Anna Boctor @Louise Claereboudt
"Quand la cause est juste, rien ne m'arrête" : qui est Anna Boctor, la pédiatre qui veut révolutionner le syndicalisme ?
"Révoltée" dès son plus jeune âge par les inégalités sociales et le sexisme, la Dre Anna Boctor a appris à se battre pour obtenir la place qu'on ne lui accordait pas. A la tête de Jeunes médecins depuis février 2025, la pédiatre installée dans les Alpes-Maritimes transforme sa colère en action, avec un objectif : porter la voix de ceux qui ne se sentent pas légitimes. Un combat qu'elle mène avec détermination.
Anna Boctor @Louise Claereboudt
"Ça vous dérange si j'enregistre l'entretien ?", demande-t-on à Anna Boctor, à qui nous avons donné rendez-vous dans un café parisien, en cette matinée ensoleillée de mars. "Pas du tout ! Ma mère faisait ça aussi, elle était journaliste politique en Egypte pour Al Ahram, l'équivalent du Monde, comme mon grand-père, qui était très reconnu. C'est un métier familial !", lance la pédiatre spécialisée en maladies respiratoires et allergiques, ravie de se prêter au jeu du portrait. "Ma mère était déçue que je fasse médecine, elle aurait préféré que je reprenne le flambeau, mais je ne lui ai pas laissé le choix", s'amuse-t-elle, en commandant un jus d'orange pressé.
Née à Charenton (Val-de-Marne), le soir du réveillon de Noël 1985, Anna Boctor a baigné toute son enfance dans la culture égyptienne à laquelle ses parents sont restés très attachés. "C'était l'Egypte à la maison, l'Egypte dans nos assiettes, l'Egypte dans notre éducation, l'Egypte à la télévision… partout." Son père, ingénieur dans l'automobile, avait quitté la terre des pharaons dans les années 1970, sentant le vent tourner pour les Coptes, les Chrétiens d'Egypte. La mère d'Anna Boctor l'avait suivi une fois le mariage prononcé, laissant derrière elle sa famille, sa carrière et sa tranquillité financière.
"A partir de mes 4 ans, on a vécu dans une cité pourrie dans le 77, à Montereau-Fault-Yonne. Mon père avait acheté une concession automobile là-bas. Cet appartement, c'était pour se refaire financièrement." La mort du patriarche dans un accident de la route alors qu'Anna n'avait que 10 ans a fait voler en éclats les espoirs familiaux d'une vie loin des problèmes d'argent. "On est restés coincés dans cette cité jusqu'à ma deuxième année de médecine." Sa mère enchaînait les petits boulots, comme secrétaire notamment, pour nourrir ses quatre enfants. "Elle est passée tout en bas de l'échelle. En Egypte, sa famille avait un domestique, elle habitait dans un quartier huppé du Caire, et allait dans les écoles les plus prestigieuses."

Cette vie-là, la jeune Anna Boctor ne l'a connue qu'à travers les récits mélancoliques de sa mère, dont elle salue aujourd'hui "le courage". Son quotidien à elle, c'étaient plutôt "les incendies, les cambriolages, l'odeur de pisse dans les ascenseurs, toujours en panne". C'était aussi le racisme : "On nous considérait comme des cafards." Seule possibilité de s'évader, la télévision, et ses programmes comme Les Minikeums, Une Nounou d'enfer ou Il était une fois la vie. "On n'avait rien d'autre à faire", souligne la médecin.
À la mort de son père, la fillette, "toujours première de la classe", avait trouvé refuge dans l'école. Un rêve en tête : devenir "docteure pour les enfants" – "pour être à la source des bonbons", rit-elle. "À l'école, j'étais très docile, parce que j'étais bien façonnée, mais je ne me laissais pas faire quand même", se souvient-elle, le regard espiègle. "J'ai eu une éducation très stricte, misogyne. La personne la plus sexiste que je n'ai jamais connue, c'était ma mère. Elle prônait l'indépendance et les études. Mais une femme devait rester soumise à son mari et faire des enfants. C'était la finalité."
Un discours "déboussolant" pour l'écolière qui goûtait à "la culture française" dès qu'elle était avec ses camarades. "Moi je n'avais pas le droit de respirer." Quand ses frères pouvaient vaquer à leurs occupations, Anna Boctor et sa sœur aînée devaient laver le sol et la vaisselle. "J'étais révoltée très jeune. Je n'arrêtais pas de me demander 'pourquoi moi et pas eux ?' C'est une des plus grosses colères que j'ai en moi, depuis l'enfance, la différence entre les hommes et les femmes."
Emprunter la voie de la médecine n'a fait qu'exacerber cette colère. "Si je fais la rétrospective des difficultés que j'ai rencontrées dans ma carrière, elles sont plus dues au fait d'être une femme qu'à mes origines étrangères. Evidemment, c'est une double peine quand on est racisée."
