"Le combat de ma vie" : ancien carabin, il a tout quitté pour lutter contre les faux médicaments en Afrique

07/02/2023 Par M.G.
Portrait
Révolté par la contrefaçon de médicaments dans le monde, Arnaud Pourredon a décidé d’agir. A seulement 27 ans, l’ancien étudiant en médecine a déjà lancé son application Meditect pour aider les pharmaciens africains à lutter contre ce fléau et à travailler plus efficacement. Ce jeune entrepreneur engagé dans la santé a bien voulu répondre aux questions d'Egora.  

 

En 2013, Arnaud Pourredon a 18 ans. Celui qui a toujours eu envie de faire médecine rentre à la faculté de Bordeaux. Le jeune Béarnais est d’abord fasciné par l’univers des urgences, puis la recherche. Mais avec le temps, c’est la santé publique et son impact sur la population qui le séduit. "Il faut s’occuper du côté curatif mais le côté préventif est aussi important !", relève-t-il.  

Deux ans plus tard, en 2015, le Népal est touché par une série de cinq séismes. Les dégâts sont considérables, près de 9 000 morts et plus de 22 000 blessés sont comptabilisés. Arnaud Pourredon décide de s’y rendre à l’occasion d’un stage humanitaire, organisé par son université. Il intègre un dispensaire, et s’occupe des stocks de produits. C’est ici qu’il découvre pour la première fois l'existence des faux médicaments. "On recevait des boîtes, sur certaines il y avait des fautes d'orthographe et on a vite compris qu'il s'agissait de médicaments contrefaits." Arnaud Pourredon est "choqué" et "révolté" par ce qu’il voit. "C’était très difficile de comprendre que des personnes soient capables de contrefaire, ce qui était à mes yeux, le plus précieux :  le médicament, c’est ce qui soigne, c’est un vrai crime !" Arnaud Pourredon parle même d’un triple crime : "Un crime contre la santé car les médicaments contrefaits tuent, un crime économique car les faux médicaments sont vendus sur le circuit parallèle et un crime contre la société car ils frappent les plus pauvres parmi les malades."  

Parmi les médicaments contrefaits, la plupart sont des antibiotiques, mais Arnaud Pourredon découvrira plus tard que tous les médicaments sont touchés par ce fléau. "C’est ça le vrai problème", confie-t-il, impuissant. Il réalise très vite que même les produits qu’il a lui-même prescrit ou délivré peuvent être des faux produits. "On a le sentiment d'être coupable d’un crime sans le savoir, d’être complice, potentiellement d’avoir tué des gens", regrette-t-il. Pour quelqu’un qui a toujours voulu faire des études de médecine, "c’est très difficile". Avec cette expérience, il a le déclic, il veut lutter contre cette fraude qui tue des milliers de personnes.  

 

Un "problème mondial"

Les faux médicaments peuvent être modifiés de quatre manières différentes : en supprimant le principe actif du produit, en le substituant par un autre, en diminuant ou en augmentant la dose du principe actif. Arnaud Pourredon assure que ces faux médicaments peuvent être à l’origine d’un décès du patient. Sur des pathologies comme le paludisme, un patient peut mourir après avoir ingéré un médicament contrefait. "Si vous essayez de soigner un paludisme alors qu’il n’y a pas l'artéméther [le principe actif du médicament contre le paludisme, NDLR], vous n’allez pas être guéri, et donc vous allez décéder de la maladie." En effet, le patient pense être soigné grâce aux médicaments, mais ces derniers, en l’absence du bon principe actif, ne le soignent pas. Également, ces contrefaçons peuvent provoquer des complications. "J’ai rencontré beaucoup de patients qui étaient victimes d’insuffisance rénale suite à la consommation de ces faux médicaments", reconnaît Arnaud Pourredon. En plus d’endommager la santé du malade, cela a une deuxième conséquence sur ses proches. "Dès que vous avez un membre de la famille qui est touché par une insuffisance rénale, toute sa famille va devoir se cotiser pour lui payer des séances de dialyses. Donc la famille va être épuisée financièrement", explique-t-il.  

Intéressé par sa découverte, il veut en apprendre plus sur la fraude aux faux médicaments. Un an plus tard, il décide de participer une nouvelle fois à des stages humanitaires. Cette fois-ci, il part à la conquête de l’Amérique du Sud, en Tanzanie et en Bolivie, où il travaille dans un hôpital de campagne. Arnaud Pourredon réalise que cette contrefaçon...

existe ici aussi. Ce fléau est en réalité "un problème mondial". "Mon déclic s’est renforcé, quand j’ai réalisé l’ampleur du problème", admet-il.  

