Policier

"Les policiers sont venus arme à la ceinture" : médecins spécialistes en clinique, elles dénoncent des réquisitions "violentes"

Les Dres Julie Salomon et Lucie Bruneau exercent toutes deux à l'hôpital privé des Côtes d'Armor, respectivement en tant qu'anesthésiste et gynécologue-obstétricienne. Elles ont été réquisitionnées dans le cadre de la grève des médecins libéraux, avec des méthodes qu'elles qualifient d'"irrespectueuses". Elles témoignent aujourd'hui sur Egora.  

15/01/2026 Par Louise Claereboudt
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Il est "entre 21h45 et 22 heures" ce vendredi 9 janvier lorsque l'on sonne au domicile de la Dre Julie Salomon. "J'étais en pyjama en train d'aller voir mes enfants qui ne voulaient toujours pas dormir", raconte l'anesthésiste de 40 ans qui exerce à l'hôpital privé des Côtes d'Armor, à Plérin. A la porte, deux policiers venus lui apporter sa réquisition pour le lendemain, sous le regard médusé de ses enfants, âgés de 6 et 8 ans. La médecin, "choquée", ne comprend pas. "J'étais censée être de garde ce samedi, je n'étais pas déclarée gréviste pour cette date. Pourquoi envoyer la police chez moi pour me dire d'aller travailler ?", s'interroge-t-elle, encore chamboulée quand nous la joignons par téléphone.

La praticienne avait bien déposé son préavis de grève auprès du directeur de l'établissement – comme la consigne avait été donnée –, mais pour les journées du lundi 12, mardi 13 et mercredi 14 janvier. Plus tôt dans la journée, vendredi, lorsqu'elle reçoit un appel de l'agence régionale de santé pour l'informer de sa réquisition prochaine, l'anesthésiste pense donc que cela concerne cette période. "Aussi, on m'avait dit par téléphone que j'allais recevoir un mail, et qu'il faudrait que j'en accuse réception au risque de voir la police débarquer chez moi. Or j'ai vérifié, et je n'ai rien reçu", explique la praticienne, formelle. "Toutes les personnes de garde ce week-end ont été réquisitionnées, mais elles ont reçu le mail."  

C'est le cas de sa consœur la Dre Lucie Bruneau, 45 ans, gynécologue-obstétricienne dans le même hôpital privé. "Le mail était dans mes spams", explique la praticienne, agacée par cette méthode. "Pour moi une réquisition, c'est en main propre, pas par mail !" Elle aussi a été réquisitionnée pour la journée du samedi 10 janvier. "J'ai envoyé mon préavis de grève mercredi dernier pour faire grève à partir de samedi. J'avais annulé mes activités programmées, mes blocs, mes consultations, mais pour les urgences – dont la maternité – j'ai accepté de me faire réquisitionner. On est une petite maternité déjà très fragile, qui fait face à une baisse des accouchements significative, je ne voulais pas la mettre en difficulté plus qu'elle ne l'est déjà…"

La gynécologue a ainsi renoncé à s'exiler à Bruxelles du 11 au 14 janvier. Elle avait pourtant cotisé auprès des syndicats pour faire partie des inscrits, "en soutien" au mouvement, et avec l'idée de "céder ma place à quelqu'un qui n'en avait pas les moyens". "Je me suis entre guillemets assise sur mon droit de grève même si je me suis déclarée symboliquement gréviste." Avec le recul, Lucie Bruneau se dit qu'elle aurait "peut-être dû partir". "Faut voir comment on est réquisitionnés !", lâche la médecin, encore particulièrement remontée par cet épisode.

Les policiers m'attendaient devant toutes mes patientes

Vendredi 9 janvier, alors qu'elle est de garde, Lucie Bruneau constate qu'elle a 10 appels manqués sur son téléphone. "Il était à peu près 17h30. J'avais 3 messages vocaux de l'ARS qui me demandait de la rappeler ou de renvoyer la réquisition signée par mail. J'avais aussi un dernier message de la police qui me disait de la rappeler", rapporte la gynécologue qui s'apprête à aller opérer une patiente en urgence. "Je n'avais pas vraiment le temps de faire ça…" Elle décide toutefois de rappeler les forces de l'ordre. Sa fille de 12 ans est seule au domicile, et elle craint que les policiers ne débarquent. "Je me dis que ça allait la traumatiser."

