"Je perds la moitié de mon salaire" : médecins ou internes, ils font grève envers et contre tout
Cabinets fermés, consultations reportées, pertes financières assumées : du 5 au 15 janvier, médecins et internes ont choisi de faire grève malgré les conséquences pour leurs patients et pour eux-mêmes. À travers leurs témoignages, ils racontent une mobilisation vécue comme un dernier recours, portée par la crainte de voir la médecine libérale perdre son indépendance, son attractivité et sa capacité à soigner.
Ces lundi et mardi, le cabinet de la Dre Margot Silviery, généraliste, restera fermé. "J'ai reporté mes patients à la semaine prochaine. Ceux qui ne peuvent vraiment pas attendre, les cas les plus graves, je les verrai mercredi et jeudi, mais je ne me rajouterai pas d'urgences." Pour cette jeune médecin de 34 ans, installée en 2023 dans un "désert médical", la décision de faire grève a été particulièrement difficile à prendre. "Ça a été compliqué pour moi car je suis dans un cabinet de groupe et mes collègues ne souhaitent pas faire grève, confie-t-elle à Egora. J'ai pris la décision seule, un peu au dernier moment, en suivant mes convictions. Je me prive de mon travail, de ma conscience professionnelle et de mes revenus… en ne sachant pas vraiment si ça aura un impact."
Si la jeune praticienne sacrifie une partie non négligeable de son chiffre d'affaires (750 euros par jour de grève), c'est parce qu'elle est à bout. La loi de financement de la Sécurité sociale (LFSS) pour 2026 n'est que la dernière d'une longue série de mesures toujours plus contraignantes pour les médecins, pointe-t-elle. "Il y a eu la loi Rist, la proposition de loi Garot…, cite-t-elle. Là, il y a des articles vraiment effrayants", alerte-t-elle, évoquant la possibilité de fixer les tarifs des actes par décret, qui signe "la fin des négociations conventionnelles", ou encore le déremboursement des prescriptions des médecins de secteur 3. "Ça revient à rendre la convention obligatoire et donc il n'y a plus aucune raison de la rendre attractive : in fine, ça aura un retentissement sur nous, les généralistes de secteur 1", redoute-t-elle. "Petit à petit, on va nous imposer une organisation de travail, un rythme de travail… On devient des fonctionnaires sans en avoir les avantages."
Un métier "dépecé"
Un sentiment largement partagé par ses confrères. "Je ferai grève car j'ai choisi un métier libéral, par goût et avec enthousiasme, et que je le vois perdre sa liberté et son indépendance, être dépecé à chaque nouveau mouvement gouvernemental ou de la Cnam", témoigne un lecteur d'Egora. "J’ai le sentiment très clair que nous avons franchi une ligne de non-retour", expose le Dr Alexis Bourla, président du syndicat Jeunes médecins en Ile-de-France, à l'origine de la plateforme medecinsengreve.fr, sur laquelle plus de 16 000 praticiens avaient déclaré leur intention de faire grève, constate-t-on ce lundi.
Psychiatre à Paris, le spécialiste a "programmé" et "expliqué" sa cessation d'activités. "J’ai informé mes patients en amont de ma fermeture, ça fait déjà quelques semaines que je discute de ce qu'il se passe avec eux. Et c’est sans doute ce qui m’a le plus marqué : la quasi-totalité m’a exprimé son soutien. Beaucoup comprennent parfaitement que ce combat dépasse nos intérêts individuels." Car "pour une fois", dit-il, il ne s'agit pas d'une grève "pour les médecins", mais d'une grève "pour les patients, pour l'accès aux soins, pour la qualité du soin. Pour éviter que des décisions budgétaires et administratives prises loin du terrain ne se traduisent, très concrètement, par des pertes de chance, des renoncements et des drames."
