chirurgiens

"Je veux juste soigner en étant moins emmerdée" : rencontre avec les chirurgiens et anesthésistes exilés à Bruxelles

Ils sont chirurgiens, anesthésistes ou encore gynécologues-obstétriciens. Ils exercent à Gap, à Lyon ou dans l'Oise. Ils sont pour certains au tout début de leur carrière, quand d'autres la terminent. Près de 1500 praticiens ont décidé de participer à "l'exil" symbolique à Bruxelles, organisé par Le Bloc du 11 au 14 janvier, pour crier leur "ras-le-bol". Egora est allé à leur rencontre pour comprendre les raisons de leur colère. 

13/01/2026 Par Louise Claereboudt
Spécialistes
chirurgiens

"Quand j'ai voulu faire médecine, je ne pensais pas que ça allait être aussi pénible, que j'allais finir par être dévalorisée à ce point dans la société", confie Elodie, 36 ans. Installée dans l'Oise depuis à peine plus d'un an, la chirurgienne a tenu à participer au mouvement d'"exil" à Bruxelles des spécialistes du bloc opératoire. Et ce, malgré l'absence de ses nombreux confrères motivés, mais réquisitionnés au dernier moment de façon "plus ou moins légale". La trentenaire, qui a reprogrammé toutes ses interventions à ce vendredi, est venue ici en car, avec le convoi parti dimanche de l'avenue Foch à Paris.

"Ça n'a pas été un effort" pour Elodie de prendre la décision de se rendre dans la capitale belge, bien au contraire. C'est le résultat d'un ras-le-bol palpable dans la discussion. "On tire toujours plus sur la corde de celui qui essaie de faire son boulot correctement", s'insurge la jeune femme, qui dénonce une "ambiance permanente de défiance des politiques, et des patients derrière". "Systématiquement, on reporte tout sur le vilain chirurgien nanti qui gagne trop bien sa vie et est assis sur ses privilèges. […] Mais on n'est pas responsables du modèle social et économique de santé qui se casse la gueule", tient-elle à rétablir.

Gynécologue spécialisé en chirurgie, le Dr Hugo Gornes, 37 ans, a, lui, été convaincu par un confrère orthopédiste de la clinique où il exerce, à Muret, près de Toulouse. "Le budget de la Sécurité sociale nous a bien motivés", explique-t-il. "Mais c'est un ras-le-bol général. Ça fait 4 ans que je suis en libéral, 4 ans que j'ai l'impression qu'on nous impose de nouvelles règles, de nouvelles normes. On travaille tellement plus que quand j'étais à l'hôpital public et, derrière, on nous flique, on nous embête, on vient chercher la petite bête alors qu'on abat un travail monstre, c'est pénible", s'agace le jeune homme qui estime son temps de travail hebdomadaire à 48 heures en moyenne, "sans les astreintes et les urgences".

En France, c'est très mal vu de gagner de l'argent…

Ce qui l'a le plus "énervé" ? La surtaxe des dépassements d'honoraires proposée initialement dans le projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) pour 2026, puis retirée du texte. "Quand on sait que depuis 2005 on n'a pas été revalorisés… Moi, si je pouvais exercer en secteur 1 et ne pas faire de dépassements d'honoraires, je le ferais sans aucun souci, si les actes me permettaient de payer ma secrétaire, mon aide opératoire et d'avoir une qualité de vie correcte après les années que j'ai passées à travailler, assure Hugo Gornes. Aujourd'hui, ce n'est pas possible." Et d'ajouter : "J'ai l'impression que je mérite de bien gagner ma vie. Je vois très peu mes enfants."

