"On m'enlève le fruit de mon travail" : à l'aube de la retraite, une généraliste dénonce la préemption de son cabinet par la mairie

23/06/2023 Par Marion Jort
Témoignage
Après plus de trente ans d’exercice en zone sous-dotée, Hélène, médecin généraliste, a décidé de raccrocher la blouse, lasse de sa surcharge de patients et de ses conditions d’exercice. Alors qu’elle s’apprêtait à vendre son cabinet qui représente aujourd’hui toutes ses économies, la mairie a décidé d’user de son droit à préempter son local… à ses conditions, pour y installer un autre praticien. Dénonçant un “achat de clientèle déguisé”, elle se désole également de l’attitude de la municipalité qui lui “ôte le fruit de son travail de toute une vie” sans états d'âme. Témoignage.  
  

Hélène* a le cœur lourd. À 67 ans, cette généraliste installée dans un quartier parisien en zone sous-dense s’apprête à prendre sa retraite. Mais ce départ n’est pas celui qu’espérait la praticienne qui a “vraiment tout donné à la médecine”... si bien qu’elle a lancé un appel à l’aide sur Egora. 

Éreintée, après 32 ans d’exercice en tant que médecin de famille ultra engagée auprès de ses patients, elle s’est décidée à sauter le pas et prévenir la Caisse autonome de retraite des médecins de France de son intention de cesser son activité pour le mois de juillet. “J’ai exercé dans un quartier populaire de Paris parce que j’avais à cœur de faire un accès aux soins pour tous et de faire de la prévention. C’est un quartier qui était tout de même moins difficile il y a 32 ans mais qui s’est transformé avec le temps”, explique-t-elle sourire aux lèvres. “Je soigne deux générations, j’ai des gens qui viennent me revoir avec leurs petits-enfants. J’ai une notoriété assez importante auprès des médecins qui exercent autour de mon cabinet. Je suis connue des hôpitaux à proximité”, ajoute encore Hélène, intarissable sur son activité, sa “passion”, sa “vocation”

Fièrement, elle assure avoir pratiqué la médecine qu’elle voulait tout en élevant seule ses trois enfants. “Je me suis énormément investie. J’ai fait de la HAD, j’allais en pleine nuit en visite à domicile. J’ai fait partie des réseaux ville/hôpital pour les hépatites à l’époque, j’ai participé au réseau anti-douleur d’un hôpital parisien, j’ai fait un DU** de gynécologie, je fais de la permanence des soins le samedi. Tous mes patients qui ont des maladies graves, comme un cancer, ont mon numéro personnel et peuvent me joindre, à tout moment de la journée, de la nuit et même le week-end”, liste-t-elle machinalement. 

Son quotidien n’est pas non plus de tout repos. “Je commence entre 8h30 et 9h. Je consulte jusqu’à 12h30, entre 12h30 et 14h je fais des visites de personnes âgées qui ne peuvent pas se déplacer. Je reprends les consultations à 14h et je ne suis pas une rapide en consultation, poursuit Hélène. J’ai parfois affaire à une population qu’il faut aider pour prendre les rendez-vous, je termine souvent à 20h et 20h30. C’est démentiel. Et je ne vous parle pas de mon retard sur la partie administrative que je rattrape le week-end.”    

 

“Je suis tout le temps au travail” 

Rien ne l’arrêtait, plaisante-t-elle… mais le Covid, lui, a changé la donne. “Déjà, dans les cabinets, on a perdu nos remplaçants qui sont partis faire de la vaccination. Je ne trouvais plus personne. Il faut aussi parler de l’agressivité des patients qui n’hésitent plus à se retourner contre leur médecin traitant. La période où on n’avait pas de masque, pas de gel… c‘était compliqué”, se remémore-t-elle. Exerçant dans un cabinet isolé, sans secrétariat, la médecin se dit aujourd’hui “fatiguée” par cette somme de patients. “À 67 ans, j’ai décidé de m’arrêter pour profiter un peu de ma vie, de mes enfants et des petits. On peut profiter de rien, je suis tout le temps au travail”, souffle-t-elle, lasse. Pour pouvoir partir, il lui faut vendre son cabinet. “Il est petit et donne sur la rue. Il est accessible, il a des qualités, mais il n’y a pas de place pour un secrétariat, pour un deuxième médecin…”, explique Hélène.  

