) en 2020
Résultats de l’enquête Décès Toxiques par Antalgiques (DTA) en 2020 

 

Évolution de la consommation des principaux opioïdes forts en ville et à l’hôpital en France. Source : ANSM
Nombre de boîtes d'oxycodone vendues par an en France et en Occitanie
Nombre de boîtes d'oxycodone vendues par an en France et en Occitanie. Source : Assurance maladie / Open médic 

Une hausse de la consommation, particulièrement dans le quart sud-ouest de l’Hexagone, inquiète les professionnels de santé. L’Assurance maladie estime ainsi qu'il y aurait proportionnellement plus de consommateurs en Occitanie qu’en France (voir ci-dessous). "L’oxycodone permet de soulager des douleurs sévères notamment après une chirurgie ou des douleurs chroniques. Cependant, il peut entraîner une dépendance, un abus et une addiction qui peut conduire à un surdosage potentiellement mortel. Actuellement ce médicament présente un meilleur profil thérapeutique que d’autres opioïdes donc il y a plus de demandes", précise Adrien Vitrac, pharmacien installé dans le quartier des Carmes, à Toulouse. Et bien que les patients soient avertis des risques et des effets indésirables auxquels ils s’exposent, comme l'effet du médicament "ne dure qu’entre 4 à 5 heures, la douleur revient donc le patient en redemande. Il y a un effet cumulatif et c’est à ce moment-là que se crée une forme d’addiction", poursuit Adrien Vitrac. "Aujourd’hui, on constate que le seuil de douleur diminue chez les patients. Ils sont constamment en recherche de quelque chose de plus fort pour se soulager", affirme pour sa part Romain, pharmacien préparateur à Marengo.

"Un effet de mode" 

Pour éviter toute dépendance, il est recommandé que le traitement ne dépasse pas vingt-huit jours, assure Nicolas Homehr, médecin généraliste installé à Lherm et président de la CPTS du Sud Toulousain. Mais les médecins "n'ont pas de contrainte", assure-t-il : "On prescrit le dosage que l’on veut." La posologie et la durée du traitement sont donc adaptées au cas par cas. Mais le plus souvent, les doses sont augmentées en cas de douleurs chroniques : "Si on veut atténuer les souffrances, parfois il n’y a pas le choix…", avance Adrien Vitrac. Or selon l’étude menée par l’ANSM, de nombreux patients entrent dans un service d'addictologie pour sevrage à la suite d'une réévaluation d’un traitement contre une douleur chronique. "Il faudrait vérifier les doses à chaque prescription, indique le Dr Nicolas Franchitto, chef du service addictologie au CHU de Toulouse. Mais c’est extrêmement compliqué d’être derrière chaque prescription."

D'autant que les carences – logistiques, humaines et organisationnelles – du système de santé privent parfois les patients d'une prise en charge adaptée : "À défaut d'avoir des structures pour les accueillir, les patients consomment plus longtemps le médicament, explique Nicolas Franchitto. Les patients peuvent donc avoir des traitements beaucoup plus longs. Ce qui peut entraîner une vraie addiction." Il faudrait donc que chaque patient soit pris en charge rapidement, insistent les acteurs de terrain. "Or, le système de santé français ne le permet pas. Il est surchargé", ajoute le chef du service addictologie au CHU de Toulouse.

Pour le Dr Henry Gomez, psychiatre addictologue, il existerait également un autre facteur à cette hausse de la consommation : la tendance. "Il y a un effet de propagation de l’information. C’est un phénomène courant qui montre la vulnérabilité de la population face à l’addiction", estime-t-il. Une explication étayée par Clémence*, étudiante : "Il y a aussi un effet de mode. Quand un nouveau médicament devient viral, tout le monde en consomme pour suivre la tendance. Ils se disent : 'Le collègue en prend, je pense qu’il va bien, il est encore en vie donc je peux en prendre tranquille.'" Ce qui montre également, ajoute Henry Gomez, le mal-être profond d’une partie de la société : "Plus il y a de problème, plus ce phénomène s'accroît."

