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@Eugénie Izard

"On a voulu me faire taire" : sanctionnée pour avoir signalé des maltraitances sur une fillette, elle dénonce les "pressions" de l'Ordre des médecins

Pendant huit ans, la Dre Eugénie Izard a fait l'objet de poursuites ordinales après avoir signalé des suspicions de maltraitance sur une fillette. Dans son dernier livre, la pédopsychiatre dénonce des "pressions" exercées par l'Ordre, "l'un des bastions d'un pouvoir patriarcal et vertical". Elle appelle aussi à réformer cette institution qui "trahit sa mission première : protéger les patients, défendre la dignité de la médecine et garantir la justice professionnelle". Entretien.

09/04/2026 Par Louise Claereboudt
Interview Déontologie
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@Eugénie Izard

Pour la Dre Eugénie Izard, pédopsychiatre à Toulouse, les ennuis ont commencé au printemps 2015 lorsque le père de Manon, une enfant qu'elle suit, dépose plainte contre elle devant l'Ordre des médecins. L'homme est lui-même médecin. Sa fille l'accuse de maltraitances, qu'Eugénie Izard a signalées.

Si le père finit par retirer sa plainte à l'issue de la première conciliation, le conseil départemental de l'Ordre de la Haute-Garonne décide de la poursuivre devant la chambre disciplinaire régionale "aux motifs de non-respect de l'autorité parentale et d'immixtion dans les affaires de famille".

La pédopsychiatre reçoit un avertissement en 2018, mais le CDOM 31 fait appel. Sa sanction est alourdie en décembre 2020 : 3 mois d'interdiction d'exercer. Un nouveau grief est en effet retenu : violation du secret professionnel. En cause : un signalement effectué au juge des enfants et non au procureur de la République.

La pédopsychiatre saisit le Conseil d'Etat, qui, en mai 2022, juge que le signalement ne saurait caractériser un manquement. L'affaire est renvoyée à la chambre disciplinaire nationale de l'Ordre concernant l'immixtion dans les affaires de famille. Verdict : 3 mois d'interdiction d'exercer, dont 1 avec sursis. Son appel au Conseil d'Etat ne sera pas admis.

Souhaitant "briser le silence", elle a publié le 26 mars Ces enfants qu'on maltraite – la pédopsychiatre qu'on a voulu faire taire, aux éditions Plon. Pour Egora, elle revient sur les pressions qu'elle dit avoir subies au cours de huit années de procédures.

 

Egora : Dans votre livre, vous retracez "huit années" de déboires avec l'Ordre suite à un signalement d'enfant. Vous dites qu'on a voulu vous "faire taire"…

Dre Eugénie Izard : Je crois que la première fois que je m'en suis rendu compte, c'était en sortant de la première réunion de conciliation, que je raconte dans le livre, lors de laquelle le Dr S. [conseiller ordinal] m'a énuméré tout un tas d'injonctions pour que je ne suive plus l'enfant, pour que je ne voie plus sa mère, pour qu'aucun membre de mon réseau (Reppea*) ne prenne en charge cette situation… Sur le moment, j'étais sous le choc. Puis j'ai compris qu'il s'agissait de pressions pour me faire taire.

"En sortant de cette conciliation, je ne peux contenir mes larmes. Je sens qu'un piège vient de se refermer sur moi et que les violences que je suis en train de subir ne vont pas s'arrêter là. J'ai peur, je me sens faible, fragile, écrasée, une proie à leur merci. Les mandarins en blouse blanche sont aux abois. La chasse a commencé."
 

Extrait de Ces enfants qu'on maltraite – la pédopsychiatre qu'on a voulu faire taire

Pourquoi selon vous ?

À ce moment-là, j'ai l'impression de déranger un système qui, je le sens, est déjà très en place. Lors de la réunion de conciliation, plusieurs personnes invoquent indirectement le syndrome d'aliénation parentale et traitent la situation comme si les maltraitances n’avaient jamais existé. La mère de l'enfant est qualifiée d'"hyperactive", mais je comprends que le sens implicite est celui d'"hystérique". Je découvre un système bien rodé qui se déroule sous mes yeux sans que je ne puisse rien faire pour tenter de les [les conseillers ordinaux et l'avocate de l'Ordre, NDLR] faire raisonner un peu plus objectivement sur cette situation.

Quel est ce système "bien rodé" que vous décrivez ?

On est face à une organisation culturelle patriarcale dont l'idéologie repose sur la domination masculine sur les femmes et les enfants. C'est ce que j'ai découvert tout au long de cette affaire avec l'Ordre. Mais dans mon livre je vais plus loin, et je démontre que ce système est en réalité généralisé auprès de nombreux professionnels et institutions dans la justice dans la façon dont sont faites les évaluations des enfants, au travers de toutes ces croyances de l'aliénation qui entravent leur protection.

