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Le télétravail des médecins, une pratique en plein essor à l'hôpital public : "C'est la première chose que les jeunes demandent en entretien"

Le télétravail s’implante dans les hôpitaux publics parisiens pour les praticiens hospitaliers (PH). Une évolution qui tient davantage compte du temps de travail des PH, et des contraintes professionnelles liées à l’activité. 

02/02/2026 Par Agnès Polloni
Hôpital
télétravail

Un médecin hospitalier en télétravail, l’image peut paraître surprenante. Cette pratique s’est concrétisée avec la charte qui encadre le télétravail des praticiens hospitaliers de l’AP-HP (odontologues, pharmaciens, et médecins) introduite en commission médicale d’établissement en fin novembre 2025. Le document définit les activités "télétravaillables" qui ne nuisent pas au bon fonctionnement du service, les obligations de l’employeur, et celles des professionnels médicaux. La pandémie de Covid-19, ainsi que la numérisation croissante des activités professionnelles ont eu un impact profond sur l’organisation du travail. "Ce souhait de télétravail a été exprimé par des médecins. L’objectif de la charte a été d’intégrer ces demandes individuelles dans une dimension collective", souligne Emmanuel Raison, directeur des affaires médicales au sein de l’AP-HP, chargé de présenter la charte en conseil médical d’établissement (CME). 

En avril 2021, les hospices de Lyon avaient déjà ouvert la voie au télétravail en se dotant d’une charte qui concerne les médecins, biologistes, pharmaciens, et odotonlogistes. Une mesure appréciée. "Les demandes de télétravail ont eu lieu assez rapidement après la charte. On en valide régulièrement", explique Julien Crozon, médecin anesthésiste-réanimateur au sein de l’hôpital Édouard Herriot à Lyon, et membre de la commission des affaires médicales. À l’hôpital de Lyon, en 2025, 9 demandes de télétravail ont été validées, les services de pharmacie, néphrologie, et neurologie, notamment.

Un cadre légal inexistant pour les praticiens

Au sein de l’AP-HP, jusqu’à présent, les praticiens hospitaliers ne bénéficiaient d’aucun encadrement légal en matière de télétravail. Une particularité, alors que le décret du 11 février 2016 relatif au télétravail au sein de la fonction publique ouvrait le télétravail aux agents de la fonction publique. Dans un document de synthèse de la Commission médicale d’établissement, ce manque de clarté "est source dinterrogation voire de sentiments d’iniquité dans la pratique actuelle". Le télétravail se pratiquait à la discrétion du chef de service, ce qui engage la responsabilité du supérieur hiérarchique. "Lorsqu’un praticien me demande un jour de télétravail, je ne l’affiche pas sur le tableau de service, comme le prévoit pourtant la réglementation. Je l’inscris en réunion à l’extérieur, et je modifie le tableau en cours de route pour indiquer qu’il était bien présent, indique un chef de service souhaitant rester anonyme. J’attends beaucoup de cette charte" ajoute-t-il. Un constat partagé par le docteur Mohamed Benaissa, pharmacien chef de service. "Beaucoup de gens se mettent en télétravail alors qu’il n’y a pas de cadre sur l’établissement, ce qui crée un amalgame entre télé-soin et télétravail", déroule-t-il. Pour le professionnel de santé, l’ambiguïté doit être levée. "Des médecins qui accèdent au dossier médical à distance, et prescrivent à distance, ce n'est pas du télétravail, mais de la télé-médecine. C’est à éviter", juge-t-il. La charte de l’AP-HP vise à redéfinir les besoins des différents praticiens hospitaliers, et conditionne les pratiques à éviter.

Cibler les activités à distance

Le télétravail est formalisé pour les praticiens seniors et exclut le soin qui nécessite une présence physique auprès du patient, et d’autres professionnels de santé en interaction avec le praticien. Le volume et la fréquence de journées en télétravail émanent de la décision du chef de service qui détermine localement les besoins. La demande "doit être formalisée, et renouvelée, le télétravail peut faire l’objet d’une période d’essai", souligne la charte. En termes d’activités réalisables à distance, les valences non-cliniques sont concernées. Une demi-journée par semaine, consacrée à l’enseignement, la recherche, l’exercice de responsabilités institutionnelles ou managériales, notamment. "Ces activités non-cliniques sont celles qui ont le moins d’impact sur la prise en charge du patient, et peuvent être fléchées sur du télétravail", abonde Emmanuel Raison. D’autres activités sont également possibles, notamment le codage, la rédaction de comptes-rendus, ou l’anatomopathologie. "Il est possible que d’autres activités soient identifiées, mais cela relève d’une discussion collective", ajoute Emmanuel Raison. La mesure fait également l’objet d’ajustements pour évaluer sa mise en pratique et son déploiement. En 2023, l’Agence nationale de la performance sanitaire et médico-sociale (Anap) avait réalisé une étude auprès de 226  filières médicales. L’analyse mentionnait que les filières médicales, techniques et ouvrières peuvent réaliser "entre 20 % et jusqu’à 50 %" de travail à distance sur certaines tâches spécifiques. D’autres filières sont impraticables, et notamment la rééducation, les filières soignantes et médico-techniques. "Il faut réfléchir à la tâche sur laquelle l’on peut proposer du télétravail. Lorsque les critères sont objectifs, le sentiment d’iniquité entre collègues et services diminue", estime Aurélien Pierre, expert ressources humaines au sein de l’Anap.

