@Jean-Philippe Page
"La montagne est aussi dangereuse l’été que l’hiver" : le cri d’alerte d’un médecin secouriste
Souvent associée aux avalanches et aux accidents de ski, la médecine du secours en montagne a aussi une activité soutenue durant l’été. Quelle que soit la saison, la cause principale reste la même : un manque de préparation des pratiquants, alerte le Dr Jean-Philippe Page, anesthésiste-réanimateur et urgentiste. Président de l’Association nationale des médecins et sauveteurs en montagne (ANMSM), il livre ses conseils de prévention.
@Jean-Philippe Page
"De juin à septembre, entre les week-ends, les ponts, les pics de chaleur et les grands événements, c’est une période plutôt intense sur le plan de l’activité", remarque le Dr Jean-Philippe Page, qui médicalise des hélicoptères de la Sécurité civile ou de la gendarmerie à l’Alpe d’Huez, Montpellier, Digne-les-Bains et Mende, en parallèle de son activité à temps partiel de bloc opératoire et de réanimation. Depuis "vingt ans" qu’il est médecin de secours en montagne, cet anesthésiste-réanimateur et urgentiste de 48 ans a été témoin de la fréquentation croissante des massifs l’été. Président de l’Association nationale des médecins et sauveteurs en montagne (ANMSM), il constate une surfréquentation "localisée", les masses se réunissant à "certains endroits", "jolis, faciles d’accès, médiatisés" par les réseaux sociaux.
La population qui se rend en montagne, décrit-il, est "très diverse". On y retrouve tous les âges : du petit enfant au nonagénaire. "Il n’y a pas que des sportifs de haut niveau en très bonne santé", il y a aussi des personnes avec "des pathologies vasculaires", des "néoplasies lourdes", relève-t-il. Et le niveau de "culture de la montagne" est très hétérogène.
Des températures intenses malgré l'altitude
Durant cette période, la pratique n’est pas "concentrée au niveau des stations", mais "assez diffuse", "étendue géographiquement", car les activités sont plus variées : randonnées, trails, VTT, escalade, canyoning, parapente, alpinisme estival... C’est une donnée à prendre en compte pour les interventions, observe le médecin, car il peut y avoir une "notion d’isolement, d’itinéraires longs, parfois des retards d’alerte".
Sur le plan médical, la traumatologie reste majoritaire (fractures, entorses, chutes), et les médecins prennent en charge, comme en ville, des hypoglycémies, douleurs thoraciques, syndromes coronariens, AVC. Mais l’été apporte son lot de pathologies spécifiques : "coups de chaleur", "aggravation de pathologies préexistantes liées à la déshydratation", "malaises", "hyponatrémies", "hyperthermies d’effort".
Quand on est en groupe, il faut que l’objectif soit adapté à la personne la plus faible
La chaleur épuise les corps, le changement climatique transforme les paysages : "Il y a de plus en plus d’éboulements", de "modifications de terrain", observe l'urgentiste. À bord de l’hélico, il voit aussi "des températures intenses malgré l’altitude", alors que "avant, il faisait plutôt négatif et frais". Cela complique le transport : "L’hélico a moins de portance", explique Jean-Philippe Page, qui rappelle que l’engin est déclenché selon deux critères : la "gravité médicale", "l’environnement compliqué".
Parmi les cas qui l’ont marqué et qui montrent que la montagne est "dangereuse l’été autant que l’hiver", Jean-Philippe Page cite un randonneur d’une vingtaine d’années, "très sportif", mais dépourvu de "culture montagnarde". En traversant un névé dans le massif de Belledonne, il a glissé sur une vingtaine de mètres et s’est luxé les deux épaules en essayant de se rattraper. "Extrêmement algique", immobilisé sur la neige à la tombée de la nuit, il n’aurait pas pu revenir seul. Pour le médecin, c’est la preuve que la condition physique ne protège pas d’une erreur d’appréciation du terrain.
Autre souvenir : une intervention l’été dernier auprès d’un enfant de 8 ans, victime d’une "sévère déshydratation" après quelques heures de randonnée sur le sentier Martel dans le Verdon. Une situation qui illustre le "manque de proportion entre l’objectif et les capacités de l’équipe". En montagne, insiste-t-il, quand on est en groupe, "il faut que l’objectif soit adapté à la personne la plus faible". Il poursuit avec un exemple "un peu moins heureux", sur un sentier isérois. Celui d’un randonneur ayant des facteurs de risque cardio-vasculaires, victime d’un arrêt cardiaque, sous un gros orage d’été, rendant difficile l’approche et la réanimation.
"On voit bien que quand il y a des itinéraires médiatisés en trail ou randonnée, derrière il y a une surfréquentation"
En montagne, l’enjeu est celui d’une prise en charge efficace, conforme aux recommandations, en intégrant les contraintes. Un exercice qui exige d’acquérir une "expertise" et une "autonomie" dans les gestes, la prise de décision - ce qu’a fait ce natif du Puy-de-Dôme, passionné de montagne depuis l’enfance, au fil de formations. Jean-Philippe Page a été attiré par le caractère "un peu hostile" des paysages, "variés", à découvrir. Mais aussi par "l’esprit de cordée" du secours en montagne, où pilote, mécanicien, secouristes (PGHM, CRS montagne, sapeurs-pompiers), médecin, mettent leur expertise au service du patient, et où, selon les phases, le leadership change de main.
Le président de l’ANMSM ne constate pas plus "d’insouciance" l’été que l’hiver : il n’y a pas plus de "mise en danger volontaire". Pour lui, les accidents, comme l’hiver, résultent souvent d’une "impréparation", d’une "inadéquation entre l’objectif de la course, de la sortie" et les "capacités" des pratiquants, qu’elles soient physiques, techniques, organisationnelles ou d’orientation.
Savoir rebrousser chemin à temps
Il note l’impact des réseaux sociaux : "On voit bien que, quand il y a des itinéraires médiatisés en trail ou randonnée, derrière il y a une surfréquentation, avec une certaine impréparation". Il estime aussi que les applications, "d’orientation principalement, donnent un faux sentiment de sécurité", alors que les gens "ne sont pas habitués à regarder l’environnement, à s’adapter aux contraintes".
Il insiste sur la prévention : choisir un itinéraire adapté, consulter la météo, prévoir assez d’eau, anticiper un plan B, et surtout savoir rebrousser chemin à temps quand nécessaire. "La montagne reste un espace de liberté. Mais elle impose une préparation, une certaine humilité et une capacité à renoncer", résume-t-il. "Souvent, quand on parle de médicalisation et de la gestion de l’accident, quelque part, c’est déjà un peu tard."
La sélection de la rédaction
Faut-il diminuer le remboursement par l'Assurance maladie des médicaments à SMR faible ou modéré?
PETIT BOBO
Non
Supprimer le remboursement des spécialités à SMR faible est une fausse bonne idée. D'une part parce que le coût pour la sécu est... Lire plus