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"Ma colère est immense, à la hauteur de mon attachement viscéral pour cette vocation" : lettre d’un généraliste au ministre de la Santé

"Monsieur le Ministre, ouvrez les yeux ! Les patients ne sont plus en sécurité, les médecins généralistes sont méprisés", implore le Dr Frédéric Paing, praticien installé à Saint-Lô, dans la Manche. Dans cette lettre, qu’Egora reproduit en intégralité, il appelle François Braun à cesser les attaques contre les généralistes libéraux et à revenir au "bon sens", s’il ne veut pas voir la médecine de ville "imploser".

 

 

"Monsieur le ministre,

Il suffit !

             Comme nombre de mes confrères généralistes qui travaillent sans compter, la coupe est pleine pour moi. La coupe est pleine de vos suspicions, dénigrements et autres accusations à peine voilées désignant la médecine de ville et les médecins généralistes libéraux comme les responsables des maux de l’Hôpital, de ceux notamment des services d’urgence hospitaliers.

             Il suffit de plus de 30 ans de gabegie ! J’ai obtenu mon baccalauréat en 1989 et l’on me déconseillait alors vivement d’entreprendre des études de médecine en me promettant que je serai “chômeur”, ce qui témoignait déjà de l’absence dramatique de clairvoyance, sans cesse perpétuée depuis, des autorités sanitaires au premier rang desquelles a toujours figuré le ministère de la Santé. Un simple constat mathématique, une banale analyse démographique et quelques tableaux statistiques (à la portée de n’importe quel collégien moyen de l’époque) faisaient dire à feu mon père pédiatre que ces prévisions n’étaient que balivernes. Fort de ce constat, jamais démenti par les faits, j’ai persisté dans mon idée chevillée au corps depuis la classe de 5ème. Après un concours de premier cycle des études médicales (PCEM1) passé 2 fois (l’année de ma 1re tentative avait récompensé 90% de redoublants…), au terme donc de deux longues années de sacrifices où j’avais renoncé à toute activité sportive, sociale ou même familiale, m’astreignant à une vie monacale (tandis que mes amis jouissaient de leurs plus belles années), j’ai poursuivi et vécu la totalité de mes études dans un climat dégradé sinon délétère du fait d’un numerus clausus réduit à cette époque à peau de chagrin ; les gardes et les nuits blanches se sont succédé sans cesse au mépris de la sécurité la plus élémentaire pour les patients en premier lieu, mais aussi pour les médecins en devenir que nous étions.

 

"Les ministres savaient et ils n'ont rien fait"

             Alors il suffit ! Du déni de réalité. C’est le moment d’évoquer une déclaration de Monsieur Bernard Kouchner, alors ministre de la Santé, que j’ai entendu dire de mes propres oreilles en 1992 lors d’une conférence à Lisieux : “avec le numerus clausus, on s’est fait b….. !”. Donc, il y a 30 ans, le ministre savait et n’a rien fait ; donc, tous ses successeurs savaient et n’ont rien fait : ils partagent tous la responsabilité et la culpabilité de la situation, elle ne nous incombe pas à nous, généralistes d’aujourd’hui. Et il sera vain de m’opposer que le président de la République s’est attaqué à cela : dès le premier jour, j’ai dénoncé la supercherie évidente de cette réforme, les faits me donnent hélas raison, la catastrophe est en marche, vous ne pouvez l’ignorer.

             Il suffit ! Du manque de reconnaissance. J’ai ainsi passé toutes mes années d’externat et d’internat à trimer au détriment déjà de la vie familiale entre autres, mais je l’ai accepté ayant bien conscience des spécificités particulières de notre activité professionnelle. Alors, malgré l’épuisement permanent, avec mes condisciples, nous avons tenu à bout de bras des centaines de services d’urgence ou de services de soins d’hôpitaux périphériques ou même de CHU, très souvent livrés à nous-mêmes, sans seniors, sans repos compensateurs les lendemains de garde… C’était une autre époque mais il semblerait qu’on ait tendance à y revenir… Comme aujourd’hui, ce qui était insupportable n’était pas tant la quantité de travail colossale mais bel et bien le mépris des mandarins, directeurs d’hôpitaux et autres ministres qui nous reprochaient (déjà !!) d’être des fainéants lorsque nous tentions d’obtenir de piètres aménagements : il est glaçant de constater que les mentalités n’ont absolument pas évolué puisque vous reprenez à votre compte cette petite musique qui laisse entendre que les généralistes ne travaillent pas assez et qu’ils sont responsables du problème d’engorgement des urgences. Si vraiment vous pensiez cela, cela témoignerait d’une méconnaissance extrêmement inquiétante de la situation de la médecine de ville mais, à contrario, si vous savez quelle est réellement la situation, mettre les médecins généralistes en accusation, les menacer, les intimider, leur promettre des contraintes supplémentaires relève de la démagogie, du populisme si ce n’est de la mauvaise foi.