Améliorer le cadre de travail

Côté syndical, le télétravail est une évolution favorable qui tient davantage compte du temps de travail effectué. Selon la loi, la durée de temps de travail d’un praticien hospitalier à temps plein est fixée à dix demi-journées, et ne peut excéder 48 h par semaine. Dans les faits, ce délai n’est pas toujours respecté. Selon le SNPHAR-E (Syndicat national des praticiens hospitaliers anesthésistes-réanimateurs), "sur 543 médecins hospitaliers sans activité libérale, 50 % déclaraient travailler 45  heures, et 25 % déclaraient travailler plus de 52 heures", souligne le syndicat. En cause, les journées qui s’ajustent aux soins des patients, ainsi que les nombreuses réunions, et activités internes et externes à l’établissement. "Des praticiens font encore 60 h par semaine et sans décompte horaire", souligne Anne Wernet, présidente du SNPHAR-E. Les activités scientifiques, ou administratives viennent ajouter un volume de travail supplémentaire aux soins cliniques. "Des dossiers sont à construire, des autorisation avec l’Agence régionale de santé, des demandes de crédits et de financement, énumère Franck Le Mercier, chef de service de la pharmacie de l’hôpital Ambroise Paré. Les sollicitations peuvent avoir lieu plusieurs dizaines de fois par jour. Le télétravail peut être une solution adaptée", souligne-t-il. À condition que le cadre de télétravail y soit propice, l’un des nombreux éléments soulignés par la charte. Une conviction partagée par Mathieu Brière, médecin réanimateur à l’hôpital de Nîmes. "C’est un gain de qualité de vie notable, si on peut éviter d’aller à l’hôpital d’aller dans nos bureaux, sachant que beaucoup de praticiens n’ont pas de bureaux personnels", souligne-t-il.

L’attractivité des hôpitaux

À l’hôpital de Nîmes et de Perpignan, le télétravail n’est pas acté, malgré la demande.  "Les valences non cliniques sont forfaitisées, et les médecins les font à l’hôpital ou de chez eux, mais ce n’est pas formalisé du tout. Il y a une demande de clarification", approuve Anne Wernet. Au Centre hospitalier de Nantes, "la demande est assez forte, mais tout le monde peut pas en faire, certaines pratiques ne s’y prêtent pas du tout. En anesthésie, très peu en font", observe Yves Rebufat, médecin anesthésiste-réanimateur. À l’inverse, au sein d’autres hôpitaux parisiens, le télétravail est une demande croissante. "Parmi les plus jeunes en entretien de recrutement, c’est la première chose qu’ils me demandent", approuve Anne Jacolot, chef de service de la pharmacie hospitalière d’Avicennes et de l'hôpital René Muret. "Le groupe hospitalier est situé en Seine-Saint-Denis, les trajets sont longs. Cela contribue à l’attractivité", précise-t-elle. D’autant que les praticiens hospitaliers peuvent être amenés à travailler au sein de plusieurs hôpitaux d’un Groupement hospitalier de territoire (GHT) nécessitant des déplacements sur site, dans le cadre de "l’activité partagée". "On n’indique pas dans les fiches de poste la possibilité d’exercer en télétravail. C’est un outil qui peut contribuer à la  fidélisation des professionnels", rectifie Emmanuel Raison. En effet, maintenir les internes dans les hôpitaux publics est l’un des enjeux majeurs de l’hôpital pour les années à venir. Dans le secteur privé, sur le site d’offres d’emploi de l’Apec, de nombreux postes de médecins spécialisés sont à pourvoir. L’une des offres consultées d’un poste de médecin en soins palliatifs mentionne une journée de télétravail par semaine. Aux hôpitaux publics parisiens, certains groupes hospitaliers se sont déjà approprié la charte, notamment les hôpitaux Lariboisière, Bichat, Saint-Louis, et Fernand Vidal. Le déploiement se fera de manière progressive dans les commissions locales d’établissements, et sera évalué afin de maintenir le dialogue social, nécessaire au bon fonctionnement de chaque établissement.

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