Pendant toute sa troisième année de médecine, il réfléchit à un projet qu’il pourrait mettre en place pour se lancer pleinement dans ce nouveau "combat" : son "combat". "Au début, je m’interrogeais sur ‘comment on allait réussir à faire un chiffre d’affaires conséquent ?'" tout en luttant contre cette fraude des médicaments. "En Afrique subsaharienne, les laboratoires  étaient démunis, ils n'avaient aucune solution pour lutter contre les faux médicaments", avance-t-il. Alors Arnaud Pourredon évalue l’intérêt de ces laboratoires à améliorer la traçabilité de leurs médicaments. Grâce à cela, il signe un contrat avec Upsa*. "Ils nous ont accompagnés pour comprendre leurs besoins, ce qui a permis de bien cibler notre travail", rapporte-il.  

Crédit : Meditect 

 

Une application pour vérifier l’authenticité des médicaments 

C’est à partir de là qu’est né Méditect, un application qu’il a cofondée avec Romain Renard, un de ses amis, qui a fait des études en finances et en stratégies. "On était très complémentaires, il connaissait toute la partie financière que j’ignorais complètement", reconnaît-il. Il aurait pu porter ce "combat" seul, mais "ça se serait fait beaucoup plus lentement, et avec plein d'erreurs en chemin", admet-il avec humilité. Il savait que chaque médicament devait avoir un numéro de série unique, témoignant de son authenticité. "On a profité de cette occasion, pour dire aux laboratoires ‘vous avez équipé vos lignes de production pour mettre des numéros de série donc ce qu’on souhaite faire c’est que vous mettiez des numéros de série pour tous les médicaments qui partent vers le marché africain, et nous on va s'assurer que notre application permet de vérifier si ces produits sont vrais ou faux’”, explique-t-il. L’application permet de scanner les médicaments et de vérifier leur numéro de série pour savoir s’ils sont authentiques ou contrefaits.  

Après un an de discussion, il signe un contrat avec le laboratoire Upsa. "On a su mettre en place une relation, alors que c’était un peu David et Goliath", reconnaît-il en souriant. Pour Arnaud Pourredon, si le laboratoire a accepté de lui donner sa chance, c’est grâce à sa "connaissance fine" de la problématique, notamment grâce son parcours universitaire et à ses stages humanitaires. "C’est ce qui a donné cette légitimité pour qu’ils nous soutiennent", se rappelle-t-il. Après Upsa, il signe avec Nextpharma, un laboratoire français qui exporte de nombreux produits en Afrique.  

Mais son application ne s’arrête pas simplement à vérifier l’authenticité d’un produit, Arnaud Pourredon a vraiment voulu répondre à une autre problématique à laquelle font face les pharmaciens du marché africain : "On a observé qu’ils n'avaient pas beaucoup de médicaments sur leurs étagères." Alors avec Romain Renard, son associé, ils ont décidé de créer un logiciel de gestion des stocks pour les officines. Objectif : permettre aux pharmaciens de mieux gérer leurs quantités de médicaments, et d’augmenter la disponibilité des produits dans les pharmacies. "Quand vous allez dans une pharmacie, l’utilisateur peut scanner un produit. Le logiciel vérifie l’authenticité du médicament en question, s’il provient d’un laboratoire partenaire. Ensuite, il peut faire payer le client et clôturer la vente." 

Pour mener à bien son projet, Arnaud Pourredon est obligé de suspendre ses études de médecine. "Au début, je décide de faire une année de césure", explique-t-il. Être en stage le matin, réviser l’après-midi et monter une entreprise ne sont pas vraiment compatibles pour le Béarnais d’origine. "Je voulais vraiment pouvoir travailler à temps plein sur mon projet entrepreneurial."  

Cette même année, il s’installe en Côte d’Ivoire. "C’était un pays qui m’attirait particulièrement. J’ai aussi eu envie de profiter d’un pays qui se développe très vite économiquement, avec une démographie assez conséquente et un système de santé relativement bien en place", assure-t-il. En effet, l’application marche tout de suite. "Très vite, on a eu plusieurs dizaines de milliers d’utilisateurs qui ont commencé à...

vérifier l’authenticité des médicaments, en utilisant notre application." L’application permet également des services, comme trouver des pharmacies de garde par exemple. Après la Côte d’Ivoire, Meditect se lance au Sénégal en 2021, puis six mois plus tard, au Cameroun.  

 

Une collaboration avec la police 

En parallèle du lancement de son application, Arnaud Pourredon travaille avec la Direction de police des stupéfiants et des drogues (DPSD). "C’est la police qui est spécialisée sur la lutte contre les faux médicaments", avance-t-il. Ensemble, ils collaborent pour aider les autorités à agir efficacement. "On fait des descentes avec la police, parce qu’eux, ils ignorent la différence entre les vrais et les faux médicaments, c’est difficile de voir ça à l'œil. Nous, on leur indique les zones qui sont très dangereuses parce qu’on connaît les acteurs qui s'engagent dans cette lutte", continue-t-il. 