              Il suffit ! Car j’ai en mémoire les propos du directeur des affaires médicales de mon CHU en 1999 qui m’envoyait promener en me disant que je “n’aurais pas dû faire médecine si je ne voulais pas travailler”. Alors que je sollicitais un aménagement de mon planning qui comptait 31 jours de présence en juillet avec 10 gardes ! Ou ceux de ce directeur de Centre hospitalier général (CHG) qui, en 1998, m’avait traité “d’hurluberlu” quand je lui évoquais la possibilité de se reposer un peu après une garde… euh… après une nuit blanche… Et, quand je lui avais dit qu’un jour il serait bien obligé de composer avec ces repos de garde, il était parti dans un grand éclat de rire en disant que “ça n’arriverait jamais !” (encore un esprit éclairé…). Alors, aujourd’hui, quand j’entends la même rhétorique, les mêmes “éléments de langage” (facilité moderne permettant de s’affranchir de toute réflexion) visant à culpabiliser les médecins, à les dénigrer, à mépriser leur travail et à sous-évaluer (si ce n’est dévaluer) leur investissement, il suffit vraiment ! J’attends, nous attendons d’un ministre, non pas qu’il cherche un coupable des conséquences de l’impéritie, de l’absence de bon sens et de clairvoyance de ses prédécesseurs, mais qu’il trouve des solutions réalistes pour tenter de régler le problème. Cependant, trouver un remède en s’égarant (volontairement ?) dans le diagnostic est voué à l’échec, vous le savez mieux que quiconque ! Nous ne sommes pas assez nombreux et nous n’avons pas assez de moyens : alors, il suffit ! D’entendre qu’il y a assez de médecins mais que nous sommes mal répartis ; c’est faux et vous le savez ; sinon, comment expliquer que certains de mes anciens patients ne trouvent pas aujourd’hui de médecin généraliste qui à Rouen, qui à Nantes, qui à Bordeaux, qui à Nîmes... ?

 

"Menacer, reauisitionner, dénigrer les généralistes, c'est la catastrophe annoncée"

             Il suffit ! de s’échiner de tôt le matin jusqu’à tard le soir à trouver (ou pas, d’ailleurs) des solutions pour les patients que l’hôpital ne garde plus faute de place (oui, aujourd’hui, certains patients meurent probablement plus vite qu’ils ne le devraient, victimes de politiques successives désastreuses). Il suffit ! De voir des patients souffrir inutilement ou de constater les pertes de chance subies à cause de prises en charge dégradées et/ou retardées, faute d’équipements et/ou de spécialistes. L’Etat ne nous donne plus les moyens de faire notre travail dans les règles de l’art, et nous ne pouvons donc plus satisfaire à l’obligation de moyens qui nous incombe ; vous en êtes à ce jour comptable de par votre fonction.

             Il suffit ! De ces nuits sans sommeil à se tracasser pour les patients restés à domicile dans des situations plus que périlleuses alors que leur état de santé requiert normalement une hospitalisation… La France de 2022, 6e puissance économique mondiale, aurait-elle besoin d’un Docteur Schweitzer ?

             Il suffit ! De ces politiques calamiteuses ayant détruit l’hôpital public et dont le dessein semble être de faire imploser la médecine générale et ses derniers Mohicans qui ont, heureusement pourtant, encore foi dans leur utilité. L’actuelle tendance lourde consistant à menacer, à diviser, à contraindre, à intimider, à réquisitionner, à dénigrer les médecins généralistes (ceux-là même qui maintiennent le navire à flot, il faut en avoir bien conscience) est une catastrophe annoncée. Non seulement, cela ne résoudra rien (travailler la nuit pour examiner otites, bronchites, etc… est évidemment utile mais ne libérera aucun lit d’aval pour hospitaliser les patients qui le nécessitent) mais cela conduira inéluctablement à une aggravation de la situation : les plus anciens “déplaqueront” plus vite que prévu, les plus jeunes fuiront et ne s’installeront pas, d’autres jettent déjà l’éponge. Il serait judicieux de prendre conscience de cela car désormais on ne pourra pas dire que l’on ne savait pas : si la défiance vis-à-vis des généralistes perdure ainsi, le ministère sera responsable du démantèlement de la spécialité de ces derniers !

