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"Je n’allais pas les laisser me voler" : ces médecins qui anticipent leur départ à la retraite pour échapper à la réforme du cumul

L’adoption du budget de la Sécurité sociale 2026 a remis en question les plans de fin de carrière d’un certain nombre de médecins aux portes de la retraite. Nombre d’entre eux précipitent leur départ en retraite pour échapper au nouveau régime de cumul emploi-retraite qui entrera en vigueur en janvier 2027. Ces départs anticipés semblent aussi être le résultat d’une fatigue générale face à la dégradation des conditions de travail des médecins libéraux. Ils racontent.

04/03/2026 Par Isabelle Veloso Vieira
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Gilles*, médecin généraliste de 65 ans, avait prévu de prendre sa retraite dans seulement 2 ans, le temps d’attendre sa femme. “Je suis en forme donc je ne comptais pas m’arrêter tout de suite mais le nouveau régime de cumul emploi-retraite voté au budget de la sécurité sociale m’a fait changer d’avis”, explique celui qui est installé à La Réunion.

Ces nouvelles mesures, votées par les députés le 16 décembre 2025, prévoient pour les médecins retraités de moins de 64 ans, un écrêtement de 100% de leur pension de retraite en fonction des revenus d’activité. Entre 64 et 67 ans, leur pension est réduite de 50% des revenus d’activité et au-delà de 67 ans, le cumul est libre comme actuellement avec l’ouverture de nouveaux droits encore à préciser.

La course avant fin 2026

Gilles partira donc en juillet 2026, pour rester sous l’ancien régime du cumul emploi-retraite car le nouveau n’entrera en vigueur qu’en janvier 2027. “J’ai reçu un courrier d’info retraite m’informant que j’avais le nombre de trimestres requis pour partir en juillet. Après quelques calculs pour vérifier l’information, je n’ai pas hésité longtemps, raconte le médecin. Je n’allais pas les laisser me voler”.

À des milliers de kilomètres de Gilles, dans l’Indre, Charlotte* entame les mêmes démarches. La médecin généraliste de 63 ans compte prendre sa retraite au 1er octobre 2026, un an avant la date de départ qu’elle s’était fixée, pour profiter du régime actuel du cumul emploi-retraite. “Ça ne m’arrange pas. J’avais prévu de partir plus tard car les docteurs juniors arrivent dans mon cabinet en novembre 2026, confie la praticienne. Il me restait donc un an pour les former et espérer que l’un d’eux reprenne le cabinet. Je voulais aussi partir en même temps que mon assistante médicale qui prend sa retraite en 2027”. Car à la retraite, Charlotte cessera son activité libérale pour se consacrer au SAS et PDSA. Si elle ne trouve pas de successeur pour reprendre son cabinet, sa commune de plus de 2 000 habitants dans l'Indre, se retrouvera sans médecin puisque Charlotte est actuellement la seule à y exercer.

Mais l’espoir perdure : “avant de déposer mon dossier de demande de retraite, j’attends le décret promis par la ministre de la santé”. Stéphanie Rist a effectivement annoncé, à la fin de la mobilisation des médecins en janvier dernier, des conditions “adaptées” au cumul emploi-retraite pour ceux qui exercent en zone sous-dense, mais cela reste flou. Le temps est pourtant compté pour Charlotte. Le dossier de demande de départ à la retraite doit être déposé six mois avant la date effective d’arrêt de travail. Il lui reste deux mois.

À la retraite, l’arrêt de l’activité en libéral

Didier Lyon qui exerce à Tournon Saint-Martin (Indre) scrute également la sortie de ce décret. “L’objectif serait de profiter du cumul emploi-retraite pour assumer les projets à venir de toute ma petite famille. J’ai encore trois enfants en études”, projette le médecin de 62 ans. Déjà très investi dans le SAS et la PDSA, il aimerait s’y consacrer davantage en cumul emploi-retraite. “Ce sont des services dans un lieu de pénurie comme l’Indre auquel je crois beaucoup”. Pour cela, il envisage d’arrêter son activité libérale. “La charge administrative est de plus en plus lourde. Il est difficile d’obtenir un avis spécialisé ou même une ambulance. C’est devenu extrêmement compliqué et épuisant, même avec l’aide d’une assistante médicale”.

Didier Lyon confie avoir souffert d’un burn-out. “J’en sors depuis peu. La perspective d’un départ à la retraite proche soulage la pression quotidienne”, souffle-t-il. Pour atteindre son objectif de départ à la retraite avant fin 2026, il doit racheter quatre trimestres. Sinon, il ne pourra partir qu’en octobre 2027 à taux plein et tombera sous le coup du nouveau régime cumul emploi-retraite.