"En France, c'est très mal vu de gagner de l'argent…", lâche le Dr Amaury Charre, chirurgien orthopédiste à la Polyclinique des Alpes du Sud, à Gap, pour qui le sujet des dépassements d'honoraires - épinglés dans un rapport parlementaire - est "un faux débat". "On a l'impression qu'on est les fusibles d'une France endettée de tous les côtés", dénonce-t-il, sous le regard approbateur de ses confrères avec qui il est venu en avion. "Pour ouvrir mon cabinet, j'ai mis 600 000 euros de ma poche. Je n'aurais pas eu les dépassements d'honoraires, j'aurais été incapable d'acheter la moitié du matériel que j'ai actuellement. Les dépassements ne servent pas à me remplir les poches, mais à investir", insiste le Dr Benoit De Rivoyre, ophtalmologiste, qui craint de "perdre cette possibilité de soigner correctement les gens".

Les médecins de la Polyclinique des Alpes du Sud. Crédit : Louise Claereboudt / Egora.

Les chirurgiens urologues qui opèrent des prostates sous robot "complètent de leur poche le GHS de l'établissement", souligne le Dr Olivier Ganne, anesthésiste à Villeurbanne. "Si le chirurgien n'a pas l'assise financière pour le faire, il n'a pas la possibilité de compléter ce GHS, il n'y a donc pas de chirurgie robotique, pas d'innovation." A ses côtés, le Dr Xavier Martinet, 53 ans, approuve son propos. Spécialiste en chirurgie plastique reconstructrice et esthétique à Grenoble, il a affiché à son cabinet le coût d'une tumeur cutanée. "Je demande 300 euros. J'ai détaillé les coûts à l'aiguille près. Le matériel et les charges, ça coûte 175 euros. La Sécu me donne 28 euros pour cet acte. Le problème du complément d'honoraires, il est là…"

"Désigner les médecins comme responsables de tous les problèmes de la santé est une escroquerie", s'insurge Olivier Ganne, qui pointe le désengagement des mutuelles dans le remboursement des dépassements d'honoraires. Un "scandale" que dénonce également Elodie : "On est sur des bénéfices exceptionnels, tandis que nous on n'a pas été revalorisés depuis 30 ans. Mais les mutuelles ont tellement le bras long que ce scandale est passé sous silence." "Elles ne jouent pas le jeu !", se désole Benoit De Rivoyre. "Et pendant ce temps, on est très déconsidérés par les pouvoirs publics, mis au ban en permanence de la société."

L'indépendance de la médecine est une forme de pouvoir qui déplaît aux politiques

Benoit De Rivoyre en est persuadé, si on en est là aujourd'hui, c'est parce que "l'indépendance de la médecine est une forme de pouvoir qui déplaît aux politiques". S'il s'est mobilisé, c'est pour s'opposer à l'idée que "l'Etat [puisse] imposer son point de vue sans possibilité de discussions" - ce qu'il trouve "aberrant et dictatorial" -, et pour "défendre notre avenir". Pour l'ophtalmologiste, "on est au début d'une mutation". "Ce que l'on nous présente aujourd'hui [au travers de la LFSS notamment] n'est pour moi que le début. Ça fait plusieurs années qu'on voit que le ministère de la Santé a pour volonté de salarier tous les médecins libéraux", observe le spécialiste, qui redoute "des mesures de plus en plus coercitives".

"Je ne dirais pas mieux", répond Amaury Charre, pour qui la limitation de la durée de prescription des arrêts maladie "veut dire 'vous n'êtes pas capables de prescrire comme il faut'".

"Moi, je ne me bats pas contre ce qui a été voté [dans la LFSS] parce que globalement tout a été retiré dans ce qui nous embêtait, mais c'est l'attaque sans précédent sur notre médecine, notre activité. Il faut qu'on montre dès maintenant [aux pouvoirs publics] qu'il faut arrêter ça", pense Hugo Gornes. Et de mettre en garde : "En tapant sur la médecine libérale, on [en] dégoûte les jeunes." "Depuis septembre, il y a une vraie attaque contre la médecine libérale et moi je suis un libéral convaincu, je suis attaché à ma liberté d'installation et d'exercice. Or, c'est ça qui est attaqué aujourd'hui", soutient Xavier Martinet. "Moi je veux juste soigner en étant moins emmerdée", s'emporte Elodie.

