"Émotionnellement, c’est chargé" : des internes stars des réseaux sociaux se confient 

10/04/2020 Par Marion Jort
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Stars des réseaux sociaux et représentants d’importantes communautés d’abonnés, The French Radiologist, Et ça se dit médecin et Dr Mus sont mobilisés face à l’épidémie de Covid-19 qui frappe la France. Alors que la barre des 10.000 décès a été franchie cette semaine, les trois internes en radiologie et médecine générale racontent, pour Egora, leur quotidien bousculé par le virus.  

 

Avril 2020 : déjà plus de deux mois que tous les soignants de France luttent contre l’épidémie de Covid-19. Parmi eux, des centaines d'internes ne comptent pas leurs heures pour faire tourner les hôpitaux. Quand on leur demande comment ils vont, The French Radiologist, interne de radiologie en 3ème année, Dr Mus et Et ça se dit médecin (ECSDM), tous les deux internes en médecine générale en 2ème année, donnent la même réponse : un “ça va” souriant, avec une voix fatiguée. 

S’il a été déçu par l’hôpital pendant son externat, c’est pourtant aux urgences de la Timone, à Marseille, qu’ECSDM est en stage et mobilisé. “Au cœur de l’action, dans une machine”, comme il le décrit lui-même. “La Timone, c’est le plus gros service d’urgence de France. Il y a 30 internes, 40 seniors”, raconte celui qui rassemble une communauté de près de 170.000 personnes sur sa page Facebook et de 51.000 personnes sur Instagram“Avec le Covid, on a complètement changé de rythme et réorganisé le service. Je suis aussi responsable des internes de mon service donc j’ai passé des nuits à refaire les plannings, faire des réunions avec les chefs de services pour faire en sorte que la mécanique fonctionne correctement. En moyenne, on est à plus de 50 heures par semaine, gardes comprises. Pendant les gardes, on ne dort quasi pas, même si ça a toujours été le cas aux urgences. Mais ce n’est pas ça qui est le plus difficile”, tempère ECSDM.   

 

“On devient des machines” 

Pour assurer une meilleure prise en charge des patients Covid et des patients non-Covid, les urgences ont été divisées en deux secteurs. “Quand on est secteur Covid, intellectuellement, c’est usant parce qu’on fait tout le temps la même chose. Les patients ont tous les mêmes symptômes : je les vois, je sais qu’ils sont saturés, je demande toujours la même chose à l’infirmier, j’attends les résultats, je transfère. C’est du vrai travail à la chaîne. Hors secteur Covid, c’est différent, mais là, on devient...

des machines.”

Plus au nord, à Orléans, The French Radiologist (TFR), en stage dans un service de neuroradiologie confie ne pas avoir constaté de réel changement la journée. En revanche, elle a vu ses gardes, la nuit, s’intensifier depuis le début de l’épidémie. “La nuit c’est beaucoup plus intense. Il faut gérer les urgences de base, plus les patients Covid”, explique la jeune femme, devenue la porte-voix de plus de 37.000 abonnés sur sa page Instagram“Lors de mes deux dernières gardes, javais le téléphone qui sonnait tous les un quart d’heure, vingt minutes. C’est difficile d'interpréter les examens, d’avoir en même temps le téléphone qui sonne, de devoir vérifier que les protocoles scanner sont bons. Récemment, j’ai fait 33 scanners entre 15h et 4h du matin, c’est énorme.”  

Autre difficulté : la gestion des scans. Tout comme aux urgences de la Timone, l'hôpital d'Orélans a dédié un scanner aux patients Covid et un second aux patients non-Covid. Entre chaque scan Covid, on doit désinfecter le scanner selon le protocole établi par la Société Française de Radiologie car les patients ne sont pas encore testés positifs. Il y a environ vingt minutes d’attente. Quand je suis de garde, je ne travaille qu’avec deux manipulatrices radio donc on doit s’organiser. Les manips doivent faire d’abord les patients Covid et ensuite les non-Covid ou l'inverse, car pour les patients Covid, ils ont les lunettes, la charlotte, le masque FFP2. Ils touchent les patients et s’exposent. Ils font un travail d’enfer qui n’est pas assez reconnu”, appuie TFR.  

