"Je commence à 6h30 et je termine vers minuit" : rencontre avec un médecin généraliste "passionné"
Le Dr Bruno Lombard exerce depuis 40 ans dans son cabinet d'Artigues-près-Bordeaux. A 68 ans, ce médecin généraliste passionné admet auprès d'Egora être quelque peu "atypique". En effet, le praticien ne compte pas ses heures et n'a pas pris de vacances depuis 6 ans. Une charge de travail qui ne l'aide pas à trouver des remplaçants. Il se confie.
"Le cabinet a été créé en 1962, par mon père, au lendemain de la guerre d'Algérie. Je l'ai d'abord remplacé deux ans, puis j'ai travaillé 10 ans avec lui. Mon papa a exercé jusqu'en 1996. Moi je suis arrivé en 1986. Ça fait 40 ans que j'exerce dans ce cabinet. 40 ans, ça couvre presque deux générations. Aujourd'hui, je fais les examens de nourrissons dont j'ai vu naître les parents. C'est incroyable.
Je travaille le samedi, et quelques fois le dimanche. J'ai une amplitude horaire très importante puisque demain [mercredi 11 février, NDLR], par exemple, je commence ma consultation à 6h30 et je vais la terminer vers minuit. C'est sûr qu'avec un rythme comme cela, je ne donne pas envie aux jeunes !
Quand mon père s'est installé en 62, il y avait 600 habitants sur Artigues. C'était une commune qui était encore rurale. Maintenant, c'est une ville qui est rattachée à la communauté urbaine de Bordeaux. Quand moi je me suis installé, en 84, il y avait 2 400 habitants, maintenant on est 10 000. En proportion, il n'y a pas autant de médecins qui se sont installés pour répondre à la demande. Les patients sont contents au sortir du boulot de trouver un cabinet médical qui est disponible comme moi. J'aime mon métier, donc ça ne me coûte pas. Ce qui me dérange le plus, c'est la masse de travail dans un temps donné. Il n'y a que 24 h dans une journée. Donc si je travaille 16,17, 18, 19 h, voire 20 h, ça ne me coûte pas tant j'aime ce que je fais.
"J'arrive au bureau vers 5h30"
Depuis enfant, je me contente de peu de sommeil. Si je commençais à 9h, ce serait branle-bas de combat. Certes, mes journées sont bien remplies mais après je dors comme une masse ! Et le matin, j'ai récupéré, et je ne suis pas fatigué. J'arrive au bureau vers 5h30. Il me semble avoir hérité de la force physique de mon père qui était un ancien rugbyman, de la force morale de ma mère qui était une va-t-en-guerre.
Mais c'est vrai que tous les jours, mes patients me disent et me répètent : 'Docteur, prenez soin de vous'. Moi je noie le poisson ! Je n'ai pas l'impression de peiner. J'essaie de faire mon métier le mieux possible, je m'y consacre forcément beaucoup, c'est passionnant. Et puis les familles, je les connais. C'est tout l'intérêt de la médecine générale. On suit différentes familles, générations, on sait où vivent les gens. A un moment, on fait presque partie de la famille. Il y en a beaucoup qui m'appellent Bruno parce qu'ils m'ont connu petit. Ce lien est très sympathique et très confortable dans l'exercice du métier. La relation médecin malade en médecine générale, c'est la confiance. Les gens aiment qu'on s'intéresse à eux en dehors de la maladie, même si on est pris par le temps. J'ai beaucoup d'empathie pour les gens. Trop, peut-être. Je les écoute, j'essaie de remédier à tous leurs problèmes physiques, moraux. Je termine toujours la consultation sur une petite blague, un bon mot, pour que la personne sorte avec le sourire. C'est vachement important.
Depuis le Covid, je ne vois mes patients que sur rendez-vous. Le lundi, le mercredi, le jeudi, le vendredi, je démarre mes consultations à 7h30 jusqu'à 12h. De 12h à 16h, je fais des visites à domicile. De temps en temps, je mange un petit truc sur le pouce dans la voiture ou s'il fait beau, je pique-nique. Je n'ai jamais faim, donc souvent je me force pour ne pas m'écrouler. A 16h, je reprends les consultations jusqu'à 22h, 23h, minuit. Ça m'arrive même d'aller jusqu'à 1 h ou 2 h du matin.
"Mes patients sont arrivés avec foie gras, champagne, couscous…"
A Noël, j'ai pris des rendez-vous jusqu'à 1h30 du matin. J'avais créé une ambiance chaleureuse avec des chandeliers partout dans le bureau ! Ce qui est drôle, c'est que les trois quarts des patients n'ont absolument pas été choqués. C'était pour me faire plaisir et leur faire plaisir. Le Premier de l'an, j'ai eu une consultation qui a duré jusqu'à à peu près 1 h ou 2 h du matin. A minuit, mes patients sont arrivés avec foie gras, champagne, couscous, des gâteaux maison, un énorme crumble aux poires. C'était génial. Je suis largement remercié pour mon travail. Tous les jours j'ai des cadeaux. C'est très gratifiant.
