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"Être médecin aujourd’hui, c'est résister à la tentation de la peur, du repli, du jugement"
Tensions politiques, fractures sociales, guerres, montée de l'antisémitisme... Chaque jour, dans son cabinet du 19e arrondissement de Paris, le Dr Mickael Riahi est confronté aux "peurs du monde". "Dans cette période troublée, le rôle du médecin consiste à maintenir un fil invisible : celui de la confiance, de l’humanité partagée et d’une morale du soin qui refuse de céder aux fractures du monde", écrit le généraliste dans un éditorial pour Egora.
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"Je suis médecin dans une époque qui me bouscule. Pas seulement par la complexité des pathologies ou la pression du système de santé, mais par le climat moral qui traverse notre société. Dans mon cabinet médical, je vois entrer les peurs du monde : celles liées aux tensions politiques, aux fractures sociales, aux guerres. Je vois aussi la fatigue morale d’un si beau pays, qui doute pourtant de lui-même. Affronter ces peurs fait désormais partie du métier. Peur de la violence, peur de la radicalisation des discours, peur d’une parole publique devenue brutale. Et, pour certains d’entre nous, peur plus intime encore : celle de l’antisémitisme qui resurgit, parfois minimisé, parfois banalisé dans certains milieux politiques ou militants.
"Dans un monde qui se tend, le cabinet médical devient un espace fragile mais essentiel de neutralité bienveillante"
Cette réalité, je ne peux ni l’ignorer ni la dissocier de mon engagement professionnel. La montée des extrêmes simplifie les débats et durcit les positions. Tout devient clivant. La société se polarise. La médecine, elle, m’a appris l’inverse : la complexité, le doute, l’écoute. Soigner, c’est refuser de catégoriser l’autre. C’est accueillir la vulnérabilité humaine sans tri moral ni filtre idéologique. Dans un monde qui se tend, le cabinet médical devient un espace fragile mais essentiel de neutralité bienveillante. On y reçoit des patients inquiets, parfois en colère, souvent désorientés. Il faut tenir bon, rester éthique, même lorsque la société donne le sentiment de perdre ses repères, et que cela finit par nous atteindre. Non par naïveté, mais parce que le soin repose sur une exigence : reconnaître la dignité de chacun, quelles que soient ses convictions.
Être médecin, être soignant aujourd’hui, c’est résister à la tentation de la peur, du repli, du jugement. C’est continuer à croire que la médecine peut être un lieu où l’on se rencontre encore comme des êtres humains, et non comme des adversaires. Dans cette période troublée, le rôle du médecin consiste à maintenir un fil invisible : celui de la confiance, de l’humanité partagée et d’une morale du soin qui refuse de céder aux fractures du monde."
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