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"J'ai été un vrai pigeon" : médecins généralistes, elles dénoncent le piège du leasing
ECG, dermatoscope, spiromètre... Pour s'équiper en matériel médical, ces trois généralistes ont misé sur le leasing. Sur le papier, l’offre était alléchante. Mais elles ont vite déchanté face à des contrats impossibles à résilier. Témoignages.
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"Il y a cinq ans, un commercial d’une société de leasing de matériel médical est venu me voir pour me proposer de prendre un ECG connecté. Grâce à une tablette, je peux avoir l’avis d’un cardiologue dans les dix minutes. J’ai trouvé ça intéressant", raconte la Dre Carine Saint-Martin, généraliste alors installée dans un cabinet du Val-de-Marne. A l'époque, "la téléexpertise n’était pas aussi développée qu’aujourd’hui. C’est rassurant d’avoir du matériel. A la moindre douleur thoracique, on peut faire un ECG", ajoute la généraliste. Elle signe alors un contrat de leasing avec la société Novuus, pour 169 euros par mois, qui l’engage sur une durée de cinq ans.
Quelques mois plus tard, un autre commercial lui vante avec insistance les mérites d’un dermatoscope connecté. Elle signe, pour 220 euros par mois. Peu après, le commercial revient : cette fois, il la convainc d’ajouter à son équipement un spiromètre avec logiciel intégré. Elle signe encore, pour 130 euros par mois. Au total, la généraliste s’engage pour plus de 500 euros mensuels, pour une durée de cinq ans à chaque fois.
"L’argument commercial très agressif du leasing, c’est que les actes sont cotés. Par exemple, les ECG sont côtés 14 euros et j’en faisais pas mal", se souvient Carine Saint-Martin. Seule dans son cabinet après le départ d’un confrère, la généraliste subit alors une pression administrative et financière. "Oui, j’ai essayé d’avoir des cotations plus attractives. On essaye comme on peut de contourner l’absence d’augmentation de nos honoraires", déplore-t-elle.
Mais, à l’automne 2025, la pression devient trop lourde pour la généraliste de 53 ans. "Je n’allais pas bien. J’avais l’impression de ne plus arriver à bien soigner mes patients. J’étais fatiguée, stressée en permanence", raconte-t-elle. La généraliste essaye de travailler moins. De prendre un remplaçant quelques temps. Rien n’y fait : elle est en burn out. Seule issue pour elle : déplaquer. Ce qu’elle fait dès la fin de l’année.
"Comment aurais-je pu imaginer que j'allais déplaquer ?"
Carine Saint-Martin tente alors de contacter l’entreprise de leasing pour rendre son matériel. Et là, c’est la douche froide : impossible. Elle découvre avec stupeur que le contrat qu’elle a signé ne prévoit aucune clause de résiliation. "On reçoit le commercial en même temps que nos 25 patients de la journée. Ils profitent du fait qu’on ait le nez dans le guidon. Le contrat tenait en trois lignes. C’est vrai que j’ai signé sans regarder les clauses de résiliation. Et franchement, je ne pensais pas à ce que j’allais faire dans cinq ans. Comment aurais-je pu imaginer que j’allais déplaquer ?", ajoute le médecin.
Un coût de 12 000 euros
Alors qu'elle a cessé toute activité libérale depuis plusieurs mois, la praticienne continue donc de payer son matériel. "Heureusement, le contrat de l’ECG arrive bientôt à échéance. Mais pour le dermatoscope et le spiromètre, qui sont donc dans leurs cartons, j’en ai encore pour un moment, lâche Carine Saint-Martin. Au total, cette histoire va me coûter 12 000 euros.” L’entreprise de leasing a avancé l’idée qu’un confrère reprenne le matériel et les logiciels associés. "Mais je pense qu’ils ne cherchent même pas. C’est plus intéressant pour eux de louer sur cinq ans !", déplore la généraliste. Du côté de la RCP, rien ne semble envisageable. Même son de cloche à l’Ordre des médecins. Quant à entreprendre une action en justice, Carine Saint-Martin n’y songe pas. "Je n’y crois pas, et j’ai déjà perdu trop d’argent dans cette histoire, lâche-t-elle. Un confrère est allé jusqu’au procès et il a perdu. Il n’y a aucun espoir. Un autre est mort, alors que son contrat était en cours. Et c’est sa fille qui continue de payer !”