Je suis en secteur 1 et je pratique pour les trois quarts de mes patients le tiers payant, ce qui revient à une consultation de 9 euros. Parfois les patients reviennent en me disant : "Mais on ne vous a pas payé". C'est vrai que je ne suis pas très intéressé par l'argent.
Du côté de ma vie familiale, je suis divorcé depuis une quinzaine d'années avec mon épouse qui est médecin généraliste également. Aujourd'hui, je suis seul. Mes enfants ont 38 et 35 ans. Ils ont chacun leur métier, aucun n'a fait médecine. Mes enfants me prennent pour un extraterrestre. Ils me disent qu'il faudrait que je m'arrête pour profiter de la vie, mais ils baissent un peu les bras.
Quand ils étaient plus jeunes, je commençais à 8h et je terminais vers 21h, il y avait moins de monde et j'avais plus de temps. Je prenais trois semaines de vacances par an et un jour par semaine de temps en temps. J'étais en association avec mon père, puis son successeur. Et il était beaucoup plus facile de trouver des remplaçants. Depuis huit ans, j'exerce tout seul. Là je n'ai plus du tout de vacances parce que j'ai des difficultés à trouver des remplaçants. Là, mon dernier remplacement date d'il y a 6 ans, c'était en plein Covid. Je n'ai pas pris de vacances depuis. Le cabinet ne ferme jamais. Et d'ailleurs, je n'ai pris qu'une semaine de vacances en 10 ans.
"J'ai des difficultés à trouver des remplaçants"
Les remplaçants ne veulent pas travailler autant. Il y a une espèce de découragement par rapport au métier, à l'investissement horaire, la vie de famille. Mais je le comprends parfaitement. Moi, j'ai eu l'exemple de mon père. Il avait un peu ce rythme de vie, en plus il faisait les accouchements la nuit. Mais il était quand même présent et prenait tous ses repas avec nous. J'ai vu mon père heureux dans ce métier, très épanoui, apprécié de tous et avec une aura extraordinaire. Voyant un père heureux, même débordé de travail, c'était une satisfaction filiale très importante.
Je me souviens qu'adolescent, j'enfourchais ma bicyclette pour aller voir une fracture du col du fémur, des varicelles, des rougeoles… Je suis rentré en première année de médecine avec toute une formation de médecine générale que me montrait mon père et qui m'a énormément servi. Voilà comment est née la vocation de la médecine chez moi. J'ai été un peu plongé dans le chaudron. Je n'ai jamais eu de doute par rapport à mon exercice professionnel. Le seul doute que j'ai pu avoir, c'est lorsque, en 3e ou 4e année de médecine, je me suis dit, mais 'est-ce que tu seras aussi bon que ton père ?' Il était un véritable modèle pour moi.
"Je ne me vois pas vieillir"
Mon père s'est arrêté alors qu'il allait avoir 67 ans et moi j'en ai 68. Moi aussi j'envisageais la retraite : j'avais trouvé quelqu'un pour me succéder mais malheureusement, il m'a fait faux bond. C'est bien dommage parce qu'on s'était bien accordé sur le côté humain de la médecine et il ne manquait pas de courage pour me remplacer. Mais des obstacles administratifs se sont mis sur sa route. Pour lui, j'aurais pu anticiper une date de retraite. Parce qu'en réalité je suis en pleine forme. Je me sens poussé par le boulot, par les responsabilités, par le côté grisant du métier. Je ne me vois pas vieillir.
Mais je suis passionnée par plein de choses. J'aime peindre, dessiner, j'adore le jazz et aller à des festivals, je suis fan de sport, je fais beaucoup de canoë, j'ai fait 40 ans d'équitation et les championnats de France d'athlétisme. A la retraite, j'aurai le temps d'assouvir toutes mes passions. Aujourd'hui, je ne m'y consacre que le dimanche, et parfois le samedi après-midi.
Il y a un élément qui est moteur chez moi, c'est mon enthousiasme. Je suis très enthousiaste pour beaucoup de choses. Un dimanche après-midi, j'ai voulu tester ma mémoire. Je suis allé m'isoler en bordure de la Dordogne, pendant 3 h, à apprendre des scènes de théâtre de Cyrano de Bergerac et du Cid. Je me suis aperçu que je ne faisais pas de fautes et j'ai été réjoui de voir que ma mémoire ne flanchait pas.
Je pense que ma situation est différente de celle d'autres toubibs de la génération montante parce que je suis très imprégné de l'exercice professionnel de mon père. Ça compte énormément dans ma façon de voir et de penser les choses."
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