@Luca Pontalti/stock.adobe.com
"Plus jamais je n'irai travailler à l'hôpital public de ma vie" : cette enquête nous plonge dans les coulisses d’un système à bout de souffle
Pourquoi l'hôpital public craque-t-il de toutes parts ? Dans son premier ouvrage "Urgence vitale", Nicolas Berrod, journaliste au Parisien, remonte le fil des dysfonctionnements qui touchent ce mastodonte, des chambres des patients jusqu'aux plus hautes sphères hospitalières et ministérielles.
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C’est un patient d’un nouveau genre que Nicolas Berrod a choisi d’ausculter. Avec comme stéthoscope un simple stylo, le journaliste du Parisien-Aujourd’hui en France a choisi de s'attaquer à un monstre tentaculaire : l’hôpital public. Et sans surprise : ce dernier va mal. Il est même en "Urgence vitale", du nom de l’ouvrage qu’il a publié il y a de ça quelques mois. À l’intérieur ? 350 pages détaillant à quel point ce géant est gangrené par les dysfonctionnements. Et au fur et à mesure qu’on parcourt ces lignes, on comprend que ces derniers sont partout et touchent tout le monde.
À commencer par les patients. C’est d’ailleurs par eux que l’ouvrage débute. Par ces patients "maltraités". Si ce sont parfois certaines rencontres qui auraient donné lieu à des situations dramatiques, ces déboires sont souvent le symptôme d’une maladie bien plus grave. Toutefois, Nicolas Berrod prévient : "Le personnel n'est pas en cause, c'est même tout l'inverse. Il faut souligner d'emblée le courage, le vrai, de celles et ceux qui font vivre l'hôpital public au quotidien." Oui mais voilà, le courage ne suffit pas. Et le manque de moyens maltraite. En face, les patients attendent comme ils peuvent. Mais c’est la dignité qui s'égrène, quand le temps manque pour accompagner aux toilettes ceux qui en ont besoin. Ou ce sont les soins qui en pâtissent, alors que certains quittent l’hôpital, juste pour faire de la place.
Car oui, ces situations découlent aussi d’un manque criant de moyens. Ici, ce médecin du CHU de Toulon raconte devoir faire des soins dans le couloir. Là, à Nantes, on sort des patients de réanimation par manque de lits. Personne ne semble être épargné. Et cela donne lieu à des erreurs. "Je devais poser un cathéter fémoral dans la cuisse. Mais au lieu de ponctionner la veine, j'ai ponctionné l'artère sans m'en rendre compte. J'ai créé une plaie. Le patient n'est pas mort, mais cela aurait pu être gravissime", se remémore la Dre Olivia Fraigneau, urgentiste et ex-présidente de l’Isni.
Pas assez de moyens, de places, de temps… Face à cette situation, certains soignants ont fini par craquer. Nicolas Berrod raconte ainsi l’histoire de cette aide-soignante accusée d’avoir frappé une patiente mais fait aussi le récit de cette femme décédée après un AVC massif, et dont l’opération a été retardée.
D'aucuns tentent bien d’améliorer les choses, en déclarant les "événements indésirables". Un logiciel est même fait pour ça : Osiris. Mais pour quels résultats ? "Quand le problème est un manque de moyens, de personnel ou de lits par exemple, l'EIG* n'aboutira à rien", affirme l’urgentiste Florian Vivrel. Face à ces problématiques, des initiatives naissent pourtant, non sans difficultés. Nicolas Berrod nous emmène en Haute-Marne, où la construction d’un nouvel hôpital se heurte aux choix politiques, puis nous propose une balade dans les méandres du corporatisme.
Plus jamais je n'irai travailler à l'hôpital public de ma vie
Si tous ces dysfonctionnements ont pour conséquence de faire subir une véritable "perte de chance" aux patients, les soignants sont tout aussi victimes de ce système. La liste des témoignages de praticiens essorés est longue. "Quand j'ai commencé, les gens restaient deux ans en moyenne. Désormais, ils partent beaucoup plus tôt car ils sont dégoûtés, voire ils ont honte de leurs conditions de travail", témoigne ainsi Thomas, infirmier aux Hôpitaux universitaires de Strasbourg.
Certains adaptent leurs pratiques ou misent sur la débrouillardise, quand d'autres tentent de demander des moyens supplémentaires. Mais face à cette situation, certains décident de partir, d’aller dans le privé, de faire du libéral. "Plus jamais je n'irai travailler à l'hôpital public de ma vie, même pour rendre service. Les gens qui le gèrent font croire qu'on est là pour remplir la mission pour laquelle on a prêté serment, ce qui n'est pas vrai car c'est impossible sans assez de moyens humains et matériels", affirme le Dr Cédric Nadeau, gynécologue au CHU de Poitiers jusqu’en 2022.
T2A et tableurs Excel
Avant de refermer la page consacrée aux soignants maltraités, l’auteur nous emmène dans le monde des cadres de santé. Eux doivent faire face à la "forte pression de la part de la hiérarchie hospitalière". Et cela sans en faire pâtir les équipes en dessous. Une mission quasi impossible. Pierre peut en témoigner. L’homme, qui s’est longuement confié à Nicolas Berrod, est en burn-out depuis trois ans. "Les amplitudes de travail sont complètement illégales, le personnel est en état d'épuisement total. Il m'est arrivé plusieurs fois de dire à une de mes infirmières 'Rentre chez toi' et de prendre sa place, alors que je ne suis pas du tout censé le faire", relate-t-il.