 

Menace invisible 

Pour les internes et plus globalement les soignants confrontés au Covid, l’intensité et la “menace” est donc claire. La situation est différente pour Dr Mus, actuellement dans un service gériatrique de court séjour dans un hôpital de troisième ligne à l’ouest de la France. “En tant que petit hôpital, on est là pour délester un maximum les autres hôpitaux des patients non-Covid pour éviter la contagion. C’est dur parce qu’on a une menace invisible qui plane au-dessus de nos têtes constamment. On fait super attention pour éviter que le Covid arrive dans notre service. Car si c’était le cas, nos patients étant très fragiles…”, confie le youtubeur au 50.000 abonnés, laissant sa phrase en suspens avant de reprendre : “On est un peu dans la même problématique que les Ehpad. Si le Covid arrive chez nous, ce serait difficile de l’endiguer. On s’occupe de patients parfois dans des chambres doubles avec une équipe limitée, une infirmière pour 15 patients. Quand on a une aile de 30 patients, qu’il n’y a que deux infirmières et une même salle de soins… Tout peut se transmettre facilement. On a toujours cette tension parce qu’on se dit que si ça arrive, ça peut être assez dévastateur. On est donc ultra vigilants à toute apparition de nouveau symptôme, surtout niveau respiratoire.”   

“Je suis dans l’ouest de la France donc je ne peux pas trop me plaindre parce que c’est un peu moins compliqué que...

dans l’Est ou ce qu’il se passe en Île-de-France, dans les services de réanimation, poursuit-il. On n'est pas surbookés. C’est la situation globale qui est un peu inquiétante et qui stresse beaucoup à l’hôpital. Ça finit par peser sur le moral des équipes mais on avance et fait avec.”  

Alors que son hôpital n’est pas censé accueillir de patients Covid, les urgences restent pourtant ouvertes. “Ça nous met la pression parce que potentiellement, chaque personne qui arrive peut être porteuse. On tente de savoir pourquoi ils se présentent. S’il y a un doute au niveau respiratoire, on tente de faire un scanner thoracique. Dans le cas où c'est positif, on renvoie dans les autres hôpitaux qui ont des services de réanimation, le nôtre n’en a pas. Si nos patients se dégradent, on est obligés de les transférer. Tout Covid part dans l'hôpital de deuxième ligne qui est situé à une trentaine de minutes en voiture.”

 

Rations de masques 

Des mesures de précaution, voilà ce qui a donc considérablement changé dans son quotidien depuis quelques semaines. “Au début de mon stage en novembre, on s’habillait en civil avec juste notre blouse. Maintenant, ce n’est plus le cas. C’est vraiment avec l’arrivée du Covid qu’on a changé nos habitudes : je ne serre plus la main de mes chefs, on porte tous nos masques. On a des rations de masques qu’on doit respecter, dans mon service c'est un par personne par jour. Des fois on a la chance d’en avoir deux. Ce sont des masques chirurgicaux. On n’a pas de FFP2, sauf si on fait un test à un patient suspecté d’être Covid”, explique Dr Mus qui confie au passage être devenu un “vrai maniaque”. “Je fais super attention. Et mes chefs sont pires ! Je ne sors pas. Quand je vois ce qu’il se passe dans d’autres régions, je me dis que je n’ai pas le droit de prendre de risque.” 

Dans ce nouveau rythme de vie quasiment 100% Covid, les trois internes expliquent tous les trois souffrir de l’éloignement, avec leur famille notamment. “Moralement ça va, je ne m’ennuie pas parce que je vais travailler tous les jours. Je garde un contact avec mes amis qui m’appellent beaucoup, d’autres m’ont envoyé des colis par la Poste. J’ai mes parents qui me soutiennent, m’envoient des messages tout le temps. Mais je suis Parisienne et en ce moment, je reste à Orléans tout le temps. Je n’ai plus de bulle d’oxygène, alors que normalement je rentre tous les week-ends”, confie TFR.  

Dr Mus, lui, rentrait chez sa famille le week-end mais à partir de la semaine prochaine,...

tout risque de changer. “J’ai une chambre à l’hôpital mais le week-end elle est donnée à un intérimaire qui vient faire l’astreinte. Mon domicile est chez mes parents donc jusque-là, je rentrais les voir. Mais à partir de la semaine prochaine, je vais potentiellement m’occuper d’une unité Covid qui est en train d’être montée. Je vais sûrement avoir un logement dédié. Quand j’aurais ce logement et que je ferai que du Covid tous les jours, le fait de plus avoir de contact du tout avec ma famille risque d’être compliqué”, reconnaît-il. 

Isolé dans un logement prêté pendant le Covid, ECSDM l’est déjà. “Je n’habitais pas à proximité de l’hôpital et mes parents sont considérés comme fragiles et à risque, donc j’ai pris un studio. J’ai une famille nombreuse avec un grand appartement avec vue sur la mer. Là, ça change tout d’être dans ce studio, surtout qu’il donne sur l’hôpital et que ça ne permet pas vraiment de couper. Ça me rappelle ma Paces”, plaisante-t-il. 