Luc*, 64 ans, n’a pas attendu le vote du budget de la Sécurité sociale 2026 pour racheter des trimestres et prendre sa retraite anticipée en avril 2025. “Je sentais que les conditions de travail en libéral allaient se dégrader parce que ça fait quelques années que les pouvoirs publics montrent cette volonté de rendre non attractif l'exercice libéral”, regrette ce médecin qui a exercé pendant 30 ans en banlieue toulousaine. Dix ans plus tôt, il a donc anticipé en rachetant des trimestres non cotisés durant son service militaire et ses années d’études. Ses dernières années d’exercice ont particulièrement été difficiles. “Après le décès d’un de mes associés du cabinet, je me suis retrouvé à travailler plus pour gagner moins à cause des charges plus importantes à payer", déplore-t-il.

Des conditions de travail dégradées

L’Assurance maladie a aussi imposé aux médecins une informatisation à marche forcée qui n’était pas accompagnée. "J’étais souvent confronté à des pannes de logiciels qui compliquaient mon exercice”. Un point également soulevé par Gilles : “Je reçois constamment des évolutions techniques. À tel point que dans une consultation de 10 minutes, sept minutes sont consacrées à l’informatique”. 

Depuis son départ, Luc n’a pas été remplacé à son cabinet. “Plus les conditions de travail se dégradent et plus les médecins de mon âge arrêtent prématurément”, regrette-t-il.

Gilles craint que ces départs anticipés augmentent avec la réforme du cumul emploi-retraite, notamment à La Réunion. “Environ 35% des médecins sur l’île peuvent être concernés par la démarche de prise de retraite anticipée. S’ils décident tous de prendre leur retraite, l'île pourrait donc se retrouver amputée d'un tiers de ses médecins”, alerte-t-il. Et ce, même s’ils décident de continuer leur activité en cumul emploi-retraite. “En tant que médecin retraité, on ne peut pas être réquisitionné en cas de besoin par exemple”, rappelle Gilles. "Les autorités ne pourront plus compter sur nous”. D’autant plus que le médecin pense à prendre un statut de remplaçant. “Ils ne pourront pas savoir si je travaille le lendemain ou pas”.

Les médecins retraités, indispensables au système de santé

Avec la nouvelle réforme, les médecins à l'âge de la retraite pourraient aussi décider de partir définitivement sans faire de cumul. C’est le cas de Luc qui n’a pas repris d’activité depuis son départ en avril 2025. Il envisage de travailler à mi-temps en tant que salarié dans une structure médicale. Pour le moment, il ne cherche pas. “Je m’occupe des miens après m’être beaucoup occupé des autres”, sourit le médecin retraité.

Mais ces départs à la retraite définitifs inquiètent Didier Lyon : “on perdrait une ressource importante dans des départements désertiques comme l’Indre. On a absolument besoin de ces bras retraités pour faire tourner le système notamment les SAS et PDSA”.

À ce problème s’ajoute une inégalité soulignée par Charlotte. Les femmes médecins seraient particulièrement lésées par cette réforme du cumul emploi-retraite. “Les femmes gagnent des trimestres à chacune de leur grossesse. À carrière égale avec un homme, elles cumulent donc plus de trimestres et peuvent partir plus tôt à la retraite pour profiter du cumul emploi-retraite. Avec la nouvelle réforme, ce ne sera plus aussi bénéfique pour elles.” Elles devront donc choisir entre continuer à travailler jusqu’à 67 ans pour pouvoir cumuler librement leurs revenus d'activité et la retraite, ou arrêter totalement leur activité.

Pour Gilles, cette réforme n’est que le symptôme d’un “changement de dialectique sur les médecins en faisant de nous des boucs émissaires, analyse-t-il. Il y a quand même, dans la loi de lutte contre la fraude, associé les mots médecin et fraudeur”.
 

*Les prénoms ont été modifiés

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Débatteur Passionné
Médecine générale
il y a 8 minutes
Perso j'ai liquidé en 2017 à 65 ans car l'âge de la retraite des médecins était depuis longtemps à ce niveau. J'ai continué le cabinet en cumul libéral pendant 4 ans et le cumul salarié pendant 5 ans jusqu'à ce jour. Avec la nouvelle loi, j'aurais liquidé à 67 ans au lieu de 65 ans. Ou est le problème? Certains veulent le beure et l'argent du beurre?

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