"Fronde" étudiante
Anna Boctor avait 17 ans lorsqu'elle a mis les pieds à la faculté Necker. La conseillère d'orientation du lycée avait pourtant tenté de la dissuader – "c'est trop dur, vaut mieux pas que tu vises ça" – en vain. "A Necker, il n'y avait que des 'fils de'. Ils étalaient leur richesse. Moi, je me tapais les transports tous les jours, j'étais l'une des seules boursières. Mais ils ne m'impressionnaient pas, ils ne valaient pas mieux que moi." L'étudiante ne pouvait toutefois s'empêcher de ressentir un sentiment d'injustice. "Quand je révisais ma deuxième P1 avec le voisin qui faisait hurler son chien, j'étais révoltée. Il m'arrivait d'hurler dans ma chambre. Je me disais que je ferai tout pour ne jamais vivre dans ces conditions."
L'étudiante s'est alors accrochée à son rêve, ne prêtant guère attention à la "ségrégation" instaurée par "la haute" à Necker. À partir de la troisième année, le Crous lui a attribué un logement, lui permettant d'éviter les allers-retours entre la faculté et Montereau-Fault-Yonne. Anna Boctor a enchaîné les petits boulots pour payer ses études : prof, serveuse, placeuse au Parc des Princes. "Ma mère me répétait que l'argent ne devait pas être un obstacle." L'externe comptait bien profiter de la "chance" qu'elle avait d'être à Paris. "Interne, je choisissais des stages durs, parfois maltraitants, mais qui pouvaient m'apprendre des choses."
Pas question toutefois de faire le larbin. En première année d'internat, Anna Boctor avait mené une "fronde étudiante" pour dénoncer les conditions d'un stage de pédiatrie générale. "On n'avait aucun enseignement, on faisait 90 heures par semaine." Une bataille qui s'était soldée par la fermeture du stage aux internes pendant une période et la mise à l'écart de la cheffe de service. "Il y avait un peu d'inconscience, je ne me rendais pas compte à quel point c'était un milieu fermé, toxique, j'ai toujours eu foi en la justice", insiste Anna Boctor. "Avec cette fronde, je me suis rendu compte qu'on pouvait avoir un pouvoir."
"Tu prends bien la pilule Anna ?"
Pendant l'internat, la jeune femme a aussi fait l'expérience du sexisme. "Ça me rendait malade qu'on nous appelle avant chaque stage pour savoir si on avait un projet bébé." Des réflexions, toujours destinées aux femmes, qui l'ont poursuivie bien au-delà. Deux mois après son arrivée à l'hôpital Robert Debré, où on lui a offert un poste de clinicat, la jeune trentenaire s'était vu sermonner par sa cheffe de service. "Tu prends bien la pilule, Anna ? Tu diras à ton mec de calmer ses ardeurs", lui avait-on lâché. Anna Boctor n'avait su quoi répondre.
Son poste de PU était "conditionné" au fait de ne pas avoir d'enfant pendant ses deux ans de clinicat. "On m'avait aussi dit que je devrais me taper 3 ans d'attachée ensuite, payée moins qu'en clinicat. Sur le moment j'étais honorée. Je tenais à faire mes preuves, et, en même temps, j'en avais marre de vivre dans la galère et j'avais envie d'avoir un bébé. Je sentais au fond de moi que j'allais avoir du mal [à tomber enceinte]", confie Anna Boctor, biberonnée à "l'élitisme". Son fiancé, commercial, avait été choqué de ces façons de faire.
"On est tellement façonnés en médecine que je ne me rendais plus compte de ce qui était normal ou pas. Pourtant, interne, je n'hésitais pas à gueuler sur les PU quand ils nous raccrochaient au nez. J'étais l'héroïne de mes camarades", s'esclaffe la pédiatre. "Quand la cause est juste, rien ne m'arrête." Anna Boctor avait donc refusé le deal qui lui avait été proposé. S'en était suivi des mois de "clash, d'humiliations" ; "l'enfer". Mais la jeune femme avait refusé de partir. "C'est l'hôpital qui a besoin de moi, pas l'inverse !"
Après un clinicat douloureux, "toutes les portes" lui ont été fermées. Adieu l'idée d'être PU qu'on lui avait mise en tête : "La cooptation était la règle dans les carrières universitaires, alors…" Pour prendre un nouveau départ, Anna Boctor avait décidé de quitter la capitale, direction Antibes. Mais n'y avait rien trouvé rien. "J'étais épuisée, je voulais changer de métier", confie la pédiatre, qui a perdu des jumeaux durant cette période. Elle pensait pouvoir trouver un peu d'apaisement au CHU de Nice, qui l'avait démarché, mais l'établissement avait retiré précipitamment sa proposition. "Ils avaient appris que j'avais un projet bébé."