Fanny*, interne en 2e année de médecine générale de 35 ans, se mobilise pour sauver son "avenir professionnel", celui pour lequel elle a déjà "supporté" de nombreuses réformes (EDN, 4e année…). "Le libéral, c'est ce qui me convient le plus, témoigne-t-elle. Je veux pouvoir choisir mes horaires, mon rythme de travail… Là, le risque, c'est la mort de la médecine libérale, il n'y aura plus une vraie liberté en termes de pratique. Si demain on m'oblige à voir tant de patients par semaine, à être en salariat déguisé, avec les charges du libéral, ça n'a plus aucun sens."
Chez les internes, la crainte des "représailles"
Actuellement en stage en SSR de gériatrie, la jeune femme fera grève durant les 10 jours. "C'est très compliqué pour mon service, où il y a un fort turnover au niveau des praticiens seniors. Je me mets en grève alors que deux de mes chefs sont partis et ne sont pas remplacés. Par décence, j'ai exprimé à mes co-internes de gériatrie ma crainte de les laisser un peu tout seuls, ils m'ont dit qu'ils comprenaient." Ses co-internes de spécialité, en revanche, ne se mobiliseront pas, ou peu, regrette Fanny. "J'ai échangé avec des internes qui sont dans d'autres services : soit ils ne feront pas grève, soit ils se déclareront en grève une heure par jour. Pour une bonne partie, financièrement c'est compliqué de boucler le mois", souligne-t-elle. "Je suis payée 1700 euros, là ça m'enlève quasiment la moitié de mon salaire avec les gardes que je ne ferai pas. Je l'ai anticipé : depuis fin novembre, je régule mes dépenses pour pouvoir payer mon loyer et mes charges. Noël et Jour de l'an ont été très soft, je n'ai pas pris de vacances", relate-t-elle.
Chez les internes, il y a aussi la crainte des "représailles", reconnaît Atika Bokhari, présidente de l'Isnar-IMG. "Les internes ne se mettront sûrement qu'un ou deux jours en grève, nous avons appelé à privilégier la période du 9 au 12 janvier." "Je ne sais pas quelle répercussion j'aurai au niveau de la hiérarchie quand je vais revenir, confie Fanny. On est conditionné depuis le début de nos études à avoir peur de la hiérarchie, déplore-t-elle. Moi, comme je suis en reconversion, j'ai plus de recul, c'est peut-être pour ça. Je ne me laisse plus marcher dessus."
Pour l'interne, cette grève est toutefois "le dernier rempart". "Avec mon copain, qui est en études dentaires, on commence à se renseigner pour partir au Luxembourg", rapporte-t-elle. Margot Sylviery, elle, est attirée par la Suisse. "Quand je vois les affiches qui nous disent 'venez, ici on vous respectera, je me dis que je pourrais y être plus heureuse… Ce qui me retient, c'est mes parents", lance-t-elle.
Doc bashing
Comme nombre de ses confrères, la généraliste est écœurée par le "doc bashing" ambiant. "A chaque fois qu'il y a une grève, on nous dit qu'on est des nantis et qu'il faut arrêter de se plaindre. Dans mon quotidien, ce n'est pas l'impression que j'ai, j'ai plutôt l'impression de travailler beaucoup et d'avoir aucune reconnaissance, se désole la généraliste, qui gagne 3000 euros par mois. Ce week-end j'étais de garde, j'ai vu 45 patients, je n'ai même pas eu le temps d'aller aux toilettes ou de manger, j'étais épuisée, ça a été horrible… Et pourtant, il y avait des gens qui râlaient en salle d'attente que c'était trop long, qui insultaient la secrétaire... Ils ne se rendent pas compte que c'est une chance inouïe."
"Le mépris dans lequel est maintenue une profession qui se tue littéralement à la tâche me révulse", lance un confrère. "Les médias donnent une vision très négative de la médecine libérale, et l'exécutif nous méprise car nous ne sommes pas une masse électorale importante", déplore un autre lecteur. La grève changera-t-elle la donne ? Tous l'espèrent.
*Le prénom a été changé.
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