Leur principal moyen de pression face à un Gouvernement et un Parlement non acquis à leur cause ? Montrer, au travers de cet "exil" symbolique, "que l'activité libérale est indispensable en France", "que l'absence des praticiens des plateaux techniques lourds met l'hôpital sous pression", avance Olivier Ganne, qui relève que "60 % de la chirurgie en France se fait dans le privé". L'anesthésiste lyonnais ne supporte plus "le mépris et la non-analyse réelle de la situation" de la part des responsables politiques. "Une chose est sûre : ils ont réussi à tous nous réunir les uns à côté des autres : les anciens médecins, les plus jeunes, les internes, les externes, les médecins en secteur 1, les secteur 2, et les secteur 3."

Grève des médecins : vous sentez-vous soutenu par les patients ?

Blue GYN

Blue GYN

Non

Ce qui est clair, c'est que le mot d'ordre a été donné aux media d'étouffer le mouvement et si possible de le dénigrer. Voir des ... Lire plus

6 débatteurs en ligne6 en ligne
Photo de profil de DELA LIE
2 k points
Débatteur Passionné
Médecins (CNOM)
il y a 41 minutes
"l'Etat [puisse] imposer son point de vue sans possibilité de discussions" En 1 phrase, tout est dit ! Quant à "En france, c'est mal de gagner de l'argent" cela dépend du secteur ! Les footballeurs ne sont pas épinglés (la passion l'emporte auprès de publique) Les gaspilleurs organisés ? Déjà ils sont trop nombreux ! Et qui malgré leurs salaires revalorisés, ont des avantages en natures mirobolants, ce sont eux qui coûtent chers ! Mais rien n'est chiffré au grand jour.... Pour nous c'est l'inverse : on affiche le tarif SS, parle de dépassement par rapport à celui-ci..... Mais pas un journal ne détail le coût réel. Sans tout cet administratif, je gagnerai 4-5h de travail en moins par semaine ! Sans parler qu'il m'est imposé bénévolement !
Photo de profil de Binocle Lulu
Binocle Lulu est en ligne
1,1 k points
Débatteur Passionné
Ophtalmologie
il y a 8 minutes
Les médecins se sont laissés enfermer dans une grande cage qui va rétrécir encore et toujours. Ils ont laissé se fermer l'unique porte de secours, le remboursement des prescriptions des secteurs 3. Impossible de s'en sortir tant que cette porte de secours sera murée.
Photo de profil de Binocle Lulu
Binocle Lulu est en ligne
1,1 k points
Débatteur Passionné
Ophtalmologie
il y a 48 minutes
"Surtout ne nous aidez pas !" Génial dessin de Konk représentant des chefs d'entreprises face à l'administration. Vers 1990, eh oui ...
 
Vignette
Vignette

La sélection de la rédaction

Déserts médicaux
"J'ai à peu près la même aisance financière mais je travaille moins" : avec ses centres de santé, l'Occitanie...
17/12/2025
25
Podcast Médecine légale
Un homme meurt en sortant les poubelles : le légiste Philippe Boxho revient sur cette histoire "complètement...
23/09/2025
0
Histoire
"Mort sur table" : retour sur l'affaire des "médecins de Poitiers", qui a divisé le monde hospitalier
15/12/2025
7
Pédiatrie
Moins de médecins, moins de moyens, mais toujours plus de besoins : le cri d'alerte des professionnels de la...
06/11/2025
14
Infectiologie
Ces maladies insoupçonnées qui ont contribué à causer la perte de la Grande armée de Napoléon
21/11/2025
0
La Revue du Praticien
Diabétologie
HbA1c : attention aux pièges !
06/12/2024
2