Lucie Bruneau explique aux policiers qu'elle n'est pas disponible pour signer leur papier, étant de garde. "Ne sachant pas quand j'allais finir, je les encourage à venir [à l'hôpital privé]. Ils me répondent qu'ils sont là dans 5 minutes. Je les préviens que je dois opérer une patiente et que je ne pourrai pas les recevoir immédiatement. Et là, ils me disent : 'Donc vous refusez la réquisition'." La gynécologue se montre plus ferme : "Non, je ne refuse pas, mais là je ne suis pas disponible." Les policiers insistent et lui demandent "pour combien de temps [elle en a]". "Je ne peux pas vous dire, ça dépend s'il y a des complications", explique la médecin. "'Bon vous finissez à quelle heure ?' – C'est pareil, je suis de garde, je peux rentrer à 22h ou minuit, je ne sais pas dire à l'avance…", s'agace-t-elle.

"Pour la seconde fois, ils me disent que je refuse donc la réquisition. Ça monte un peu dans les tours", indique la praticienne qui met fin à cette conversation pour se rendre au bloc. Avant qu'elle ne raccroche, les policiers la préviennent qu'ils sont en chemin. L'opération se déroule et, entre temps, le Samu amène une patiente qui vient d'accoucher à domicile. "Je vérifie qu'elle n'a pas d'hémorragie et je vais voir les [policiers]." Ils sont trois, "arme à la ceinture", dans sa salle d'attente. "Bien intimidant, comme il faut. Ils m'attendaient devant toutes mes patientes." "Je leur dis : 'Je fais au mieux mais vous comprenez bien que j'ai des urgences'. Et l'un d'eux me dit : 'Oui oui c'est ça des urgences'", se souvient-elle.

La gynécologue signe la réquisition, mais refuse d'en rester là et exprime son mécontentement. Le ton monte. "Ils me culpabilisaient en disant que je ne faisais pas d'effort", s'indigne la médecin qui n'avait même pas eu le temps de manger le midi. "Les patientes étaient toutes un peu peinées pour moi. Et ça s'est fini comme ça." Une patiente lui écrira le lundi suivant pour lui apporter son soutien.

Vue la façon dont on a été réquisitionnés et méprisés, ça donne encore plus envie de se battre

Comme Julie Salomon, Lucie Bruneau dénonce la "méthode" employée. "C'était assez violent […] Quand même, il faut respecter les gens ! Ça a été fait d'une façon totalement irrespectueuse", estime la gynécologue, qui n'avait fait grève qu'une fois par le passé, en 2007, lorsqu'elle était interne – "Ce n'est pas dans l'ADN des médecins de faire grève." "Mes enfants me parlent encore [de la venue des policiers], ça les a choqués comme moi, confie sa consœur anesthésiste. Sur le papier de réquisition c'est noté qu'on risque six mois de prison et 10 000 euros d'amende si on ne se présente pas au travail. Mes enfants me demandent si je vais aller en prison. Ils vont finir par oublier, mais ce n'est pas délicat de faire ça devant des enfants…"

Si cette réquisition l'a marquée, Lucie Bruneau ne compte pas se défiler. "Vue la façon dont on a été réquisitionnés et méprisés, ça donne encore plus envie de se battre en se disant 'mais pour qui on nous prend'", tonne la gynécologue syndiquée au Syngof. "Ça m'a plus énervée que freinée, et c'est la même chose pour la plupart de mes collègues. On sait qu'on a les syndicats derrière nous. Toutes les réquisitions vont être envoyées au syndicat pour vérifier leur validité, et il y aura probablement des poursuites derrière car il y a pas mal de réquisitions qui n'ont pas été faites dans les normes", précise la médecin.

Alors que Le Bloc a appelé à l'arrêt "illimité" de la PDSES, celle-ci se dit prête à poursuivre le mouvement. "Et peut-être que là je serai moins docile et que les policiers ne me trouveront pas", menace la praticienne, mobilisée contre les attaques envers la médecine libérale. "On est en train d'essayer de salarier les médecins libéraux", s'indigne-t-elle. Et de dénoncer également la baisse récente – et unilatérale – de certaines cotations. Le ZCQJ002 (échographie-doppler du petit bassin féminin, par voie rectale et/ou vaginale), est en effet passé au 5 novembre de 69,93 euros à 61,19 euros, et doit encore diminuer au 1er juillet prochain. 

"Avec les charges qui augmentent tous les ans de plus de 10%, si on nous diminue la valeur de nos actes de 20% ça ne va plus être tenable économiquement…", s'inquiète la médecin, en libéral depuis dix ans. "Aujourd'hui je gagne correctement ma vie, mais en travaillant énormément", ajoute-t-elle, évoquant des "semaines de 80 heures".

Si Julie Salomon s'est aussi mobilisée dans le cadre de cette grève, c'est pour elle, "mais aussi pour [son] mari, médecin généraliste". "Il a des conditions de travail extrêmement difficiles. Si on lui impose encore d'autres contraintes, je pense qu'il est possible qu'il abandonne. Le Gouvernement ne se rend pas compte à quel point les médecins sont épuisés…", se désole la quadragénaire, qui se dit "plutôt pessimiste quant à l'avenir de la médecine en France". 

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