Pompidou

Visite officielle de Georges Pompidou à l'hôtel de ville de Brest en octobre 1971 @Michalowski Sigismond, Licence CC-BY-SA, Collection Musée de Bretagne / Écomusée de la Bintinais

Quand le secret médical justifie le "mensonge d'Etat" : ces Présidents malades qui ont fait courir un risque à la France

De l'anévrisme de l'aorte du général de Gaulle à l'AVC de Jacques Chirac, en passant par la maladie de Waldenström de Georges Pompidou et le cancer de la prostate de François Mitterrand… Dans "Le Crépuscule des dieux" (Editions de l'observatoire), le journaliste Patrice Duhamel revient sur les drames intimes des Présidents de la Cinquième République, devenus des "secrets" voire des "mensonges d'Etat". A moins d'un an de l'élection présidentielle, l'ouvrage pose une question fondamentale : "Où s'arrête le secret médical quand il s'agit du chef des armées et du gardien de l'arme nucléaire?" 

26/06/2026 Par Aveline Marques
Histoire
Pompidou

Visite officielle de Georges Pompidou à l'hôtel de ville de Brest en octobre 1971 @Michalowski Sigismond, Licence CC-BY-SA, Collection Musée de Bretagne / Écomusée de la Bintinais

20 octobre 1968. Le Professeur Jean Bernard, éminent hématologue et cancérologue, reçoit un confrère à son domicile, le Dr Alain Pompidou. Le fils de l'ancien Premier ministre de Charles de Gaulle, désormais candidat à la présidentielle, vient lui soumettre les résultats d'analyse de sang et de la moelle osseuse de son père, épuisé par ses six années passées à Matignon. Le couperet tombe : "leucémie lymphoïde chronique". "Quelles vont être les conséquences politiques ?", s'interroge ce soir-là Jean Bernard dans son journal intime, un document exceptionnel et "historique" sur la maladie des "princes"*, dont le journaliste Patrice Duhamel publie des extraits, 20 ans après sa mort. "Quelle conduite aurait-on dû tenir s'il avait encore été Premier ministre ? Comment assurer le secret, un secret lourd et surprenant qu'on porte comme un corps étranger?" 

Durant plus de trois ans, ce grand médecin, résistant et écrivain a suivi dans l'ombre l'évolution de la maladie de Waldenström de Georges Pompidou, chroniquant son calvaire au fil des pages de son journal, précieusement conservé par sa famille. Régulièrement en contact avec Alain Pompidou et le Dr Jean Vignalou - le médecin personnel de Georges Pompidou, Jean Bernard pilote à distance, et dans le plus grand secret, la stratégie thérapeutique de ce patient pas comme les autres. 

Un "mensonge généreux fait au malade" 

S'il se savait gravement malade avant d'être élu Président en juin 1969, Pompidou lui-même n'a su qu'en décembre 1972 que son mal était incurable et il n'en a jamais connu le nom. En lui cachant le diagnostic, ses proches pensent l'épargner et lui permettre de garder l'espoir de tenir jusqu'à la fin de son mandat. "Dans les années 70, les médecins français n'informent pas le patient d'une maladie incurable puisqu'il n'existe pas encore de traitement efficace", justifiera Alain Pompidou, des dizaines d'années plus tard. 

En 1955, deux autres médecins avaient fait le choix de ne pas révéler la vérité à leur célèbre patient. Lorsque Charles de Gaulle présente un collapsus cardiovasculaire dans les suites de son opération de la cataracte, le Pr Paul Milliez, spécialiste mondialement reconnu de l'hypertension artérielle, décèle un grave problème de circulation sanguine, signe probable d'un anévrisme de l'aorte. Avec le Dr André Lichtwitz, le médecin personnel du général, ils décident de ne rien lui dire. "Nous étions bien conscients, tous les deux, que si nous disions quelque chose au général, avec sa rigueur morale, il se retirerait définitivement et refuserait toute nouvelle action politique", confie Paul Milliez. Une décision "historique", commente Patrice Duhamel. "Ils étaient absolument convaincus que si de Gaulle avait su qu'il avait un anévrisme de l'aorte - son père en étant mort - il n'aurait pas fait courir au pays le risque de disparaître brutalement." 

"Y a-t-il, dans l'Histoire, des chefs d'Etat gouvernant avec si peu de globules dans le sang?" 

Milliez se tait "et aura eu raison de se taire, écrit Jean Bernard dans son journal. Mais son choix a-t-il valeur de modèle?" L'hématologue s'oppose, quant à lui, à la "règle du mensonge généreux fait au malade". Le secret entourant la maladie grave dont souffre Georges Pompidou pèse lourdement sur sa conscience. Le médecin écrit pour "témoigner"**, mais aussi pour "raconter ce qu'il est en train de vivre et dont il ne peut pas parler", explique Patrice Duhamel à Egora. "On comprend bien qu'il aurait voulu voir Pompidou et lui dire les choses. Il considérait que ce n'était pas très raisonnable de se présenter avec ce risque permanent et d'imaginer aller au bout de son mandat avec cette maladie." "L'évolution de ce Waldenström est moyenne, observe Jean Bernard en mai 1973. Ce qui est difficile, c'est de concilier cette évolution avec les obligations d'un chef d'Etat", juge-t-il. En décembre de cette même année, il s'alarme : "Y a-t-il, dans l'Histoire, des chefs d'Etat gouvernant avec si peu de globules dans le sang ?"  

