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Clémenceau : le médecin le plus puissant de l’histoire de France a son expo
Georges Clémenceau, homme politique-clé de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, était aussi médecin. À Paris, le musée qui lui est consacré propose depuis la mi-avril une petite exposition sur le rapport de ce grand personnage à son métier d’origine.
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Clémenceau. Ce nom évoque à lui seul tout un pan de l’Histoire de France : la "Grande guerre", qui lui valut le surnom de "Père la victoire", mais aussi l’affaire Dreyfus, qui le vit combattre pour la justice aux côtés de Jaurès et de Zola, ou encore la Commune, à laquelle il ne prit pas part, ce qui ne l’empêcha pas de prendre la défense des communards. Avec une vie si remplie, on oublierait presque que celui qu’on appelait également "le Tigre" avait un métier : la médecine.
Le musée Clémenceau, établi dans l’appartement que le grand homme occupait dans le 16e arrondissement de Paris, vient nous rappeler avec une exposition visible jusqu’à la fin du mois de juillet comment cette profession était pour lui bien plus qu’un gagne-pain. C'était un mode de vie. Cette exposition peut sembler modeste par ses dimensions : une salle en tout et pour tout. Mais elle n’en vaut pas moins le déplacement au moins pour deux raisons : son contenu, qui pour être bref, n’en est pas moins dense ; et son cadre, qui donne l’occasion de visiter le reste du musée et notamment l’appartement de celui qui exerça, entre autres responsabilités, celle de président du Conseil (le chef de l’exécutif sous la IIIe République) à deux reprises.
Un modèle d’humanisme
"On ignore assez souvent que Clémenceau est l’un des fondateurs de la santé publique, de la médecine du travail, de la reconnaissance des maladies professionnelles, remarque le Pr Philippe Charlier, légiste et commissaire de l’exposition. On peut ne pas l’aimer sur certains aspects de sa vie politique, mais il avait une grande intégrité et reste un modèle d’humanisme médical." De fait, Georges Clémenceau à vécu la médecine comme il a vécu la politique : tout était pour lui affaire d’engagement.
Dès ses études de médecine, effectuées à Nantes et à Paris à la fin des années 1850 et au début des années 1860, ce jeune homme issu d’une dynastie médicale (il est fils, petit-fils et arrière-petit-fils de médecins) manifeste un certain goût pour l’indépendance d’esprit. Il se fait remarquer pour son indiscipline chez les sœurs de l’Hôtel-Dieu Nantes, mais aussi à la Pitié à Paris, hôpital alors tenu par des religieuses. Son anticléricalisme, à une époque où l’on était encore loin de parler de laïcité, ne passe pas inaperçu. Même le sujet de sa thèse, sur la génération spontanée des éléments anatomiques, est choisi par goût du combat : il s’agissait pour lui de s’opposer aux travaux du catholique et bonapartiste Louis Pasteur.
Une vie aventureuse
L’exposition du musée Clémenceau présente des documents émouvants relatifs à cette période : un exemplaire de la thèse et le procès-verbal dressé par ses professeurs à sa soutenance en 1865, des notes prises par le futur président du Conseil en cours de médecine légale… Mais elle présente également des témoignages (ordonnances, carnet de consultations…) de la vie médicale postérieure de Georges Clémenceau. Et celle-ci est au moins aussi aventureuse que sa vie politique : une fois sa thèse en poche, le jeune diplômé part aux États-Unis, où il tente de s’établir comme médecin, mais où il donne également des cours de français et d’équitation… il rentre en France, s’installe dans sa Vendée natale, puis à Montmartre où juste avant la guerre de 1870, il ouvre un dispensaire, puis se fait élire conseiller municipal et député…
Une fois parvenu à des responsabilités nationales, Georges Clémenceau continuera longtemps à exercer dans son dispensaire, mais surtout, il fera de la santé l’un des domaines principaux de son action publique. Il est frappant de constater que les thématiques sur lesquelles il porte son attention sont aujourd'hui d’une grande actualité : il s’émeut des conditions dans lesquelles sont enfermés les malades psychiatriques, cherche à améliorer la qualité de l’eau, tente de faire supprimer la céruse (peinture au plomb responsable de nombreux cas de saturnisme), lutte contre l’alcoolisme, fait reconnaître les maladies professionnelles…
Une autopsie sans cadavre
Mais l’exposition du musée Clémenceau ne se limite pas à la vie publique de ce médecin engagé. "Nous avons tenté de traiter Clémenceau comme un véritable patient, explique Philippe Charlier. Il s’agissait de faire une autopsie sans cadavre, en travaillant sur ses pipes, ses ECG, son masque mortuaire… " C’est donc également à un examen clinique de la santé d’un grand de l’histoire de France que nous invite le musée Clémenceau. On peut notamment voir une radiographie thoracique effectuée après la tentative d’attentat dont, alors président du Conseil, le Tigre fut victime en 1919. La balle, que les chirurgiens ont préféré laisser en place, y est encore visible.
Autre curiosité : un électrocardiogramme réalisé en 1925, qui permet de poser un diagnostic rétrospectif d’arythmie cardiaque par fibrillation articulaire. Mais c’est d’une crise d’urémie que Clémenceau décède à l’âge de 88 huit ans, en 1929. Et le masque mortuaire exposé au musée permet d’en connaître davantage sur les causes précises du décès. « Les plis profonds visibles au niveau des deux lobes de l’oreille - signe de Frank - sont considérés […] comme associés à un risque plus élevé de maladies cardio-vasculaires, notamment chez les patients diabétiques, ce qui était le cas de Clémenceau, peut-on lire dans le petit catalogue édité par le musée. La crise d’urémie finale est ainsi peut-être due à une thrombose […] d’une ou des deux artères rénales par migration d’une plaque d’athérome*. »
Clémenceau et Monnet
Enfin, comme tout médecin, Clémenceau s’occupait de la santé de ses proches. L’un d’entre eux, le peintre Claude Monet, a particulièrement bénéficié de ses conseils. On peut même estimer que sans Le Tigre n’est pas tout à fait étranger au fait que le peintre ait pu, jusqu’à sa mort, continuer à travailler. Atteint d’une cataracte depuis 1912, c’est en effet sur les conseils de Clémenceau que le héraut de l’impressionnisme accepte en 1922 de rencontrer l’ophtalmologue de son ami, le Dr Charles Coutela. Clémenceau réussit à convaincre Monet de se faire opérer, et dans une lettre de 1923 exposée au musée, on voit qu’il a dû mettre une grande partie de sa légendaire énergie pour y parvenir. "L’hésitation serait un crime contre vous-même car il s’agit de vous faire la fin de vie d’un peintre au lieu de la fin de vie d’un employé en retraite", écrit l’ancien président du Conseil à son ami.
Quelques mois plus tard, des lunettes donnent d’excellents résultats. "Je revois le vert, le rouge, et enfin le bleu atténué", s’émerveille le peintre en 1923 dans une lettre au Dr Coutela. L’exposition ne le dit pas, mais Monet travaillait alors aux Nymphéas dont plusieurs panneaux étaient inachevés. Le chef-d’œuvre exposé à l’Orangerie est donc au moins en partie à mettre au crédit de Clémenceau, un médecin décidément pas comme les autres.
Adrien Renaud
* Clémenceau et la médecine, Musée Clémenceau, 2026, 10 €
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