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Médecins, ils briguent un mandat de maire : "Dans nos cabinets, on prend vraiment le pouls de la ville"

Ils ont souhaité s'engager hors des murs de leur cabinet, par "devoir" pour beaucoup et par attachement à leur territoire. À l'approche des élections municipales, Egora s'est intéressé à ces médecins qui briguent un mandat de maire, convaincus que leur expérience peut aussi servir la vie locale.

05/03/2026 Par Louise Claereboudt
Enquête Politique de santé
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"Vénissieux est en train de pourrir. Si on ne fait rien, dans cinq ans, c'est le Mexique ici", prévient le Dr Pascal Dureau. Généraliste installé depuis 1990 dans cette commune de la métropole lyonnaise, il affirme avoir vu la ville tomber dans les mains des dealers de drogue. "Là je suis assis dans mon cabinet et un mec passe en bagnole au milieu des jeux d'enfants ! Je suis entouré des dealers", lâche le médecin, qui a fait de la lutte contre le "narcotrafic" l'un de ses chevaux de bataille depuis une dizaine d'années. Il en a même fait une mesure phare de son programme en vue des élections municipales, qui se dérouleront les 15 et 22 mars prochains.

"Je suis un récidiviste", plaisante le généraliste, déjà candidat en 2020 après avoir été conseiller dans l'opposition. Si, la première fois, il y est allé "un peu avec la fleur au fusil" et a essuyé un échecPascal Dureau se sent plus que jamais prêt à porter l'écharpe de maire. "Je dois réussir", répète le médecin, à la tête d'une liste d'union de centre-gauche à la droite républicaine. "J'ai 66 ans, je pourrais prendre ma retraite, mais je ne peux pas laisser mes patients, qui sont devenus ma famille, se démerder, ni des gamins que j'ai vus naître être tués par l'argent du narcotrafic", lance-t-il, "déterminé" à "remettre de l'ordre" dans sa ville. Comme lui, de nombreux médecins ont décidé de se lancer dans la course aux municipales.

"Dans nos cabinets, on prend vraiment le pouls de la ville"

"Je ressens la nécessité de proposer une autre façon de faire parce que ce qui est fait actuellement à Cholet [par la municipalité] ne me convient pas", abonde la Dre Sophie Choplin, 52 ans. "De par mon métier, je vois des choses que d'autres, peut-être, ne voient pas, et j'ai l'impression que c'est uniquement par l'action politique qu'on peut faire avancer certains sujets pour améliorer la vie de nos concitoyens", estime la généraliste, à la tête d'une liste "transpartisane", qui ambitionne d'apporter une "gouvernance apaisée" et de construire une culture du "vivre ensemble".

Pour le Dr Saïd Ouichou aussi, s'engager en politique s'apparente à un devoir. "C'est quasiment une obligation pour moi qui vois les choses se dégrader sous mes yeux. [Ne pas le faire serait] de la non-assistance à personne en danger", explique le généraliste, candidat "sans étiquette" dans les 15e et 16e arrondissements de Marseille. "Certains patients m'ont dit 'Docteur, vous devez vous engager'." "Contrairement à certains [élus] déconnectés, nous, médecins, on voit la vie réelle des gens. On voit leurs problèmes, leurs maladies… mais aussi les causes : un logement insalubre, le chômage, l'insécurité, l'isolement, l'absence de services publics. À un moment donné, on comprend qu'on ne peut pas seulement prescrire, mais qu'il faut agir en amont. C'est pour ça que je m'engage", confie cette figure des quartiers nord de la cité phocéenne.

Un discours que partage le Dr Romain Bossis, généraliste et candidat de la gauche à La Roche-sur-Yon (Vendée), où il a grandi. "On voit 25 à 30 patients par jour. Des riches, des pauvres, des Noirs, des Blancs, des gens de droite, des gens de gauche, qui nous parlent de leur quotidien, de leurs problèmes intimes. On prend vraiment le pouls de la ville", constate le praticien, conseiller dans l'opposition depuis 2020. "Si je m'engage, c'est pour les habitants."