La médecin était alors partie à Monaco dans un établissement où "[elle] ne pouvait pas pratiquer [sa] spécialité pour ne pas faire de l'ombre à un mec…" Lorsqu'elle avait repris le travail après la naissance de son premier enfant, "on [lui] avait demandé de rattraper toutes les gardes qu[elle] n'avai[t] pas faites durant [son] congé mat'". En plein Covid, Anna Boctor s'était exécutée mais avait fini par plier bagages. "J'étais hyper vénère par rapport à tout ce qui s'était passé à Paris, à Antibes, à Monaco… Il fallait que les gens sachent", lâche-t-elle, l'air soudainement grave.
Inter
La pédiatre avait mis toute sa colère par écrit et avait pris contact avec Jeunes médecins pour porter sa tribune, publiée le 26 septembre 2020 dans Le Monde. C'est ainsi que son engagement syndical a pris racine. "A partir de là, ils ne m'ont plus lâchée chez Jeunes médecins. Je n'y connaissais rien en syndicalisme, j'étais vraiment candide." Rapidement, la pédiatre s'est vu confier la vice-présidence en charge de l'égalité femmes-hommes. "Faire carrière" dans la politique, Anna Boctor assure qu'elle s'en moque, mais "contribuer à faire bouger les choses pour les femmes médecins", là, banco !
La pédiatre, qui a trouvé refuge dans le libéral à Cagnes-sur-Mer, s'est investie pleinement pour comprendre tous les rouages et maîtriser ses sujets. A tel point que, sous l'impulsion de responsables du syndicat, la jeune maman est propulsée en tant que présidente en février 2025. "J'avais toutefois imposé mes conditions. Je refusais de travailler seule. Je suis persuadée que si on veut changer le monde, il faut une équipe autour de soi." Anna Boctor a donc décidé d'insuffler un vent nouveau, de créer des groupes de travail et des ponts avec d'autres syndicats (avec le Syndicat des internes des hôpitaux de Paris notamment).
Peu avant son arrivée à sa tête, le syndicat avait décidé d'amorcer un virage et de ne plus seulement représenter les jeunes, mais d'élargir à l'ensemble des forces vives (internes, hospitaliers, salariés, libéraux). "On doit représenter tout le monde parce qu'on est tous dans le même bateau ; si on n'offre pas une vision globale au politique qui n'y connaît pas grand-chose, c'est illisible", soutient Anna Boctor. Elle, sa cible, "c'est la majorité silencieuse", "parce que ce sont eux qui ne se sentent pas [représentés], qui ne se sentent pas légitimes… comme moi il y a six ans", ajoute-t-elle, le regard conquérant.
Mettant un coup de pied dans la fourmilière, Anna Boctor s'est attachée durant ses premières semaines de mandat à changer les statuts et la gouvernance du syndicat. Objectif : être davantage force de propositions et inclure les adhérents dans les projets. "Les professionnels du syndicalisme, c'est les moins légitimes", pense-t-elle. Sous son impulsion, l'assemblée générale a décidé de dissoudre les structures territoriales, "qui étaient des coquilles vides". Ce qui a déclenché une guerre avec l'antenne parisienne, comme l'a rapporté Egora dans plusieurs articles. Anna Boctor était accusée de vouloir annexer les régions.
Cette bataille a conduit à l'exclusion, le 7 avril, de Jeunes médecins Ile-de-France, qui avait, la veille, décidé de quitter la structure nationale et de changer de nom.
Anna Boctor a essuyé plusieurs tentatives de destitution en un an de mandat, qui n'ont jusqu'ici pas abouti. Elle a même été assignée en justice. Elle devra, dans ce cadre, se rendre au tribunal le 22 septembre. "C'est très dur car on m'attaque personnellement, on veut salir mon image, mais je ne veux pas tomber dans ce jeu […] Je crois en l'intégrité et l'intelligence", martèle la pédiatre, qui confie avoir pensé "plusieurs fois" à arrêter. Car ces jeux de pouvoir ont fini par affecter sa vie privée, confie la maman de deux enfants de 4 et 6 ans. "Mon mari ne supporte plus de me voir comme ça."
Mais pour la pédiatre, qui a ouvert son cabinet à Vence en mai dernier, pas question de quitter le navire en pleine tempête. "Mon objectif, c'est de filer les clés de la maison retapée, aux normes antisismiques, inattaquable par les truands", lâche-t-elle, en remettant sa veste blaser. Il est temps de s'éclipser. Anna Boctor doit tourner une vidéo pour promouvoir les missions du syndicat.
Biographie express :
24 décembre 1985 : naissance à Charenton-le-Pont
Octobre 2003 : début des études de médecine
Novembre 2010 : début de l'internat
Janvier 2020 : naissance de son premier enfant
7 février 2025 : présidence de Jeunes de médecins
La sélection de la rédaction
Faut-il instaurer une attestation d'honorabilité pour tous les médecins ?
FRANCOIS CORDIER
Non
La prestation de serment par chaque médecin devant le conseil de l'Ordre et son honorable aréopage ne suffirait-elle plus désormai... Lire plus