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"J'ai à peu près la même aisance financière mais je travaille moins" : avec ses centres de santé, l'Occitanie a-t-elle trouvé la "recette magique" ?

En 2022, la région Occitanie a enclenché une politique ambitieuse afin de lutter contre l'expansion des déserts médicaux. En à peine trois ans, elle a ouvert 26 centres de santé et salarié 110 soignants – en grande majorité des médecins généralistes. Alors que le cap symbolique des 400 000 consultations a été franchi cet été, la région ne compte pas s'arrêter en si bon chemin, même si elle se heurte à des difficultés pour recruter.

17/12/2025 Par Louise Claereboudt
Déserts médicaux
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Confrontée comme la quasi-totalité du territoire français à la désertification médicale, la région Occitanie décide de prendre le problème à bras le corps en 2021 sous l'impulsion de sa présidente, la socialiste Carole Delga, alors candidate à sa réélection. Déterminée à agir, elle ambitionne de mettre en place "un service public de médecine générale" et, plus largement, "de premier recours", se souvient le Dr Vincent Bounes, joint par Egora. Patron du Samu 31, ce dernier accepte de figurer sur sa liste, convaincu par le "projet politique" qu'on lui propose. Carole Delga mise notamment sur la création d'un vaste réseau de centres de santé disséminés là où les besoins se font ressentir. "Un peu plus de 80% du territoire occitan est en tension", déplore Vincent Bounes, propulsé au poste de vice-président du conseil régional en charge de la santé.

"On est partis d'une feuille blanche, on a regardé ce qui se faisait autour et on a probablement un peu innové aussi", poursuit le médecin. La région Centre-Val de Loire est la seule à avoir jusqu'ici expérimenté le salariat de médecins – elle s'est lancée en 2019. L'Occitanie décide d'emboîter le pas. Un engagement qui se concrétise avec la création, en juin 2022, du groupement d'intérêt public (GIP), une structure partenariale associant la région, d'autres collectivités locales, les universités ou encore les associations d'internes de Montpellier et Toulouse. "La loi nous impose de passer par une structure intermédiaire."

Il y avait une réelle attente et un réel besoin

Trois ans après, le pari semble avoir porté ses fruits. "En nombre de médecins [salariés] et de centres [créés], on est désormais la première région", indique Vincent Bounes. Le 26e centre a récemment ouvert ses portes à Verdun-sur-Garonne (Tarn-et-Garonne). "On en ouvre tout le temps", sourit-il. Et de préciser que la plupart possèdent des antennes. "En lieux de consultation, on doit être autour de 35. Ça permet aux patients de petits villages d'avoir accès au médecin traitant du centre sans avoir à parcourir de longues distances." Depuis le lancement du GIP, 110 professionnels de santé ont été recrutés. Essentiellement des médecins généralistes, comme la Dre Françoise Armengaud, 61 ans, qui fait partie des premiers à avoir été embauchés. "Quand j'ai appris l'ouverture d'un centre à Lodève (Hérault), j'ai eu envie de participer à cette histoire", explique-t-elle à Egora, se disant depuis toujours très attirée par l'exercice salarié. Faute d'avoir trouvé chaussure à son pied, elle a fait une grande partie de sa carrière en libéral (à l'exception de six années en tant que gériatre en Ehpad).

Souhaitant développer l'approche pluridisciplinaire de ses centres, le GIP embauche également une IPA et huit sages-femmes. "Ça correspond à un vrai besoin. L'accès à un gynécologue est en effet extrêmement compliqué pour les femmes qui vivent dans des territoires ruraux", observe Vincent Bounes. "L'ouverture du centre de Saint-Gilles (Gard) est tombée au moment où je voulais reprendre mon activité [en avril 2023], j'ai donc sauté sur l'occasion", raconte Sophie Debanne, 56 ans. Victime d'un accident "après avoir poussé un peu trop loin le bouchon", la sage-femme libérale avait été contrainte de s'arrêter en 2021. "Mon corps m'avait dit stop." Aujourd'hui, elle a retrouvé plaisir à faire ce qu'elle faisait.

Suivi gynécologique, contraception, suivi de grossesse, santé sexuelle, accompagnement après l'accouchement, IVG… Sophie Debanne a une activité variée, et ne s'occupe "que du médical". Exit la plupart des tâches administratives qui sont désormais gérées par les deux secrétaires à temps plein du centre de Saint-Gilles, où exercent également deux généralistes. A Lodève aussi, une secrétaire gère la paperasse. "On est dégagé de beaucoup de choses : les archivages de dossiers, les prises de rendez-vous, les appels aux spécialistes…", énumère Françoise Armengaud. Ce qui lui permet de se consacrer à ses patients. "Il y avait une réelle attente et un réel besoin. Certaines personnes n'avaient pas vu de médecin depuis cinq ans. Ce sont de grosses pathologies que l'on traite", explique la praticienne qui partage le cabinet avec un autre médecin.