 

“Emotionnellement, c’est chargé” 

En plus de la solitude qui leur pèse et l’impression de ne “jamais vraiment décrocher”, la charge émotionnelle est parfois difficile à gérer. “Devoir dire à des patients qu’ils vont aller en réa, que leurs proches ne pourront pas aller les voir, qu’ils seront peut-être intubés pendant deux semaines, c’est difficile, témoigne ECSDM. Et puis derrière, sans le dire, on pense forcément que les patients risquent de décéder sans avoir revu leurs proches. Une fois décédés, aucune visite n’est possible. Parfois ils se disent adieu par téléphone. C’est terrible. J’ai fait mon premier semestre en cancéro. Des fins de vies, j’en ai déjà vu. Mais là, c’est terrible pour la famille, le patient, et même nous. On est formés à ça, mais... Emotionnellement, c’est chargé.” 

Alors tous les trois disent s’appuyer sur leurs équipes, précieuses. “J’ai de la chance d’avoir des supers chefs, hyper compréhensifs qui font tout pour nous alléger la charge de travail quand c’est trop difficile”, illustre par exemple TFR. “On se sent très soutenus. C’est important de savoir qu’on n’est pas à l’abandon ni seul comme c’est le cas pour certains internes. Mes chefs m’ont même dit de ne pas hésiter à les appeler pour qu’ils interprètent des scanners pour moi, pendant mes gardes quand je suis débordée. Ils sont là pour nous et relisent jusqu’à l’heure qu’ils peuvent le soir car eux, le lendemain, ne sont pas en repos de garde. Si j’ai besoin la nuit, que j’ai un problème ou un doute : je les appelle, ils ont un téléphone avec eux. Moralement parlant, c’est important de sentir que les chefs nous comprennent, sont conscients que c’est difficile pour...

nous et qu’ils nous lâchent du lest quand ils peuvent. A l’hôpital, on se serre les coudes et on est tous solidaires.”  

Pour Dr Mus, l’effet “esprit d’équipe” est d’autant plus présent dans un petit hôpital. “On est un petit hôpital, tout le monde se fait la bise, se serre la main d’habitude, l’ambiance est très bonne.” Quant à ECSDM, il va même jusqu’à qualifier son chef de service de personne “exceptionnelle”. “On a des réunions hebdomadaires. Il nous demande comment on va, comment va l’équipe, comment faire en sorte que ça aille mieux, il demande des comptes-rendus journaliers sur la charge de chacun, sur les problèmes de chacun. Son management, c’est clairement ce qui nous fait tenir”, affirme-t-il.  

 

“S’il y a un sursaut, j’en ferai partie” 

Une bienveillance qui suscite d’ailleurs une note d’espoir chez ECSDM. “Quand je vois les jeunes chefs qui se soucient de nous, même ceux qui me suivent sur Instagram et qui me disent 'merci les internes, heureusement que vous êtes là', je me dis que les choses peuvent peut-être changer. Il y une prise de conscience de la valeur de chacun. Et aussi qu’être manager n’est pas inné. J’ai beaucoup d'espoir en nous, nouvelle génération. Maintenant, il faut aussi penser à la revalorisation de nos salaires. En ce moment, je fais des gardes en pleine pandémie payées 7 euros net de l’heure, de nuit entre 18h30 à 8h30 le matin”, pointe l’interne.  

"Ça fait écho à ce qu’il se passe depuis quelques mois, la grève des internes notamment à cause de nos conditions de travail, renchérit Dr Mus. On voit avec cette crise que sans les internes, il n’y a rien qui se passe. Sans les internes, l’hôpital ne tourne pas. Je pense qu’il y aura un avant et un après. Et j’espère une grosse mobilisation pour exiger que des mesures soient prises pour l’hôpital public. On ferme des lits depuis des années, il n’y a plus de personnel. Quand tu sais que face à cette pandémie on est en tension permanente pour ne pas attraper le virus parce qu’on n'a pas de moyens, je me dis que quand même, dans un pays comme la France censé avoir un excellent système de santé, qu’il y aura un sursaut. Je le souhaite. En tout cas s’il y a un sursaut, j’en ferai partie.”  

Plus sceptique, TFR a, elle, peur d’être déçue et préfère ne pas se “voiler la face”. “Un avant et un après la crise ? Je ne pense pas. Pour moi, après cette crise épidémique, il y aura une crise économique. Ça ne va pas être la priorité de l’Etat de s’occuper des hôpitaux. Je ne m’attends pas à des miracles. J’en rêve mais déjà quand ça allait bien, l’Ondam était à 2,4. Cette crise, c’est un marathon.”  

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