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"Ne laisse jamais le système définir à ta place ce qu’est un bon médecin" : lettre à un futur généraliste
Les joies du métier, les erreurs à éviter, les leçons apprises au fil des années, les convictions forgées par l’expérience… Si vous pouviez revenir en arrière et adresser quelques mots au jeune étudiant en médecine que vous étiez, que lui diriez-vous ? Cet été, les médecins lecteurs d'Egora prennent la plume pour s'adresser à leurs futurs confrères. Dans sa lettre, la Dre Charlotte Nivon, "médecin de famille" installée depuis 2018, revient sur cette période difficile où elle a envisagé "de tout arrêter", avant de réorienter son activité pour en préserver le "sens".
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"Cher futur confrère, chère future consœur,
J’aurais aimé recevoir cette lettre lorsque j’étais étudiante. À cette époque, je n’avais qu’une certitude : je voulais être médecin de famille. J’ai beaucoup travaillé pour obtenir ce diplôme et jamais je n’ai douté de mon choix. Je voulais accompagner les patients dans la durée, connaître leur histoire, suivre plusieurs générations d’une même famille et exercer cette médecine de proximité qui représentait, à mes yeux, l’essence même de notre profession.
Lorsque je me suis installée en libéral en 2018, j’avais le sentiment d’exercer le métier dont je rêvais. Puis j’ai progressivement découvert un décalage entre la médecine générale que j’avais imaginée et celle que je vivais au quotidien. La médecine, je l’aime toujours autant. Ce qui m’a fait souffrir, c’est tout le reste. J’ai compris que le médecin généraliste était devenu le point de convergence de toutes les défaillances du système de santé. Lorsque l’hôpital est saturé, lorsque la psychiatrie manque de moyens, lorsque les spécialistes deviennent difficiles d’accès, c’est vers nous que les patients se tournent.
Avec les années, j’ai parfois eu le sentiment que les médecins généralistes étaient devenus responsables de tous les maux du système de santé mais décisionnaires de rien. Nous accueillons chaque jour des situations médicales, psychologiques et sociales de plus en plus complexes, tout en devant composer avec une charge administrative croissante. Nous passons une part importante de notre temps à justifier, remplir, coder, certifier et rendre des comptes.
J’ai également compris que le modèle économique de la médecine conventionnée pousse progressivement à l’inverse de ce que l’on nous a enseigné. Le temps médical est devenu une variable comptable. Une consultation longue avec un patient âgé, polypathologique ou en souffrance psychique reste insuffisamment valorisée alors même que ces situations constituent désormais une grande partie de notre activité. Tout le monde parle de santé mentale ; dans les faits, nous accueillons cette souffrance toute la journée et l’on nous demande souvent d’y répondre en quelques minutes. Peu à peu, j’ai eu le sentiment de perdre le sens de mon métier.
Au fil des années, j’ai également acquis la conviction que la médecine générale libérale telle que nous l’avons connue est progressivement appelée à disparaître. Je vois se dessiner un modèle où le médecin devient davantage gestionnaire et coordinateur que médecin de famille. La rémunération tend à s’éloigner de l’acte médical au profit de logiques forfaitaires ou de capitation, tandis que de plus en plus de tâches sont déléguées aux assistants médicaux, aux infirmiers de pratique avancée et demain probablement à l’intelligence artificielle. Je ne suis pas opposée à ces évolutions lorsqu’elles améliorent l’accès aux soins. Je m’interroge cependant sur leurs conséquences. Ce qui fait la richesse de la médecine générale n’est pas seulement la compétence technique ; c’est la relation humaine construite au fil des années. Je crains que cette dimension ne soit progressivement sacrifiée au profit d’une logique organisationnelle et budgétaire. J’ai vu autour de moi de nombreux confrères et consœurs s’épuiser, parfois quitter le libéral ou se reconvertir. D’autres continuer malgré un profond mal-être. J’ai moi-même traversé une période où j’ai envisagé de tout arrêter.
Finalement, j’ai fait un autre choix. Le 1er janvier 2025, j’ai décidé de me déconventionner afin de retrouver une liberté d’exercice et surtout du temps médical. Du temps pour écouter, expliquer, réfléchir et accompagner. Du temps pour pratiquer la médecine qui m’avait donné envie de devenir médecin de famille. Je ne prétends pas détenir la vérité. Peut-être que l’avenir me donnera tort. Mais je sais que je ne pouvais plus continuer à exercer d’une manière qui me faisait perdre le sens de mon engagement.
Pour autant, loin de moi l’idée de te décourager. Être médecin reste l’un des plus beaux métiers du monde. La médecine générale est une spécialité extraordinaire. Elle permet d’apprendre toute sa vie, d’explorer de nombreux domaines et d’accompagner les patients dans toutes les étapes de leur existence. Si j’avais un seul conseil à te donner, ce serait celui-ci : ne laisse jamais le système définir à ta place ce qu’est un bon médecin. Préserve ton indépendance, ton esprit critique et ton humanité. Les organisations changeront, les technologies évolueront, les modes d’exercice se transformeront. Mais derrière chaque consultation se trouve une personne qui attend avant tout d’être comprise. Le plus grand risque n’est pas de sortir du cadre. Le plus grand risque est de perdre le sens de ce qui t’a conduit vers cette profession. Je te souhaite de trouver le mode d’exercice qui te correspondra et de rester fidèle à tes valeurs. La médecine est avant tout une rencontre humaine. C’est ce qui la rend si belle.
Bien confraternellement.
Charlotte Nivon, médecin de famille installée depuis 2018 en zone semi rurale."
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