Après 9 ans à la tête de l'Ordre des médecins, il tire sa révérence : les confidences du Dr Bouet

04/06/2022 Par Sandy Bonin
Interview exclusive
Il a l'Ordre des médecins qui lui colle à la peau. Après 10 ans à la tête du Conseil départemental de l’Ordre de Seine-Saint-Denis, le Dr Patrick Bouet achève son troisième mandat à la présidence du Conseil national de l'Ordre des médecins. Premier généraliste à prendre ce prestigieux poste en 2013, le Dr Bouet a longtemps continué à exercer en parallèle à sa mission ordinale. Il quittera l'institution le 22 juin prochain et laisse derrière lui un Ordre profondément modernisé. Il livre à Egora sa dernière interview en tant que président avant de voguer vers de nouveaux horizons.
 

Egora.fr : Vous disiez à Egora en 2016 vouloir "faire entrer l'institution ordinale dans le 21ème siècle", y êtes-vous parvenu ? Dr Patrick Bouet : Je pense que les actions menées par les équipes qui m'ont entourées et moi-même lui a permis d'entrer dans ce 21ème siècle, avec le maximum de capacité à agir. J'ai donc le sentiment que nous avons rempli une grande partie de cet objectif.   Quand vous êtes arrivé à la tête de l'Ordre en 2013, l'institution était très majoritairement composée d'hommes âgés. Le Cnom sera bientôt rajeuni* et paritaire. Ces réformes ont-elles été difficiles à mettre en place ? J'ai toujours pensé qu'on pouvait être vieux à 20 ans ! Globalement, ce n'était pas le fait qu'il y ait principalement des hommes âgés qui me gênait mais le fait que l'Ordre me semblait s'éloigner de la sociologie du corps professionnel. Il me semblait absolument indispensable de permettre à l'institution de faire en sorte que des médecins et des profils professionnels plus proches de l'exercice puissent devenir des acteurs ordinaux. C'était vraiment une opération nécessaire pour que l'Ordre ressemble à la profession qu'il est chargé de réguler.   Certains conseillers étaient pourtant récalcitrants à ces changements… C'est toujours compliqué. Quand il faut faire que cette institution permette à de nouveaux acteurs de s'investir, ça n'est pas simple. C’est pareil dans toutes les structures, je pense. Il y avait une détermination de ceux qui étaient élus à avancer pour que nous puissions poser les bases d'une représentation plus cohérente.

  Faut-il aller plus loin dans les réformes ? Ce dernier renouvellement ordinal va installer la parité et mélanger les générations. Il faut maintenant faire que tout ceci puisse fonctionner et exprimer la réalité des interrogations qui traversent la profession aujourd'hui. Il y aura peut-être de nouvelles réformes, on ne peut jamais dire que l'on a tout accompli. Sur la façon dont l'Ordre est constitué, je pense que c'est acquis. Globalement, les problèmes qui sont devant nous font qu'il y aura peut-être d'autres évolutions à mettre en place. Mais aujourd'hui, je pense que l'Ordre est dans une situation qui lui permet d'être présent dans les débats à venir.   L'institution souffre d'une mauvaise image auprès des médecins. Êtes-vous parvenu à redorer le blason ordinal ? Il y a deux réalités. La première, c'est qu'il y a une composante disciplinaire, qui, comme toutes les composantes juridictionnelles, pénalisera toujours l'image de l'institution. C'est normal. La loi nous a confié la responsabilité...

de faire respecter la déontologie. Un certain nombre de médecins n'ont été en contact avec l'Ordre que par le biais des difficultés dont ils ont été les destinataires ou qu'ils ont initiées. Cette partie-là n'évoluera pas puisque l'institution ordinale reste placée au cœur de la déontologie. Mais, nous avons voulu, avec l'équipe qui m'a entourée, faire que l'institution ordinale soit pour les médecins un porte-parole, un effecteur, un acteur-relais de leurs préoccupations et qu'elle intervienne dans le débat. D'aucuns ont d'ailleurs jugé que nous étions trop intervenus mais je crois que nous n'intervenons jamais assez. Si un certain nombre de médecins ont un regard un peu plus partagé et moins catégorique sur l'institution, c'est parce que depuis neuf ans, nous avons, sans cesse, soit été vers eux pour les interroger, soit parlé en leur nom à tous les acteurs en toute indépendance et sans compromissions. Cela permet aujourd'hui de voir une image ordinale plus nuancée que ce qu'elle a été.