"Des patients revendaient devant la pharmacie"

Bien que correctement utilisés la plupart du temps, l'oxycodone, comme d'autres médicaments, font, du fait de leur potentiel élevé d’abus et de dépendance, l’objet de mésusages associés à des dommages sanitaires importants. En effet, les détournements d’usages ont plus que doublé entre 2006 et 2015. Et dans 18,4 % des notifications renseignées dans le réseau d’addictovigilance, l’obtention de l’oxycodone est illégale, précise l'ANSM. Cette obtention illicite passant notamment par la falsification d’ordonnances, l’oxycodone fait l’objet d’une surveillance par les réseaux d’addictovigilance de l’ANSM telles que "Ordonnances suspectes – indicateurs d’abus possible" (OSIAP). Et sur la période 2010-2017, 77 cas d'ordonnances suspectes concernent l’oxycodone, un nombre en constante augmentation jusqu’en 2016.

Des falsifications d’ordonnances qui s’accompagnent d’une hausse des agressions, notent les professionnels. "Il m’est déjà arrivé qu’un patient devienne agressif car il est en recherche et en manque d’oxycodone, se souvient Léa Ganière, médecin généraliste à Toulouse. Il se présente au cabinet et m’ordonne de le soulager de ses douleurs car le Doliprane ne fait plus effet", ajoute la médecin trentenaire. Une de ses collègues a été agressée physiquement, plaquée contre le mur... "Le but n’est pas de se mettre en danger, surtout face à des personnes en manque. Soit on délivre une prescription – mais on appelle immédiatement la pharmacie pour la prévenir de ne pas lui délivrer le médicament – soit on fait des fautes dans l’ordonnance pour qu’elle soit erronée", précise-t-elle.

Le deuxième pas vers la consommation illégale est le marché noir. "Un patient qui cherche, trouvera sans problème de l’oxycodone, évoque Nicolas Franchitto. Ils peuvent s’en procurer sans problème. Il suffit de se balader en ville pour trouver de l’oxycodone. Les patients connaissent les lieux, les numéros de téléphones, certains se font même livrer à domicile…" Un constat que partagent d’autres spécialistes dont Elodie*, pharmacienne précédemment installée près de la gare de Toulouse. Celle-ci a déjà remarqué certaines transactions devant la pharmacie : "Quand j’y travaillais, la pharmacie était réputée pour avoir un stock d’opioïdes. Des patients en achetaient avec des prescriptions et revendaient directement leurs boîtes devant la porte…"

Pour autant, les moyens les plus utilisés pour acheter, de manière illégale, des drogues dont l’oxycodone restent les plateformes en ligne comme Telegram. Nous avons essayé d’en chercher en créant un compte avec un faux nom. Quelques mots-clés suffisent pour en trouver… Le 6 octobre 2023, pour une boîte d’oxycodone 40 mg de 28 comprimés, il faut compter 275 euros, et 287 euros pour 80 mg. Des prix qui peuvent aller jusqu’à 1 378 et 1 607 euros.

Pour autant, les spécialistes ne sont pas alarmistes : "Nous ne sommes pas aux Etats-Unis. Il y a des garde-fous en France", explique Nicolas Homehr. Même si l’oxycodone est une substance très addictive, engendrant des effets secondaires graves qui peuvent aller jusqu'au décès, "il est possible de se sevrer", indique le généraliste. Et si l'arrêt du médicament est impossible, il faut avoir recours aux substituts. Pour contenir l’augmentation de la consommation de l’oxycodone, l’ANSM met en avant plusieurs mesures clés dont le renforcement de la formation des professionnels de santé et des étudiants sur la prescription et la délivrance des antalgiques opioïdes.

 

* Ils ont souhaité garder l'anonymat.

Références :

Les graphiques de l’ANSM proviennent de l’étude "État des lieux de la consommation des antalgiques opioïdes et leurs usages problématiques", février 2019.

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Médecins (CNOM)
il y a 2 mois
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