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"Dans 10 ans, on n'existera plus" : vis ma vie de médecin scolaire
Dégoûtée par l'hôpital à l’issue de ses études, la Dra Cécile Riccio s’oriente vers la médecine générale, avant de passer le concours pour devenir médecin de l’Education nationale en 2006. Elle découvre alors des “missions passionnantes”, un aspect social et des horaires qui correspondent mieux à la jeune mère qu’elle est alors…Mais depuis une dizaine d’années, elle constate la détérioration de ses conditions de travail.
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"J'ai fait de la médecine générale parce que je me sentais mal à l’hôpital. Il fallait que je parte. Je passe ma thèse en mai 1998 et je commence par des remplacements à Tours, au Mans, à Orléans. Je travaille alors en ville, en zone périurbaine et en milieu rural. J’ai donc une très grande liberté et des missions variées. Ce qui est très bien. Je suis jeune, donc prête à essayer différents types de remplacements pour savoir ce qui m’intéresse.
Qu’est-ce que je veux vraiment ? Je ne sais pas. Je m’engage alors comme médecin vacataire à la fois à la médecine universitaire et à la médecine scolaire du 37 [Indre-et-Loire, NDLR.]. Parallèlement, je fais des gardes de nuit dans une clinique psychiatrique à proximité de Tours. Je suis à la fois libérale et salariée. En 2004, après une première enfant en 1997, j’accouche d’une deuxième fille. Le papa n’étant pas présent, ça devient difficile avec les gardes pour mon équilibre de maman.
Finalement, la clinique psychiatrique dans laquelle je travaille me licencie pour des raisons économiques. Ça n'est jamais agréable, un licenciement. Mais ça fait l’effet d’un électrochoc. Je me dis : "qu'est-ce que je fais maintenant ?". Les enfants grandissent, il faut s’organiser. J'abandonne l'idée de m'installer en libéral. Je préfère la médecine scolaire à la médecine universitaire. Je passe donc le concours en novembre 2006, que j’obtiens.
"On est garant de l’équité"
Ce qui m'intéresse vraiment avec la médecine scolaire, c'est le côté social. On est garant de l'équité. Alors que 30 % des élèves n'ont pas de médecin traitant, le médecin de l'Education nationale est parfois le seul médecin qu'ils rencontrent. J’ai fait médecine pour aider les gens, plus que pour donner des médicaments. Et c’est plus compatible avec l'organisation d'une mère de famille.
Dans la médecine de l’Education nationale, il y a le médecin de secteur, le médecin conseiller technique au sein du département, mais aussi le conseiller technique au niveau du rectorat. En tant que médecin de secteur, j'ai quasiment toutes les vacances scolaires ainsi qu’une certaine souplesse parce que mon temps de travail est annualisé. Je peux donc finir un jour à 18h30 et l'autre à 17 heures. Mais surtout, mes missions sont passionnantes. Enfin, elles le sont sur le papier. Elles sont fixées dans une circulaire - comme tout fonctionnaire. "Le médecin d'Education nationale de secteur apporte son expertise médicale auprès de partenaires internes et externes sur son territoire géographique." Mais ce territoire n'est pas défini…
"La consultation dure une heure, pas moins, on est bien loin des 10-15 min de consultation chez un médecin en libéral”
Notre rôle, c’est d'apporter une expertise médicale aux membres de l'équipe scolaire. Ça peut être un directeur d'école, une infirmière scolaire, un conseiller d'orientation, une psychologue, un proviseur… Et les familles, évidemment. On peut apporter aussi une expertise à des partenaires externes. Comme des confrères qui ont besoin d'avis, des paramédicaux, ergothérapeutes, orthophonistes. Tout ça pour accompagner la santé de l'élève de la petite section, jusqu'au post-Bac. On participe à la protection de l'enfance, par exemple en rédigeant des certificats de coups et blessures, des signalements... Et on a un rôle de promotion de la santé, par le biais de l’éducation à la vie affective et sexuelle, à l'alimentation, au sommeil etc.
Dans les textes, on a deux missions obligatoires qui sont la visite médicale des élèves de grande section et celle des élèves en lycée professionnel des filières de travaux réglementés. Mais on assure aussi les consultations des élèves à besoins particuliers. Ceux qui ont une maladie chronique, comme un cancer, un trouble du neurodéveloppement, un élève en situation de handicap...