  Vous avez effectivement beaucoup interrogé les médecins pendant ces trois mandats, avez-vous le sentiment que l'Ordre a été plus entendu sur le plan politique ? Par rapport au passé de l'institution, je pense que nous avons été plus présents dans la perception des problématiques du système de santé et de la profession médicale. Nous avons été indépendants. Les médecins ont compris, je pense, que l'institution ne s'est pas compromise avec les pouvoirs, quels qu'ils soient. Nous avons porté la parole d'une profession en grand questionnement.   Votre dernier mandat a été marqué par le Covid. Avec du recul, avez-vous pu gérer cette crise comme vous l'entendiez ou referiez-vous certaines choses différemment ? Je pense que chaque fois que l'on se penche sur ce que l'on a fait ou que l'on aurait pu faire, on se dit que des choses auraient pu être faites différemment. Je suis convaincu que dans ce qui était notre rôle d'information des médecins et du pouvoir politique, l'engagement de l'Ordre était total. Nous avons fait tout ce que nous pouvions en fonction des moyens qui nous étaient donnés. En regardant en arrière, on peut toujours se dire que la crise aurait pu être gérée différemment. Ce qui est sûr en tout cas, c'est que cette crise aura profondément marqué tous les acteurs et toutes les institutions.   Sur ces neuf dernières années, quel a été le plus gros coup dur, ou le dossier le plus difficile à gérer ? Le rapport de la Cour de comptes peut-être ? Je dirais que c'est la fin de vie. Le moment où nous sommes entrés dans ce grand débat voulu par François Hollande et dans ce qui était la loi Leonetti et Claeys. Il a fallu que l'institution défende un certain nombre de valeurs, fasse des propositions… Nous avons énormément contribué à la rédaction du texte de loi. Ça a été le moment, pour moi, où il a fallu être dans les valeurs fondamentales...

La route a été longue mais l'institution était totalement mobilisée. Ça été une grande coopération avec Alain Claeys et Jean Leonetti mais aussi avec les principaux acteurs du Gouvernement, dont le président de la République lui-même, et les acteurs législatifs. Cette loi a été un moment très important pour l'Ordre. La Cour des comptes n'a été qu'un épisode dans notre vie. Je n'avais pas attendu que le rapport paraisse pour agir. Ça a été pour nous une opération qui a consisté à expliquer ce que nous avions fait, mais en soit ça n'est pas la grande crise de ces 9 dernières années.   Justement sur la fin de vie, la nouvelle ministre de la Santé semble ouverte à aller au-delà de la loi Claeys-Leonetti, pensez-vous que cela aboutira au cours du nouveau mandat d'Emmanuel Macron ? Je crois avoir compris que le Président voulait qu'un débat général de la société se mette en place. Là encore, l'institution ordinale sera partenaire. Ceux et celles qui formeront la gouvernance de l'Ordre à partir du 22 juin engageront l'institution dans ce débat.   D'autres évènements ont marqué votre présidence ? Le fait de pouvoir réinscrire dans la loi la clause de conscience dans le cadre de l'IVG a été un moment important. Le travail que nous avons pu faire dans le cadre des dispositifs législatifs proposés par Marisol Touraine, puis par Agnès Buzyn a également été des périodes fortes. Je retiens aussi le moment où le ministre Olivier Véran a voulu engager le système de santé avec la création d'une nouvelle profession intermédiaire. Nous avons porté les infirmières de pratiques avancées mais nous avons refusé la création ex nihilo d'une nouvelle profession de santé. Il y a eu beaucoup de choses qui peuvent paraître des combats anciens mais qui ont mobilisé l'ensemble des acteurs de l'institution, que ce soit au niveau national ou de nos échelons territoriaux.

  Pensez-vous qu'il soit important que le ou la futur(e) président(e) exercice la médecine, en parallèle de sa mission ordinale ? C'était le cas pour vous en 2013… Ce qui est important, c'est que celui ou celle qui sera élu(e) par le conseil national s'engage totalement dans la mission qui sera la sienne et dans l'animation de l'équipe qui l'entourera. Le fait d'être ou non en activité n'enlève pas le fait que ceux qui sont élus sont médecins. Je crois qu'il ne faut pas situer le débat à ce niveau-là. La personne élue aura une responsabilité d'animatrice d'équipe, d'héraut de la profession pour aller vers les autres. Ça ne se situe pas, ni dans l'âge, ni dans le fait d'être en activité.     Appréhendez-vous ce départ après 9 ans à la tête de l'institution ? Non, parce que je l'ai choisi. Je pars serein avec la sensation de mission accomplie. Comme lorsque j'ai quitté la présidence du Conseil départemental de Seine-Saint-Denis après dix années d'exercice parce que j'avais décidé de ne pas me représenter. J'avais estimé qu'il fallait qu'une nouvelle équipe se mette en place. C'est la même chose pour le Conseil national où les choses se déroulent conformément à ce que j'avais prévu dès le départ. J'avais dit que je ne ferai que trois mandats.   Quels sont vos projets à partir du 22 juin prochain ? Si j'en crois mon épouse, le premier des projets sera de rendre un peu du temps que j'ai pris à ma famille pour assumer et exécuter toutes ces responsabilités. L'avenir est devant nous. Je regarderai avec attention tout ce qui pourra être proposition d'activité. Ce qui est sûr c'est que je n'entrerai pas dans des actions qui pourraient me mettre en contradiction avec ce que j'ai défendu en tant que président du conseil de l'Ordre.   * Un seuil d’âge de 71 ans a été fixé pour pouvoir être élu

 
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