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"Chez vous, on fait beaucoup d'enfants" : une étude fait la lumière sur "les violences médicales racistes"

L'association "Tant que je serai noire" a publié fin avril un rapport de plus de 130 pages documentant les violences médicales subies par les femmes et les minorités de genre noires. Des personnes "souvent contraintes de naviguer activement dans un système de santé potentiellement hostile pour recevoir des soins appropriés", déplore l'étude, menée auprès de plus de 100 répondantes.

02/06/2026 Par Louise Claereboudt
Déontologie Ethique
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C'est d'abord un constat qu'établit la sociologue Marie Rivière, qui a mené cette enquête qualifiée d'"inédite" : "l'histoire même de la médecine occidentale [est] indissociable de celle du racisme". "Dès le 18e siècle, la médecine a servi de support à la racialisation des corps, tandis que les imaginaires racistes ont pénétré durablement les savoirs et pratiques médicales", lit-on en préambule de ce rapport de 130 pages, paru fin avril. 

Si l'institution médicale "se présente aujourd'hui comme neutre rationnelle et universelle", "cette prétention à la neutralité contribue à invisibiliser les violences et discriminations raciales qui traversent le système de santé", estime la sociologue, dont les travaux ont vocation à "combler un vide criant dans la littérature et les statistiques officielles" : "l'absence de focale spécifique sur les violences médicales subies par les femmes et minorités de genre noires". "A ce jour, aucun travail d'ampleur n'a été mené pour documenter de façon systémique ces expériences à l'intersection du racisme, du sexisme et des rapports de pouvoir médicaux", note le rapport, commandé par l'association féministe "Tant que je serai noire". Menée en 2025 auprès de 101 personnes, cette étude est présentée comme "une première cartographie des violences médicales les plus prégnantes dans les parcours de soins des femmes et minorités de genre noires en France". Elle a vocation à "ouvrir la voie à des recherches sectorielles plus ciblées".  

Car, pour l'association, il y a urgence à agir afin de "refonder la relation entre patientes et professionnels de santé, en la plaçant sous le signe de la confiance, de l'écoute, de l'empathie et de la prise en compte des réalités vécues". Mais surtout, de "déconstruire les stéréotypes ainsi que les postures paternalistes et discriminantes encore à l'œuvre dans le système de soins".  

Le rapport met, en effet, en lumière la "défiance" qui s'est instaurée entre les femmes et les minorités de genre noires et les soignants. Ainsi, plus d'un tiers (37,3 %) des personnes ayant répondu au questionnaire soumis dans le cadre de l'enquête ont déclaré avoir déjà changé de médecin ou d'établissement de santé à cause des violences subies en consultation. Ces violences peuvent prendre des "formes diverses" (physiques, verbales, institutionnelles, psychologiques) et sont "souvent cumulatives". Les consultations chez le généraliste ou chez le gynécologue sont les lieux où ces violences sont les plus rapportées. 

"Elle m'a tout de suite demandé de quelle nationalité j'étais"  

Les propos racistes, loin d'être des "incidents isolés", arrivent en première position des violences verbales (rapportés par 30,7 % des personnes sondées). Dans 82,8 % des cas, ils s'accompagnent de refus d'écoute, de minimisation de la douleur ou des symptômes, ce qui, pour la sociologue, est la traduction des "lacunes d'une formation médicale largement centrée sur les corps blancs comme référence universelle". "Comme j'ai la peau noire, du coup, il y a des médecins, des fois, quand je leur dis 'C'est rouge', ils me disent 'mais non, t'es pas rouge'. Mais moi je sais très bien que c'est rouge, je connais ma peau en fait. Mais eux, ils ne voient rien", témoigne Aurélie, 36 ans.  

Une des manifestations fréquentes du racisme à laquelle font face les femmes et minorités de genre noires en consultation est l'interrogatoire sur leurs origines. "Dès qu'on a commencé l'entretien, elle m'a posé quelques questions, mais elle m'a aussi tout de suite demandé de quelle nationalité j'étais […] ça n'a pas d'importance pour sa pratique, donc ça m'a questionnée et je me suis dit 'Est-ce que j'aurais envie de d'y retourner en fait ? Même en sachant que je galère à trouver un médecin, est-ce que j'aurais envie d'y retourner ?'", témoigne Mariama, 35 ans, évoquant un épisode chez une sage-femme. 