"On ne peut pas être juge et partie"

Le "médecin de famille" de 36 ans, qui, carabin, militait au sein du mouvement des Jeunes socialistes, voit beaucoup de "parallèles" entre sa fonction et celle de maire qu'il convoite : l'écoute des patients d'un côté, des concitoyens de l'autre, "le fait d'essayer de trouver des solutions, d'accompagner les gens, de les respecter, de ne pas les juger, de soigner tout le monde". "Quand on est médecin, on a l'habitude d'avoir des responsabilités, de gérer des situations difficiles, de prendre des décisions dans l'urgence", ajoute le Dr Michaël Robba, 38 ans, pédiatre et candidat sans étiquette à Saint-Blaise, un petit village de 1400 âmes sur les hauteurs de Nice.

Maire de Nailloux (Haute-Garonne) de 2008 à 2017, le Dr Michel Dutech, 75 ans, voit toutefois une différence majeure : "Être élu, c'est servir un projet respectueux et rassembleur. Être médecin, c'est servir ses patients. Mais être au service des patients ne signifie pas exécuter leurs décisions : c'est coconstruire un partenariat de confiance pour améliorer leur santé avec eux." Durant ses deux mandats, le généraliste, fervent militant pour l'exercice coordonné, a mis un point d'honneur à "dissocier" ses deux fonctions. "Quand on est maire, on est maire, quand on est médecin, on est médecin", insiste-t-il, mettant en garde ses confrères sur le dangereux "mélange des genres". "On ne peut pas être juge et partie."

Un conseil que Romain Bossis semble déjà appliquer. "On me pose souvent des questions [sur ma candidature] au cabinet, mais j'arrive à faire la part des choses. En consultation, on se concentre vraiment sur la santé." Maire de La Trinité (Alpes-Maritimes) depuis 2020 et candidat à sa réélection, le Dr Ladislas Polski pense être parvenu à instaurer cette "étanchéité". "Quand je suis entre les quatre murs de mon cabinet, personne ne me parle de la mairie, et inversement. Je continue de m'étonner de la façon dont les patients la respectent. Ils ne vous parlent jamais de politique, ou très rarement. Et quand ils le font, c'est en fin de consultation avec beaucoup de pudeur."

Depuis qu'il est maire, Ladislas Polski s'est fixé une règle : ne plus prendre de nouveaux patients pour se consacrer à ceux qu'il suivait avant. Le Chevènementiste a en effet souhaité continuer à exercer : "C'était un élément de réassurance que je devais donner car certains de mes patients avaient des craintes." Conseiller régional avant de briguer ce mandat, il a depuis longtemps habitué ses patients à "un exercice collectif". "Si je ne suis pas là, ils voient mes associés", indique le généraliste installé dans une maison de santé "en face de la mairie". "Je travaille tous les matins dès 8h, et à 13h je commence ma deuxième journée en tant que maire." Aujourd'hui, il se sent "pleinement les deux".

Inspiré par l'expérience de son confrère, Michaël Robba prévoit d'exercer "par demi-journée". "Ce n'est pas incompatible", assure le pédiatre dont le cabinet principal est à Nice mais qui a ouvert il y a deux ans un cabinet secondaire à Saint-Blaise. Tous les médecins-candidats interrogés par Egora envisagent de maintenir leur exercice. "J'aime profondément mon boulot, je le fais par vocation, je n'ai pas envie de lâcher ça", soutient Romain BossisPour se consacrer à la politique, le généraliste, qui avait déjà une activité partielle dans sa maison de santé, a laissé la place à une nouvelle présidence à la CPTS et a suspendu son activité de régulateur à l'hôpital. Il partage par ailleurs son bureau avec une jeune consœur pour assurer la continuité des soins des patients. "Il ne s'agit pas de les abandonner." Et d'ajouter en souriant : "Je n'ai pas peur de beaucoup travailler."

Une attente forte des concitoyens

Mère de six enfants, Sophie Choplin ne craint pas non plus de combiner les deux casquettes. "J'adore avoir la cervelle occupée, plaisante la quinquagénaire. Et je m'en sens capable."  Si on l'a prévenue que son métier pouvait jouer en sa défaveur dans les urnes – "Ça fera un médecin de moins", lui-a-t-on soufflé – la généraliste engagée estime, elle, que c'est une corde de plus à son arc. "Il vaut mieux sacrifier 'trois jours de médecin' par semaine pour espérer en faire venir 10", rétorque la praticienne, qui préside l'Amicale des omnipraticiens du Choletais (Amoc) depuis 2014. "Je suis une interlocutrice des collectivités, de l'ARS et de l'hôpital sur l'organisation de l'accès aux soins à Cholet", met-elle en avant sur son site de campagne.