Un peu plus de 5000 euros en début de carrière

Pour séduire les potentiels candidats, l'Occitanie mise sur "la souplesse" du dispositif. La plupart des salariés ont des contrats de 35 ou 39 heures, "mais on s'adapte, ça peut être quelques heures par semaine", assure Vincent Bounes. Certains médecins sont en temps partiel, "la plupart d'entre eux sont des retraités". Françoise Armengaud exerce ainsi 27 heures par semaine, réparties sur trois jours. "C'est un choix de ma part qui a été respecté, c'était le menu à la carte", explique la généraliste de Lodève qui confie avoir "envie de lever le pied sur [sa] pratique" sans pour autant arrêter. Et d'ajouter : "J'ai à peu près la même aisance financière mais je travaille moins." Pour son "presque mi-temps", la généraliste touche "4500 euros nets par mois". "On s'est inspiré de la grille de la fonction publique hospitalière", précise Vincent Bounes. Au sortir de l'internat, un jeune médecin aux 35 heures perçoit 4700 euros net. "Puis il monte en salaire."

Sophie Debanne travaille, elle, 39 heures par semaine sur 4 jours, contre entre 40 et 50 lorsqu'elle était en libéral, pour un salaire de "4500 euros  bruts par mois". "Ça fait des grosses journées mais j'ai des congés payés – ce que je n'avais pas avant", sourit la soignante, globalement satisfaite de sa rémunération "même si ça pourrait être mieux". "Je retrouve du temps pour moi." La sage-femme de Saint-Gilles reconnaît voir peut-être un peu moins de patientes qu'avant, "mais je me rends compte maintenant que mon travail empiétait sur ma vie personnelle". Françoise Armengaud estime, de son côté, voir "à peu près autant de patients qu'avant". Elle compte 989 patients médecin traitant. Selon la Région, plus de 35 000 patients ont retrouvé un médecin traitant grâce aux centres de santé du GIP. Et, d'après le vice-président de la Région, la moitié de la patientèle des centres sont des personnes âgées de 65 ans et plus, "qui ont des gros besoins de santé".

Le GIP s'est fixé l'objectif de trois consultations par heure et par médecin (2 s'il s'agit de patients complexes). "On ne peut pas leur imposer mais il est assez bien respecté", se satisfait Vincent Bounes. "Pour le contenu on a aucune directive. On a une grande liberté d'organisation, on peut faire à notre patte, comme en libéral", indique Françoise Armengaud. Un élément indispensable pour le vice-président du conseil régional et médecin de profession. "On essaie d'avoir le meilleur des deux mondes [du libéral et du salariat]. On respecte strictement l'indépendance des médecins, on n'intervient jamais dans le projet de santé du centre ni dans l'exercice des médecins."

En contrepartie, les médecins salariés s'engagent à participer à la PDSA, faire des visites à domicile et réserver des créneaux pour les soins non programmés.

On arrêtera de recruter quand il y aura des créneaux vides

Avec les centres de santé du GIP, "on n'est pas loin de la recette magique", juge Vincent Bounes. "On a peu de départs comparativement à la masse salariale, c'est un modèle qui plaît dans la durée." Convaincre les soignants demeure un travail "du quotidien". "Il ne faut pas se leurrer, on va les chercher indépendamment. On a fait une énorme campagne de communication, on est à tous les congrès de généralistes, tous les événements organisés par les facultés… On essaie de faire partie du paysage pour recruter le plus largement possible", avance le représentant de la Région, qui maintient son objectif de 200 soignants recrutés d'ici 2028. Mais force est de constater que cela ne marche pas à tous les coups. Françoise Armengaud déplore des difficultés à recruter à Lodève. "Paradoxalement il y a peu de médecins intéressés, c'est dommage."

En tous les cas, pour Vincent Bounes, le GIP a réussi son pari de s'imposer dans le paysage. Ce dernier reconnaît qu'au départ, "on était regardé un peu avec méfiance", désormais, "tout le monde veut travailler avec nous". Le vice-président du conseil régional met sur le compte de la "démarche inclusive" du GIP. "On ne veut surtout pas opposer secteur libéral et salarié", martèle Vincent Bounes qui explique qu'avant chaque installation de centre, "deux temps d'échanges" sont organisés : "un échange politique – il faut que les élus nous veuillent – et un avec les professionnels du bassin – il faut qu'ils nous attendent aussi." "Trois médecins ont démissionné du groupement pour s'installer en libéral sur le secteur, c'est très bien. Notre objectif n'est pas de faire des centres de santé à tout prix, mais c'est que ça marche. Nos centres sont une des solutions", poursuit le patron du Samu 31.