Je constate que l'Ordre des médecins est très imprégné de cette même organisation culturelle patriarcale, qu'il a les mêmes réflexes, les mêmes conditionnements, pour traiter ces affaires d’enfants maltraités et le sort des médecins qui tentent de les protéger.

Le monde médical est-il tout entier gangréné ?

Non, bien au contraire ! Je trouve que les médecins sont assez ouverts aux problématiques de maltraitance et de violence sur les enfants. Ce sont seulement certaines personnes qui organisent le maintien de cette culture patriarcale. Je ne généraliserai pas, pas même à l'ensemble des ordres. Certains conseillers sont bien intentionnés et ont envie de bien faire leur travail. C'est le système qui ne va pas et la façon dont ils utilisent abusivement leur pouvoir.

"L'Ordre des médecins, par son histoire, sa structure et sa culture, demeure l'un des bastions d'un pouvoir patriarcal et vertical."

Extrait de Ces enfants qu'on maltraite – la pédopsychiatre qu'on a voulu faire taire

À peine 5 % des signalements de violences sexuelles sur mineurs émanent du corps médical**. Est-ce la crainte des poursuites qui empêche les médecins d'agir pour le bien des enfants ?

Je le crois tout à fait pour en avoir parlé avec de nombreux confrères et pour avoir moi-même été confrontée à ces situations à maintes reprises. Il y a clairement une peur des représailles si on signale. L'Ordre nuit à la libération de la parole des médecins, au fait que les médecins puissent signaler. On ne sait pas ce qu'on peut dire, ce qu'on ne peut pas dire. Et même quand on dit ce qu'il faut, on est sanctionnés.

Je ne suis pas la seule à avoir été sanctionnée. Nous avons monté un collectif [Médecins Stop violences] avec 70 praticiens. Nous venons d'être auditionnés à l'Assemblée nationale dans le cadre de la commission d'enquête sur le traitement judiciaire des violences sexuelles incestueuses parentales commises contre les enfants et la situation des parents protecteurs, notamment des mères protectrices. Cette enquête, je l'espère, permettra aussi de mettre en lumière les pressions subies par les médecins et la silenciation des médecins par l'Ordre.

C'est important pour vous aujourd'hui de "briser le silence" ?

J'ai passé ma vie à essayer d'alerter à travers mon engagement pour les enfants. La force des agresseurs ne tient que par notre silence. C'est pour cela que c'est important de briser ce silence, mais aussi d'ouvrir des portes pour tous ceux qui ont envie de le briser. Je pense à tous ces parents protecteurs, en particulier aux mères dans le cas des situations d'inceste, et aux professionnels qui vivent ces situations. Toute la société est prise dans cette silenciation quelque part.

Nous avons tous les chiffres sur les violences sexuelles : 160 000 enfants victimes chaque année, seulement 5 % des auteurs sont poursuivis, 95 % des affaires sont classées sans suite. Le problème, c'est que la société n'a pris conscience que de chiffres, elle n'a pas pris conscience de ces victimes réelles. Les auteurs n'étant pas reconnus, les victimes ne le sont pas non plus…Ce ne sont que des chiffres. J'ai tâché de les rendre visibles en les faisant exister dans mon livre.

"J’ai choisi de dévoiler l'indicible, d'offrir une voix à ces enfants maltraités et de dénoncer certains systèmes qui visent à les faire taire. Ces systèmes, pour lesquels la vérité est une menace, ne survivent que grâce à notre silence. J’ai choisi de le rompre."

Extrait de Ces enfants qu'on maltraite – la pédopsychiatre qu'on a voulu faire taire

Un pré-rapport de l'IGF pointe des failles dans le traitement des signalements et des plaintes par les conseils de l'Ordre. Ce constat va-t-il dans le sens de votre expérience ?

J'ai été très surprise de retrouver dans le rapport de l'IGF les mêmes choses que je dénonce dans mon livre. J'ai étudié un certain nombre de dossiers dans lesquels l'Ordre ne fait pas justice et tente plutôt d'étouffer ces affaires. Je ne parle pas uniquement des évaluations, mais aussi de médecins qui ont eux-mêmes agressé des patientes. J'évoque par exemple le cas d'un psychiatre qui a épousé sa patiente et le conseil régional de l'Ordre a trouvé ça normal…

C'est une institution judiciaire qui est complètement partiale. Le rapport de l'IGF le souligne également. L'Ordre est par ailleurs complètement juge et partie. Dans sa structure même, il ne peut pas prétendre aux exigences d'impartialité de la Cour européenne des droits de l'Homme (CEDH).