Un argument de taille quand on sait que la santé arrive en tête des attentes des Français vis-à-vis de leur maire*. "Je suis reconnu dans ma ville pour être moteur sur tout un tas de projets, avance Romain Bossis, qui est aussi élu à l'URPS et maître de stage universitaire. Forcément il y a une attente particulière, mais je pense être bien placé pour [y] répondre, pour mettre en place des dispositifs attractifs pour faire venir des jeunes médecins." "J'ai monté la maison médicale de garde, la première CPTS était à Vénissieux. Les gens voient le boulot qu'on fait et que ne fait pas la mairie", tacle Pascal Dureau qui porte un projet de création de deux centres de santé. "Je sais ce qu'il faut faire pour la commune : je suis médecin, je fais un diagnostic avant de poser un traitement."

"Le fait d'être médecin et d'avoir des soignants dans mon équipe est un atout majeur", estime Michaël Robba. Le pédiatre a déjà recueilli plusieurs intentions d'installation à Saint-Blaise. "On est dans le concret, pas dans l'effet d'annonce." La forte attente des habitants, Saïd Ouichou ne la craint pas, il la souhaite. "J'attends que les gens expriment leurs attentes de manière forte et j'espère y répondre le mieux possible. C'est le sens de mon engagement : ouvrir les portes du dialogue avec les concitoyens." Si à La Trinité la problématique de l'accès aux soins n'est "pas au premier plan" grâce à la proximité de Nicele métier du maire lui a toutefois permis d'acquérir une "légitimité" sur ces sujets. Même si cela ne signifie pas pour autant qu'il détient une baguette magique, en convient-il.

L'édile ne souhaite d'ailleurs pas se cantonner aux sujets liés à la santé. Pour ce nouveau mandat, s'il est réélu, il mettra l'accent sur l'éducation. Dans les quartiers nord de Marseille, l'école, l'accès aux stages pour les jeunes, font aussi partie des priorités de Saïd Ouichou, qui est "redevable" vis-à-vis de sa propre "réussite" : "Je me dois de tendre la main à ceux qui n'ont pas cette chance."

Pour Romain Bossis, qui s'est fait la promesse de conserver son "exigence déontologique" en cas de victoire, le médecin "incarne cette confiance et cette probité qui fait du bien à l'image de la politique". Des valeurs qui pourraient jouer en sa faveur dans les urnes. "Être médecin, ça permet aussi de s'adresser à un électorat qui n'est pas forcément de mon bord mais qui reconnaît, à travers ma fonction, ce respect, cette confiance, ce côté rassurant."

*d'après une enquête France assos santé réalisée avec l'institut CSA

 

Liste des candidats dans les villes citées dans l'article : :

Vénissieux : Pascal Dureau (divers centre) ; Michèle Picard (union gauche) ; Idir Boumertit (LFI) ; Mokrane Kessi (divers gauche) ; Barbara Petit (extrême gauche) ; Quentin Taieb (union extrême droite).
Cholet : Isabelle Leroy (divers centre) ; Laurence Adrien-Bigeon (divers gauche) ; Sophie Lacharlotte (divers centre) ; Franck Loiseau (union gauche) ; Erwan Lebrun (extrême gauche) ; Sophie Choplin (divers) ; Gilles Bourdouleix (divers droite).
La Roche-sur-Yon : Romain Bossis (divers gauche) ; Anita Charrieau (divers gauche) ; Freddy Roy (union extrême droite) ; Gilles Robin (extrême gauche) ; Luc Bouard (divers droite).
La Trinité : Isabelle Martello (UDR) ; Ladislas Polski (divers gauche).
Saint-Blaise : Jean-Paul Fabre (ensemble pour Saint-Blaise) ; Michaël Robba (un nouveau souffle pour Saint-Blaise).
Marseille (15-16e) : Samia Ghali (union gauche) ; Gérard Blanc (divers droite) ; François Roche (extrême gauche) ; Thibaut Charpentier (RN) ; Rabyata Boinaheri (LFI) ; Saïd Ouichou (divers centre).
Nailloux : Lison Gleyses (divers gauche) ; Christian Delmas (divers écologiste).

Michel Dutech
Pascal Dureau
Sophie Choplin
Michael Robba
Ladislas Polski
Saïd Ouichou
Romain Bossis La Roche-sur-Yon (crédit Thomas BADREAU)

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