Sans chercher à le vendre en tant que cabinet médical, elle trouve un acheteur rapidement. Mais rien...

ne se passe comme prévu… “15 jours avant la fin du délai du droit de préemption, la mairie s’est positionnée. Des personnes se sont présentées assez violemment en disant qu'elles voulaient acheter mon local. Elles m’ont juste dit ‘on veut préempter, on veut visiter’ point.” Un comportement qu’elle qualifie de “brutal” et qui provoque sa colère. “Pendant toutes ces années d’exercice, les gens de la mairie ne se sont jamais intéressés à mon travail, malgré nos conditions difficiles. Et là d’un coup, ils apparaissent”, dit-elle amèrement.   Mais Hélène confie surtout son “incompréhension”. “Je suis dans un environnement HLM. Autour de moi, il y a trois quart des locaux qui sont vides depuis au moins trois mois et qui ont été rachetés par la mairie. Pourquoi dépenseraient-ils des sous en plus pour le mien ?”, souffle-t-elle. Elle craint pour la valeur de son bien… “Je n’ai rien à cacher. Mon local vaut 240.000 euros. La mairie ne le préemptera jamais à mes conditions… sauf que j’ai besoin de cet argent-là ! Ils me mettent dans une situation pénible.”  

 Et puis… la goutte d’eau. “Ils ont eu le culot de me dire que c’était pour y mettre un médecin. Mais pour moi, c’est de l’achat de clientèle déguisé. Et ça, je ne suis pas d’accord !”, ajoute Hélène sans décolérer. “En plus, quel médecin ils vont y mettre ? Quel médecin aujourd’hui veut aller travailler en cabinet seul ?”, tente-t-elle de raisonner.  

 

La mairie persiste 

Malheureusement, ses craintes se confirment rapidement. “La mairie ne m’a même pas téléphoné. J’ai reçu la visite d’un huissier la semaine dernière, mandaté par la ville de Paris, qui m’a brutalement remis un courrier dans lequel on m’informe de la décision de préempter mon local”, murmure-t-elle, éteinte. Une nouvelle qui la bouleverse au point de faire un malaise. “Il était désolé pour moi, mais ça ne change rien…” Finalement, la proposition est alignée aux 240.000 euros convenus avec l’acheteur initial, mais la mairie n’a pas encore indiqué à Hélène quand elle serait prête à lui verser les fonds. “Ils me portent préjudice, je ne sais pas quand ils me verseront l’argent. Je ne toucherai probablement pas ma retraite immédiatement… et je comptais sur la vente de mon local pour finir de rembourser au moins mon appartement personnel”, se désole-t-elle.  

D’autant qu’en attendant… elle est tenue de continuer à assumer toutes les charges de son cabinet. “Je vais continuer à payer les charges de copropriété, la taxe foncière, l’électricité, l'assurance. Je suis donc perdante sur mon prix de vente.” Comme elle le craignait également, son local servira de cabinet médical. “Ils n’ont pas mis que ce serait un local à usage commercial comme c'est souvent le cas. Là, ils précisent bien que c’est à usage médical”, souffle-t-elle, la voix éteinte.  

 

“Je ne me suis pas enrichie” 

Cette situation met Hélène hors d’elle. “En tant que médecin généraliste, je ne me suis pas enrichie. En élevant trois enfants, je me suis acheté un petit appartement de 50m2. Et là… on m’enlève le fruit de tout mon travail depuis 32 ans alors que j’aurais pu prendre une retraite douce et prendre du temps avec mes enfants, petits-enfants. On m’enlève ça”, proteste-t-elle. “Je trouve que c’est terriblement injuste au regard de l’investissement que j’ai mis dans mon métier, dans mon quartier. La mairie ne fait pas cas qu’une médecin qui veut prendre sa retraite et qui n’a pas de retraite exorbitante puisse se retrouver dans l’embarras du fait de leur manière de gérer”, grince-t-elle encore. “On nous prend notre bien pour lequel on a travaillé toute une vie et on le balaie.”  

“J’ai lancé cet appel à l’aide surtout pour pouvoir parler de ma situation. Je ne souhaite pas que cela arrive à d’autres confrères”, affirme fièrement Hélène. “Il faut faire en sorte de prévenir les pouvoirs publics et que pour des cabinets médicaux ou des biens de ce type, la mairie n’ait pas un droit de préemption”, espère-t-elle.     

*Le prénom a été modifié  

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