Une réforme en profondeur de l'Ordre est-elle possible ? Faut-il aller jusqu'à la dissolution ?

C'est plus qu'une réforme qu'il va falloir faire, je crois. Je propose de reconstruire un autre système pour protéger les patients et porter notre éthique. Un système qui serait beaucoup plus démocratique, comme ce qui se fait au Royaume-Uni avec des associations de patients qui sont impliquées dans les instances.

"J'ai longtemps espéré une réforme, l'existence d'un organisme portant l'éthique de notre profession étant cruciale. Mais je pense aujourd'hui que l'Ordre est trop sclérosé pour évoluer"

Extrait de Ces enfants qu'on maltraite – la pédopsychiatre qu'on a voulu faire taire

Vous plaidez également pour rendre obligatoire le signalement par les médecins. L'Ordre y était jusqu'ici réticent, craignant un éloignement des enfants des soins. Que répondez-vous à cela ?

C'est complètement faux. On sait que dans les pays où le signalement est obligatoire, cela n'a pas éloigné les patients des soins. Au contraire, dès lors qu'ils sont signalés, ces enfants peuvent être pris en charge. Les parents maltraitants n'emmènent pas leur enfant chez le médecin. Je le vois avec les enfants placés dont je m'occupe. Beaucoup n'avaient jamais vu un médecin de leur vie avant d'être placés. L'argument de l'Ordre ne tient pas debout. Et, de toute façon, le plus important, c'est de les protéger.

Vous demandez parallèlement une "immunité disciplinaire effective" pour les médecins qui signalent…

Je fais référence à la loi du 5 novembre 2015 qui prévoit que la responsabilité des médecins ne peut pas être engagée sur les signalements qu'ils font dans la mesure où ils ont agi de bonne foi. C'est la loi pénale, mais l'Ordre s'assoie dessus. C'est une justice d'exception qui fait en réalité ce qu'elle veut et abuse de ses pouvoirs.

Quel message avez-vous tenu à porter devant la commission d'enquête parlementaire ? Qu'espérez-vous de ces travaux ?

J'ai expliqué que la problématique centrale était qu'on ne croyait pas les enfants. J'ai essayé de proposer des solutions pour qu'on puisse évaluer les déclarations d'agressions sexuelles des enfants. Une méthodologie existe, mais elle a été proscrite à partir de la commission parlementaire d'Outreau qui a été complètement instrumentalisée et qui, depuis 20 ans, nous empêche d'utiliser la seule méthode permettant d'évaluer la crédibilité de la déclaration des mineurs, le SVA, pourtant utilisé partout dans le monde. Il faut revenir à un peu de raison et d'objectivité avec des méthodes qui sont valides et permettent de reconnaître ces enfants victimes.

J'ai vraiment espoir dans cette enquête parlementaire. On a des députés qui ont pris conscience de la gravité de ce qui se passe.

Comment vous sentez-vous aujourd'hui ? Avez-vous l'impression d'être bridée dans votre pratique ?

J'ai traversé une période difficile, je dirais durant les trois premières années de la procédure qui a duré huit ans, et puis, petit à petit, j'ai développé des stratégies de survie, d'adaptation et de résilience jusqu'à arriver à plaider moi-même lors de ma dernière audience devant la chambre disciplinaire nationale de l'Ordre des médecins, sans avocat. J'avais suffisamment repris confiance en moi pour le faire. Aujourd'hui, je n'ai plus peur concernant les poursuites ordinales car, pour moi, cette institution n'est plus légitime dans la mesure où elle ne nous respecte pas.

Comme beaucoup de confrères, j'avance un peu comme en temps de guerre avec mes patients. Il y a des enfants maltraités qu'on ne peut pas voir à cause de l'autorité parentale conjointe. Je devrais pouvoir les soigner ces enfants, c'est mon métier, c'est ma vocation. Or, je ne peux pas exercer mon métier comme je devrais l'exercer. C'est pour ça que j'ai écrit ce livre. Car je ne souhaite pas terminer ma carrière ainsi. Mon but ultime est que tous ces enfants aient accès aux soins, soient protégés et puissent être entendus. Je ne perds pas espoir.

*Réseau de professionnels pour la protection de l'enfance et l'adolescence

*Rapport HAS 2014 

Faut-il réformer l'Ordre des médecins ?

Pascal LIGIER

Pascal LIGIER

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Comme dans toute organisation professionnelle, qu'elle soit syndicale ou autre, on trouvera toujours des abus avec des notes de fr... Lire plus

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