Tant que le territoire en aura besoin, la Région promet de continuer d'ouvrir des centres. "Il n'y a pas de maximum pour nous, affirme Vincent Bounes. C'est un projet politique et on l'assume. Et on arrêtera de recruter quand il y aura des créneaux vides. Ça n'est encore arrivé dans aucun de nos centres." Ce projet politique a toutefois un coût, "autour de 1,5 et 2,5 millions d'euros par an", consacrés essentiellement à l'ouverture de nouveaux centres – dont les recettes reposent à "70%" sur les actes réalisés par les soignants et les subventions. "Mais comparé au budget [global] de la Région qui est de 3,5 milliards, on est sur l'épaisseur du trait", précise Vincent Bounes, qui vante les effets concrets de "cette belle mesure" : le cap symbolique des 400 000 consultations a été franchi cet été, et la Région espère atteindre le million en 2028. "Ça voudra dire qu'un Occitan sur six sera passé dans l'un de nos centres, c'est énorme !"

1 débatteur en ligne1 en ligne
Photo de profil de FRANCOIS CORDIER
3,2 k points
Débatteur Passionné
Médecine générale
il y a 2 mois
"Pour le contenu on a aucune directive. On a une grande liberté d'organisation, on peut faire à notre patte, comme en libéral" Sauf que le salarié est rémunéré "à l'heure" de disponibilité pour la patientèle en général, alors que libéral a encore le choix de bâcler la consultation en 8 minutes 30 (tarif Sécu 1986 de la CPAM33) pour optimiser l'équilibre de sa petite entreprise entre inflation des charges (+ 200% de CFE en 2025/2023) et érosion monétaire des recettes, au forcing 60 à 70 heures/semaine. Y a donc pas photo entre salariat (tarif horaire) et libéral paupérisé. Il sera utile de nous préciser la part individuelle de perfusion subventionnelle (région, département, BPI ? . . .) par consultation pour laquelle le centre ne reçoit pas plus que le libéral (30 €) de la CPAM pour nous rassurer sur la pérennité économique de ce genre de montage. Notons au passage que la comparaison entre le salaire horaire du soignant salarié de terrain et celui du médecin conseil de l'assureur-maladie aura été jusqu'à maintenant soigneusement esquivée . . . Et tant qu' à "règlementer" la durée moyenne de consultation, pourquoi ne pas avoir prévu de règlementer aussi la complexité pathologique de la demande du patient ? Si l'administration publique se sent compétente pour organiser le soin humain de proximité mieux que les libéraux ne l'auront réussi depuis plus d'un siècle, qu'est-ce qui retient encore les "hauts décideurs" de ce pauvre pays de généraliser ce mirifique procédé ? Serait-ce (par hasard) son coût global ? Si c'est bien le cas, il est clair que nos décideurs traitent le monde soignant libéral au rabais . . . comme le faisaient les négriers pour leurs esclaves . . . . . il y a moins de deux siècles. Dirigeants pas encore guéris ?
Photo de profil de CYRIL BERNIER
148 points
Pneumologie
il y a 2 mois
"On s'est inspiré de la grille de la fonction publique hospitalière"... Sauf qu'un temps plein de praticien hospitalier, c'est 10 demi-journées par semaine, donc en pratique 50 à 55 heures hebdomadaires sans heure supplémentaire rémunérée. Les journées de "RTT" correspondent au différentiel entre les 35 et les 39 heures, à condition de pouvoir les prendre, sinon elles sont gracieusement indemnisées moins cher qu'une journée de travail normale ! Heureusement que nous ne faisons ça ni pour l'argent, ni pour les loisirs...
Photo de profil de CHABOT AGNES
1 k points
Débatteur Passionné
Rhumatologie
il y a 2 mois
C'est surprenant de se réjouir d'une baisse globale de l'activité des médeecins recrutés, tout en pensant que cela facilite l'accès aux soins. Ainsi, le Dr A qui travaillait 50 h par semaine et voyait 50 x 4 = 200 patients travaille maintenant 35 heures et en voit 35 x 3 = 105, mais ça améliore l'accès aux soins ? Pas pour les 95 patients qui ne peuvent pas consulter.
 
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