En effet, la mésaventure du Dr Saint-Martin est loin d’être un cas isolé. Au début de l’année 2024, la Dre Adina Dronca, généraliste dans la Drôme, reçoit des coups de fils insistants au cabinet. La même société de leasing, Novuus, tient à lui proposer la location d’un ECG connecté. "Ils ont appelé 1 000 fois. Ils m’ont sollicitée pendant deux, trois mois ! J’ai fini par les recevoir", se souvient la généraliste. Elle signe, sur tablette, un contrat de location de 189 euros par mois pour cinq ans. "Quand on les écoute, tout à l’air si simple. On leur fait confiance. J’ai pensé à demander si la somme de 189 euros était bien fixe, je n’ai pas posé plus de questions", se souvient Adina Dronca. L’année suivante, l’entreprise la contacte : il faut mettre le matériel à jour, c’est une nécessité technique. "Cela s’est fait à leur initiative, insiste la médecin. Le premier appareil a été rendu inutilisable, et ils m’en ont fourni un autre." A cette occasion, elle signe un nouveau document.
"J’ai demandé à ma banque de bloquer le premier prélèvement. Et ils me facturent maintenant des pénalités pour impayé !"
Pendant six mois, tout se passe bien. Mais depuis janvier 2026, elle reçoit une double facturation mensuelle. "A aucun moment, il ne m’a été expliqué que c’était un nouvel engagement financier ! Je paye deux fois, et le premier appareil a été déconnecté !" Depuis des mois, Adina Dronca cherche à joindre l’entreprise pour obtenir une annulation du double prélèvement. En vain. "J’ai demandé à ma banque de bloquer le premier prélèvement. Et ils me facturent maintenant des pénalités pour impayé ! Je les bloque aussi !, fulmine la généraliste. Je suis très en colère. Je n’en dors pas la nuit ! Je me sens trompée, démunie.” Elle a par ailleurs contacté une avocate pour faire avancer son dossier et n’exclut pas de déposer une plainte.
Plainte à laquelle pourraient bien s’associer d’autres médecins. La Dre Oana Ichim, généraliste à Sète (Hérault), y réfléchit aussi sérieusement. En 2024, elle signe un contrat de leasing pour un ECG connecté et un dermatoscope. Un engagement de cinq ans et un total de 380 euros mensuels. Qui monte à 420 euros au bout de quelques mois, sans explication. "Ça a marché quelques temps, et l’année suivante plus rien. L’ECG connecté ne fonctionnait plus. Le transfert ne se faisait plus avec le cardiologue", raconte-t-elle. La généraliste parvient à joindre la société, qui, par téléphone, réinstalle les logiciels. "L’appareil a fonctionné à nouveau quelques mois, puis plus rien. Aujourd’hui, je paye pour rien", s’agace Oana Ichim. D’autant que l’autre appareil, le dermatoscope, est loin de satisfaire ses attentes. "Mes images sont très souvent refusées par le dermatologue, qui me dit qu’elles sont trop floues. L’appareil est de très mauvaise qualité", critique-t-elle. "Je me sens escroquée, je veux résilier ces deux contrats !", ajoute la généraliste.
"Nous avons envoyé une lettre recommandée avec accusé de réception. Sans réponse dans les quinze jours, nous irons en justice, assure Adina Dronca. Je conteste la méthode commerciale ! Ca manque de transparence. Est-ce que ce n’est pas une pratique commerciale trompeuse ?"
De son côté, Carine Saint-Martin tient avant tout à mettre en garde ses confrères. "J’ai été un vrai pigeon, j’assume, lâche-t-elle avec amertume. Mais je veux alerter mes collègues ! Généraliste, c’est un boulot de con. On est tellement seuls que oui, on peut faire des bêtises. En vingt ans d’exercice, je n’avais jamais entendu cette alerte, alors je veux en faire profiter les autres. On est vraiment nombreux à être tombés dans ce piège.”
Le directeur général de Novuus prêt à trouver "une solution"
Contacté par Egora, le directeur général et co-fondateur de Novuus, Julien Camilleri, dit être stupéfait de ces témoignages. "J’ai vraiment du mal à entendre que nous ne sommes pas joignables ! Il y a plusieurs contacts sur notre site, les médecins avec lesquels nous travaillons ont toujours les numéros d’un technicien, d’un commercial...", assure-t-il. "Nous sommes là pour faciliter la vie des praticiens, certainement pas pour la leur compliquer. Nous travaillons avec près de 4 000 médecins, trois cas qui rencontrent des difficultés, c’est infime par rapport à notre volume. Mais je souhaite sincèrement résoudre leurs problèmes. Je suis disposé à leur donner mon numéro personnel. Quand on échange en bonne intelligence, on trouve toujours une solution !", indique le directeur de Novuus.
Concernant l’absence de clause de résiliation sur les contrats, le directeur nuance. "Les contrats sont tripartites : le médecin, nous, et l’un de nos partenaires financeurs. C’est vrai que dans ces contrats, il n’y a pas de possibilité de résilier. Mais en cas de force majeure - et c’est déjà arrivé de nombreuses fois - nous négocions avec le financeur et s’il le faut, nous prenons en charge les frais de résiliation." Et d’assurer de sa bonne volonté d’aider les médecins en difficulté : "Notre intérêt, c’est que les médecins soient satisfaits de nos services. Nous allons échanger et je suis convaincu que nous trouverons une solution."
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