Quand on m’envoie un élève, j'appelle l’établissement pour comprendre pourquoi. Puis j’appelle la famille. C’est en quelque sorte une pré-consultation de 30-45 minutes, avant de rencontrer l'élève. La consultation dure une heure, pas moins. On est bien loin des 10-15 min de consultation chez un médecin en libéral.
"Quand j'étais vacataire, j'avais un secteur de 5 000 élèves. Aujourd’hui j'ai 37 500 élèves."
Mais dans la réalité, on ne peut pas bien remplir nos missions. Il y a de moins en moins de médecins scolaires. En 2024-2025 en France, il y avait 500 médecins pour 12 millions d'élèves. En 2025-2026, nous sommes 400. Ce n'est pas une courbe, c'est une pente. Dans 10 ans, on n'existera plus. En Indre-et-Loire, on devrait être neuf médecins, dont huit de secteur et un conseiller technique pour suivre 105 000 élèves. Nous ne sommes que trois médecins de secteur et un médecin conseiller technique.
Chaque département s'organise différemment. Dans le 37, on est regroupées dans un centre médico-scolaire. Et les personnes de l'Institution font ce qu'on appelle des “saisines”, elles renseignent une fiche pour nous demander notre avis. Sauf qu’à trois, on ne peut pas y faire face. Quand j'étais vacataire [avant 2006, NDLR], j'avais un secteur de 5 000 élèves. Aujourd’hui j'ai 37 500 élèves. Le chiffre parle de lui-même : on ne peut pas assurer nos missions.
La promotion de la santé, ça fait des années que je n'en fais plus…Je suis contrainte de prioriser. Ce n'est pas normal. Je dois choisir un dossier plutôt qu’un autre. Je prends plutôt ceux du premier degré, ou ceux pour lesquels la maladie est bien identifiée et qu’elle a un retentissement au sein de l’école. Mais pour toutes les familles, le dossier de leur enfant est urgent.
"J’alterne entre le désespoir et la colère"
Par-dessus le marché, notre administration fait pression pour que l’on valide des dossiers de PAP (plan d'accompagnement personnalisé), de PAI (plan d'accompagnement individualisé) dans des temps qui impliqueraient de ne pas rencontrer l’élève. Sauf que la médecine ce n’est pas ça, il faut avoir les gens en face de soi. Je suis médecin avant d’être fonctionnaire. Je me le répète tout le temps parce que, parfois, j’en doute. Je ne suis pas un médecin tampon. Je me dois de respecter notre déontologie. Mais c’est impossible si je ne rencontre pas l’élève et sa famille !
J'alterne donc entre le désespoir et la colère. Je suis dans le service public : tout le monde devrait pouvoir me rencontrer. Je veux dire "moi, médecin de l'Education nationale". Mais ce n'est pas possible. J’ai toujours été quelqu’un de scolaire. On me disait d’obéir, j’obéissais. Sauf que je ne pouvais pas continuer à obéir sans contester. Donc ma colère, je l’ai transformée en combat syndical au sein du Syndicat national des médecins scolaires et universitaires de l'UNSA Éducation (SNMSU), d’abord pour nous protéger, puis pour faire évoluer nos missions et notre rémunération.
2500 euros brut en début de carrière : "On est le corps de médecins salariés le plus mal payé"
Parce que ça n’est pas étonnant si l’Etat ne recrute pas ! On est le corps de médecins salariés le plus mal payé. Vous passez le concours, vous devenez médecin de l'Education nationale, vous gagnez moins qu'un interne [soit 2510,61 brut par mois pour une personne ayant passé le concours et entrant échelon 2 selon la grille salariale éditée par le SNMSU au 1er janvier 2024, NDLR]. Moi, je suis hors classe et dernier échelon. Je gagne donc le maximum. Mon salaire brut est de 5 277 euros, et j'ai 2 000 euros de primes qui ne seront pas prises en compte pour ma retraite. C’est pour cela qu’au-delà d’une réflexion sur nos missions, on demande une révision de la grille salariale.
Mais je conseillerais quand même à des jeunes de devenir médecin scolaire. Je me suis posé la question. Mais je crois que ça peut évoluer et que notre combat syndical peut permettre un changement. "
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