Et parfois, si la situation devient intenable, c’est directement en lien avec le comportement de certains responsables hospitaliers. A travers plusieurs récits, on décèle que derrière l’"exigence" se cachent potentiellement des situations de harcèlement. "Certains chefs ont vécu dans un système dans lequel se faire humilier était la norme", avance Killian L'helgouarc'h, au sein de l’ouvrage. Le manque de formation en management est aussi une explication.
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Au fur et à mesure des pages, Nicolas Berrod remonte le fil. Après les patients puis les soignants maltraités, on retrouve l'institution défaillante. Si les versions peuvent s’entrechoquer, la responsabilité des hautes sphères est parfois indéniable dans le calvaire vécu par certains médecins. Toutefois, on comprend dans cet ouvrage que les défaillances institutionnelles peuvent aussi directement toucher les patients. En cause ? L’argent et le fameux T2A, pour tarification à l’activité. "Quand la T2A est arrivée, il a fallu faire de l'acte, de l'acte, de l'acte, et toujours plus de rendement", souligne Sandra, ancienne aide-soignante.
Les chiffres semblent ainsi obnubiler l’esprit de ceux qui dirigent les hôpitaux français. Nicolas Berrod nous plonge dans les colonnes et les lignes de tableaux Excel qui permettent de mesurer, par exemple, l’évolution du nombre de patients hospitalisés. Si les chiffres fluctuent trop, un mail est envoyé aux concernés. Le Ministère n’est pas en reste concernant les demandes d’économies, à en croire le chapitre consacré au sujet intitulé "Bercy est convaincu que l’on dépense trop".
Le clou du spectacle réside dans le fait qu’en plus d’être maltraitante, cette institution apparaît également comme défaillante. En effet, le récit des contrôles des hôpitaux, effectués par la Haute Autorité de santé, est assez lunaire. Celui-ci a pour objet de vérifier les bonnes pratiques des hôpitaux et de leur octroyer ou non une certification. Sauf que ces hôpitaux connaissent la date de ces contrôles et s’y préparent. Il existe même des petits jeux de cartes avec des questions/réponses, censés entraîner les équipes soignantes et médicales. Par ailleurs, "le personnel qui travaille ce jour-là est trié sur le volet", explique la Dre Caroline Brémaud, l'ancienne cheffe du service des urgences de l'hôpital de Laval.
Le livre de Nicolas Berrod se termine par ceux qui sont au-dessus de la mêlée. Après avoir radiographié les patients, les soignants et la direction de l’hôpital, place aux "intouchables". Mais la notion d’intouchable s’applique aussi à un système, en l’occurrence celui du privé à l’hôpital public. Celui-ci semble protégé de toutes parts, malgré le fait qu’il soit source d’abus et potentiellement nocif pour les patients.
C'est prendre les malades comme des otages, c'est la bourse ou la vie
On comprend, à travers divers exemples, que certains arrivent, par ce biais, à doubler, voire tripler leur rémunération. Du côté des patients, ils peuvent bénéficier de ce système (à condition d’avoir le chéquier adéquat) mais, à nouveau, certains subissent une perte de chance. Principalement car certains créneaux d’opérations sont réservés aux opérations privées. Et, selon l’expérience de l’auteur, si on accepte d’être opérés en privé, le bloc opératoire est disponible plus rapidement… "Imaginez que vous avez un cancer, et un médecin vous dit : 'Soit vous venez en public, je vous verrai dans deux mois et vous serez opéré par mon assistant ; soit vous venez en privé et je m'occupe personnellement et rapidement de vous." C'est prendre les malades comme des otages, c'est la bourse ou la vie", déplore le Pr Jacques Belghiti.
L'hôpital accepte ce système puisqu’il lui rapporte de l’argent, les concernés devant verser une redevance à l'hôpital. "L’hôpital public parvient à convaincre des médecins d'y rester travailler tout en empochant une somme d'argent, tandis que le praticien, souvent expérimenté, arrondit confortablement sa rémunération en toute légalité", résume Nicolas Berrod. Et parfois en ne faisant strictement rien : certains laissent en effet des collègues se charger de l’opération, voire un interne.
Pourtant, il existe bien une instance désignée pour juger ce type de problématiques : la juridiction disciplinaire compétente à l'égard des personnels enseignants et hospitaliers (JDHU). Sauf que l’instance est très critiquée. L’opacité des procédures est dénoncée, tout comme les délais dans lesquels sont rendues les décisions et le manque de sévérité de ces dernières. Et l’anonymat des témoignages ne facilite pas les choses… Mais la peur de parler est compréhensible, surtout pour mettre en cause des pontes.
L'hôpital public est-il donc voué à se fissurer ? Difficile à prédire, mais Nicolas Berrod garde un brin d'optimisme. En témoignent les propositions glanées au fil de son enquête et qu’il partage allègrement dans les dernières pages de son ouvrage. "L'hôpital public peut donc encore être sauvé, à condition d'engager des transformations profondes et d'assumer des choix politiques ambitieux", conclut-il. Seul l’avenir nous dira si le journaliste du Parisien, qui signe son premier ouvrage, sera écouté.
*Événement indésirable grave
Urgence vitale - pourquoi l’hôpital public craque - 22 € - Nicolas Berrod, chef de service adjoint au Parisien-Aujourd’hui en France
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