             Il suffit ! De ne pas écouter les médecins de terrain, et de l’absence de volonté politique de trouver des solutions. Certains membres de votre mission flash nous ont martelé début juillet que nous sommes “en guerre”, récurrente rhétorique gouvernementale mise à toutes les sauces et dont on finit par douter que le choix des mots soit justement pesé. Mais, admettons que cela soit le cas, alors il faut agir en conséquence : en temps de guerre, on priorise, on hiérarchise. Donc, on privilégie les malades aux papiers, c’est du bon sens ! Il faut absolument supprimer au maximum le travail administratif et plutôt que de le faire exécuter par des assistants, il faut avant tout abolir ce qui est inutile (en temps de guerre…) : un courrier pour le dermatologue pour brûler une verrue par exemple, les certificats en tous genres dont le but n’est autre que de fuir toute responsabilité et de la faire endosser au médecin de manière indue, dossiers chronophages uniquement destinés à satisfaire l’appétit administratif français gargantuesque, etc. Tous ces écrits ne soignent ni ne guérissent absolument personne. Cette proposition de suppression du travail administratif a été entendue par un membre de la mission flash : silence assourdissant ô combien révélateur en guise de réponse, confirmant ma crainte de l’absence de réelle volonté politique de résoudre les problèmes actuels. La santé du patient ne semble pas être la préoccupation essentielle d’une administration technocratique, inflexible, déshumanisée.

             Il suffit ! De ce système que vous envisagez et qui revient à ce que les pharmaciens prennent en charge les angines et les infections urinaires, les IDE les suivis de patients chroniques tandis que les médecins généralistes rédigeront courriers et certificats et rempliront les dossiers. Le bon sens nous a semble-t-il quittés définitivement !

             Il suffit ! d’entendre d’ineptes propositions comme celle du Haut Conseil pour l'avenir de l'assurance maladie (HCAAM) qui déclare que la solution est simple et passe par augmenter la patientèle moyenne de 1000 à 1200 patients. Cela revient à nous demander de travailler 20% de plus donc de passer de 54 heures en moyenne par semaine à 65 heures. Qui peut censément penser que cette solution soit envisageable ?

             Il suffit ! De multiplier les structures (SISA, CPTS …) qui nous prennent un temps considérable à mettre en place. Ce travail nous est aujourd’hui demandé car les politiques, le ministère de la Santé, les ARS n’ont pas fait, depuis 30 ans, leur travail, trop occupés dans leurs élucubrations théoriques à échafauder des solutions déconnectées de la réalité, à remplir des tableaux statistiques, à faire de la sacro-sainte communication, démagogique à souhait, pour expliquer à la population que tout irait bien si les médecins généralistes étaient organisés et travaillaient plus. Je suis médecin, je suis là pour examiner des patients, pas pour siéger dans des réunions inutiles ou d’obscurs comités Théodule ni pour remplir des papiers ou bien encore faire de la pseudo-régulation ; en effet, pour ce que j’en vois chez moi, l’esprit de celle-ci a été complètement dévoyé car elle consiste aujourd’hui à faire en sorte que les gens ne consultent plus du tout plutôt que de leur trouver une solution pour qu’ils puissent être examinés. Il conviendrait aussi de parler des dérives dramatiques de la téléconsultation phagocytée avec la complaisance des autorités par toutes sortes d’entreprises privées à la fiabilité et à l’éthique parfois douteuses.

             Alors, Monsieur le Ministre, ouvrez les yeux ! Les patients ne sont plus en sécurité, les médecins généralistes sont méprisés, maltraités, insultés par leurs autorités de tutelle, jamais écoutés alors qu’ils foisonnent d’idées pragmatiques et applicables au contraire des lubies et autres chimères technocratiques. Seuls restent à ce jour sur le terrain les plus motivés et, loin de prendre soin de ces derniers qui “tiennent la boutique”, vous les maltraitez en les accusant et les menaçant (c’est ainsi qu’ils le vivent). Vous êtes à l’aube d’un conflit majeur avec les libéraux. Ils vont arrêter, partir, jeter l’éponge (ma remplaçante part exercer en Suède pour fuir les conditions de travail en France, et je ne la blâme pas) si rien n’est mis en œuvre pour les retenir et cela commence par cesser de nier la réalité. Sous peine de commettre la funeste erreur de démanteler la médecine de ville, revenez à des choses simples, disparues : pragmatisme, bon sens, simplification, efficacité plutôt que vénération de la communication et démagogie à outrance dont nous sommes repus depuis cinq ans.

             J’ai parfaitement conscience que votre tâche est immense dans ce quasi-champ de ruines que l’on vous a légué ; je sais que mon courrier n’est qu’une goutte d’eau dans un océan de récriminations. Ma colère est immense, à la hauteur de mon attachement viscéral pour cette vocation que l’on piétine un peu plus chaque jour ; mais nul n’est indispensable, et à force de n’être pas écoutés et de ne plus nous donner les moyens que l’Etat nous doit, doit à la santé de nos concitoyens, nombre d’entre nous finira par conclure qu’il est temps de tirer sa révérence pour passer à autre chose : c’est la dernière chose que nous souhaitons et vous avez le pouvoir de ne pas nous y contraindre.

             En vous remerciant de l’attention que vous porterez à mon courrier, je vous prie de croire, Monsieur le ministre, à l’expression de mes sentiments très respectueux."

Docteur Frédéric PAING
Saint-Lô, le 21 septembre 2022

 

 

 

 

 

 

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