Ces commentaires "ne sont jamais neutres", rappelle la sociologue Marie Rivière. Ils laissent transparaître des "stéréotypes raciaux profondément ancrés", qui "s'immiscent insidieusement dans la relation de soin, même lors des moments médicaux les plus intimes". Pour la chercheuse, ces remarques découlent de l'"héritage colonial" où "le corps des femmes et minorités de genre noires ont été systématiquement perçus comme inférieurs"

Ces corps sont aussi souvent "hypersexualisés", "déshumanisés" et "soumis à un contrôle démographique colonial", comme le montre le témoignage d'Emérance, 40 ans. "[La gynécologue] me dit 'Vous avez des enfants ?' Je dis 'non'. Elle me dit 'Ah bon à votre âge ?'. Je dis non. Et là, elle me dit que 'pourtant, chez vous, on fait beaucoup d'enfants'. Je dis 'chez moi ?' Je jouais un peu l'idiote. […] Elle me dit 'non, mais vous voyez ce que je veux dire'…" 

"Attitude paternaliste" des médecins 

Ces stéréotypes racistes peuvent entraîner des conséquences graves sur la santé des personnes, souligne le rapport. Ils peuvent en effet impacter directement les jugements médicaux, "transformant des préjugés en diagnostics erronés". Maya, 26 ans, présentée comme une "personne non binaire noire", rapporte ainsi une expérience traumatisante. Souffrant de douleurs pelviennes, elle prend rendez-vous via Doctolib chez un gynécologue, auquel elle se rend avec son petit ami, métisse.  

"Il insère ses outils, j'ai très mal, je lui dis, il observe et me dit que tout va bien, je ne comprends pas et là, il me pose son diagnostic en me disant que le problème venait de mon copain et qu'il est peut-être un peu trop membré, parce que les hommes comme lui le sont souvent et il ajoute aussi qu'on avait sûrement des rapports trop sauvages", indique la jeune femme, qui souffrait d'une infection à chlamydia. Un récit qui "révèle l'intersection des discriminations raciales et sexistes", selon Marie Rivière. 

Autre chiffre alarmant qui ressort de cette étude : 60 % des répondantes disent avoir été infantilisées par le professionnel de santé, soit au travers de décisions prises à leur place ou du fait d'un ton condescendant. Or, "l'infantilisation et l'attitude paternaliste des professionnels de santé ont pour conséquence directe la perte de confiance des patientes, qui s'autocensurent ou anticipent en permanence la manière dont leur parole sera accueillie et jugée". Ce qui peut, à long terme, conduire à de retards de diagnostic ou un renoncement aux soins.  

37,1 % des répondantes disent, en outre, avoir fait face à un refus de soin ou à un retard d'accès au traitement. Les femmes et minorités de genre noires font aussi davantage face aux violences psychologiques : refus d'écoute, pression pour accepter un traitement ou une procédure ou encore de culpabilisation concernant ses choix reproductifs ou sa sexualité.  

Être "entendue, crue et soignée" lorsque l'on est une femme noire s'apparente ainsi à un "parcours d'obstacles"

Des violences physiques sont également rapportées dans l'étude : examens ou interventions médicales réalisés sans consentement éclairé (43,5 % des cas), négligences lors de soins (27,5 % des cas) ou encore violences sexuelles (29 %). Selon l'auteure du rapport, "les femmes et minorités de genre précaires", "racisées" ou vivant avec un trouble mental sévère sont aussi plus vulnérables vis-à-vis des violences obstétricales et gynécologiques. Aurélie, 36 ans, a ainsi subi une épisiotomie lors de son accouchement sans qu'on lui dise clairement, et ce, malgré ses multiples demandes.   

Pour la sociologue, toutes ces expériences ont pour conséquence de transformer l'espace médical, censé être neutre et bienveillant, en une "zone hostile". Être "entendue, crue et soignée" lorsque l'on est une femme noire s'apparente ainsi à un "parcours d'obstacles". L'auteure du rapport appelle ainsi à "repolitiser" le soin "en révélant ce qu'il contient déjà" : "une histoire coloniale et patriarcale refoulée et une violence institutionnelle normalisée". 

La sociologue Marie Rivière suggère également de "rendre à l'institution médicale la responsabilité de désapprendre, de rendre compte et de se réparer elle-même", et non plus aux patientes. Le rapport formule ainsi six recommandations, dont la première est de faire reconnaître les violences médicales comme une catégorie de violence à part entière dans les politiques publiques de santé et dans les plans de lutte contre les discriminations. Et appelle à agir dès la formation des futurs professionnels de santé.  

"Autodéfense médicale" 

La sociologie devrait être ajoutée dans les cours proposés. Il est préconisé, aussi, d'instaurer dans tous les cursus médicaux des modules obligatoires sur les formes contemporaines de discriminations dans les pratiques les pratiques cliniques (sexisme, racisme, grossophobie, LGBTQIA+phobie, islamophobie, validistes, etc…) et leurs effets sur le système de santé et les patients. Mais aussi des enseignements sur "l'histoire coloniale de la médecine" et "la construction raciale des savoirs médicaux". 

Le rapport recommande aussi de "déployer des campagnes de sensibilisation ciblant l'ensemble de la population pour visibiliser les violences médicales, déconstruire la neutralité supposée du soin, et faire connaître les droits des patients". Les droits des malades devraient aussi être affichés dans les salles d'attente. Il est suggéré de "financer et soutenir les ateliers d'autodéfense médicale" proposés par les associations.  

Enfin, des fonds devraient aussi être dégagés pour financer "des recherches universitaires ancrées dans des approches intersectionnelles".

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FRANCOIS CORDIER

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