Si les policiers n’y parviennent pas, alors comment reconnaître un faux-médicament ? "La solution la plus efficace, c’est de vérifier le numéro de série du produit", explique Arnaud Pourredon. C’est ce qu’il a décidé de faire avec son application. Mais cela n’est pas si simple. "Tous les laboratoires n’ont pas forcément envie de faire d’efforts et de sécuriser les médicaments."

Lorsqu’il rentre en France, il en profite pour examiner certains médicaments, qu’il a saisi en Afrique par exemple. Après avoir effectué une spectrophotométrie, il reste perplexe et étonné. "Il y a un médicament qui était indiqué 100% naturel, et on a été très surpris de retrouver le sildénafil, un principe actif synthétisé utilisé dans le viagra, et ça c’est très dangereux pour la population", confie-t-il.   

Lancé dans son projet, Arnaud Pourredon décide de demander une année blanche pour pouvoir poursuivre mon activité et puis une deuxième, une troisième, une quatrième puis une cinquième… A 27 ans, Arnaud Pourredon est toujours inscrit à la faculté de Bordeaux, mais n’a jamais repris ses études. Preuve de son engagement, en 2019, le cofondateur de l’application Meditect, reçoit le prix d’un des meilleurs novateurs de l’année de moins de 30 ans par l’université américaine MIT. Pour autant, il garde les pieds sur terre, rien n’a changé à sa pratique. "Ce sont des prix qui vont juste satisfaire mon égo et ma mère", dit-il en riant. "D’un point de vue business, ce n'est pas avec un prix que vous allez arrêter plus de médicaments contrefaits." 

Autre mission importante qu’il se donne : la sensibilisation. "Quand on va sur le terrain, on passe beaucoup de temps avec les différents chefs de village. Eux, ils sont alphabétisés et sont très écoutés par le reste de la population. On veille à diffuser les messages pour que les gens n’achètent pas des médicaments aux vendeurs ambulants qui ont des bassines sur la tête avec des faux produits", confie-t-il. Ils sensibilisent les Africains mais aussi les étudiants français. Depuis 2018, celui qui n’a pas encore été diplômé, donne déjà des cours aux étudiants de troisième année, à la faculté de médecine de Bordeaux. "Le Pr Vignes, neurochirurgien, a envie de sensibiliser les étudiants à l'entrepreneuriat. Il est convaincu par l'impact des nouvelles technologies sur l’exercice chirurgical mais aussi médical", explique-t-il. Son cours se décompose en deux parties. La première consiste à expliquer comment les nouvelles technologies peuvent avoir un impact significatif sur ces métiers de la santé. Puis dans un second temps, il partage via une étude de cas son expérience avec sa société Meditect. "C’est très agréable à faire, et les étudiants apprécient d'avoir un cours qui sort un peu des collèges de santé, des livres et des cours parfois rébarbatifs", admet Arnaud Pourredon. Il écrit aussi des articles scientifiques sur l’accès aux médicaments grâce à ses connaissances dans les pays émergents. 

 

Des pharmacies maintenant plus efficaces 

Conscient de la différence entre les pays européens et africains, Arnaud Pourredon mise aussi beaucoup sur la digitalisation. "Il faut garder à l’esprit qu’avant, les utilisateurs travaillaient avec une feuille et un crayon, le fait de les digitaliser, ça permet de les rendre plus efficaces", reconnaît-il. En début d’année 2022, une pharmacie du Mali l’alerte sur ses problèmes de faux médicaments. Elle doit aussi faire face à cette fraude. "C’est une pharmacie qui maintenant utilise tous les jours notre logiciel donc elle est capable de travailler plus efficacement." 

Aujourd’hui, Arnaud Pourredon envisage de reprendre ses études de médecine un jour. "Si j’ai envie d’avoir un impact encore plus significatif dans cette lutte, être médecin sera une nécessité pour que mon discours soit plus entendu", avance-t-il. Mais à la tête d’un entreprise de 25 personnes, ce n’est pas sa priorité actuelle. "J’ai des responsabilités que je n’avais pas avant. Je n’ai pas envie de planter la boîte par mon investissement et mettre plus de 20 personnes au chômage, il en est hors de question. Ma responsabilité, c’est de réussir à stabiliser et à sécuriser le plus possible mon activité", assure le cofondateur. 

Cette année, le projet s'agrandit encore, "on va ouvrir l’application à tous les autres pays d’Afrique subsaharienne francophone", annonce-t-il. Cela représente une dizaine de nouveaux pays : la Mauritanie, le Mali, la Guinée, le Burkina Faso, le Togo, le Bénin, le Niger, le Tchad, la République du Centrafrique, le Gabon, le Congo, Madagascar et Djibouti. 

Arnaud Pourredon regarde aujourd’hui son projet avec "une immense satisfaction". Il contribue à son "combat" : la traque des faux médicaments. "Avoir de l’impact, c’était ce que je cherchais", termine-t-il. Pari réussi pour le cofondateur de Meditect.  

Crédit : Meditect 

*Union de pharmacologie scientifique appliquée

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