En mars 1974, la fin est proche. Pompidou, qui enchaine les crises, ne se rend plus à l'Elysée que deux heures par jour. Le 31 mars, le Président est ramené à Paris à bord d'une ambulance "maquillée" pour ne pas éveiller les soupçons : "ulcération rectale, septicémie à germe intestinal partie de l'ulcération, collapsus lié aux toxines microbiennes", diagnostique Jean Bernard, appelé à son chevet. Le Président décède le 2 avril, mais il faut attendre le 9 avril pour qu'un communiqué de la famille, diffusé par le secrétaire général de l'Elysée, Edouard Balladur, mentionne la maladie de Waldenström dont souffrait le Président. 

A la mort de son successeur François Mitterrand, le 8 janvier 1996, la vérité éclate huit jours après. Dans un livre qui fait scandale ("Le Grand secret"), le Dr Claude Gubler, son médecin de famille, et le journaliste Michel Gonod révèlent que le président socialiste a été emporté par un cancer de la prostate avec métastases osseuses… qui lui avait été diagnostiqué dès novembre 1981 par le Pr Ady Steg.  

Alors qu'il s'était engagé à publier des bulletins de santé tous les six mois pour rassurer les Français, marqués par la mort en exercice d'un Président dont on ignorait la maladie, François Mitterrand impose un secret absolu à Claude Gubler. Les bulletins publiés tout au long de ses deux mandats seront au mieux, incomplets et au pire, mensongers, ce qui vaudra au généraliste d'être sanctionné par l'Ordre pour "certificats tendancieux" [lire son interview par Egora]. Lorsque François Mitterrand subit une résection de la prostate à l'hôpital Cochin, en septembre 1992, un premier communiqué justifie l'intervention chirurgicale par "des troubles urinaires d'origine prostatique d'installation récente et d'évolution rapide vers la rétention". Face aux rumeurs, le cancer est finalement révélé quelques jours plus tard. Mais le communiqué affirme que la maladie a été prise "à son stade initial" et ne mentionne pas les métastases… 

Un malaise en plein Conseil des ministres 

"Excellement soigné et adaptant secrètement son rythme quotidien aux nécessités du traitement", François Mitterrand déjoue les pronostics qui ne lui donnaient que "deux mois à trois ans" à vivre et parvient au terme de son second septennat. Mais les deux dernières années passées à l'Elysée ont été "crépusculaires", "marquées par des souffrances insupportables", commente Patrice Duhamel. La cohabitation avec Edouard Balladur lui permet de prendre du recul par rapport à la politique intérieure. "Plus les jours passaient, plus augmentaient sa lassitude, son indifférence aux problèmes dont nous devions débattre", se souvient l'ancien Premier ministre, qui se retrouve confronté pour la seconde fois à la maladie d'un Président. Lorsqu'en avril 1995, François Mitterrand fait un malaise en plein Conseil des ministres, personne ne dit rien. "Aujourd'hui, ce serait impossible, assure Patrice Duhamel. Vous avez une dizaine de journalistes qui n'ont qu'à passer des coups de fil pour savoir ce qu'il s'est passé en Conseil des ministres. Un épisode comme celui-là serait connu en une demi-heure." 

Pompidou et Mitterrand n'avaient "ni la force de présider, ni le courage de démissionner" 

Ainsi, François Mitterrand a tenu jusqu'au bout. Mais "a-t-il vraiment présidé durant ces mois de douleurs ininterrompues ?, questionne Patrice Duhamel dans son ouvrage. Aurait-il pu affronter des urgences absolues, une crise française ou internationale majeure, des déplacements, des négociations interminables ?" Pour le journaliste, durant la dernière période de leur mandat, le secret entourant les maladies de Pompidou et de Mitterrand "a mis le pays en risque". "Ils n'avaient ni la force de présider, ni le courage de démissionner." Si l'article 7 de la Constitution de 1958 prévoit la possibilité d'un "empêchement" du Président de la République, sa nature n'est pas définie. Il est simplement mentionné qu'il doit être "constaté par le Conseil constitutionnel saisi par le Gouvernement". Une procédure "politiquement inapplicable", selon Patrice Duhamel. "On voit mal un Premier ministre réunir son conseil et aller voir le Conseil constitutionnel pour dire que le Président n'est plus en état. En tout cas pour Pompidou et Mitterrand, c'était totalement impossible." 

Check-up obligatoire pour les candidats? 

Faut-il, alors, s'en remettre au sens des responsabilités des dirigeants politiques ? La santé d'un Président de la République fait-elle vraiment partie de sa vie privée ? Pas "lorsqu'elle perturbe l'exercice des responsabilités présidentielles", tranche Patrice Duhamel. "Je considère comme absolument anormal que le pays n'en soit pas informé." A moins d'un an de la présidentielle, le journaliste appelle à un "minimum" de transparence, avec un "check-up" obligatoire pour tout candidat disposant de ses 500 parrainages et un "bilan régulier" durant le mandat.  

 

*Jean Bernard y relate également sa prise en charge du Shah d'Iran, lui aussi atteint d'une maladie de Waldenström. 

** Bien après la mort de Georges Pompidou, Jean Bernard a continué de garder le secret médical, se refusant toute sa vie à répondre aux questions des journalistes. Mais il écrivait pour être publié : "Les chapitres de ce journal concernant sa maladie seront publiés bien après ma mort." 

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Herve  Koskas

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Nous restons dans le gre à grè. L information doit etre claire: pas de surprise ; pas de dessous de table; c'est le but du S2 !. ... Lire plus

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