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"Une patiente m'a prise dans ses bras parce qu'elle était soulagée de voir un médecin" : jeune généraliste, elle raconte son tour de France des déserts

En 2024, tout juste diplômée de médecine générale, la Dre Anaïs Werestchack a parcouru plus de 20 000 kilomètres et 45 départements en van avec son compagnon Brice Philippon, kinésithérapeute, pour effectuer des remplacements dans des zones sous-dotées en soignants. Un périple d'un an que la généraliste raconte dans Urgent ! Recherche médecin, paru le 14 janvier aux Editions Marabout.

06/02/2026 Par Adèle Pétret
Bonnes feuilles Déserts médicaux
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D'aussi loin qu'elle s'en souvienne, la Dre Anaïs Werestchack, 28 ans, voulait être médecin. Exercer un métier utile, en mettant "l'humain" au cœur de sa pratique. Elle s'oriente alors vers la médecine générale, où elle sait que la relation de confiance médecin-patient est particulièrement importante. Sa thèse en poche et d'ultimes stages en Polynésie française plus tard, celle qui fut Miss Auvergne 2021 commence sa carrière par des remplacements. "Quitte à remplacer, je voulais le faire là où cela avait le plus de sens : dans les déserts médicaux.” Mais pas question de se restreindre à un seul endroit.

Anaïs Werestchak. Crédit photo : Astrid di Crollalanza

Avec son compagnon Brice Philippon, kinésithérapeute, Anaïs Werestchack achète un van (surnommé Manava(n), en référence à leur aventure polynésienne). Débute alors un tour de France métropolitaine qui les conduira, elle, Brice et leur chien Todz, de la Drôme aux Alpes-de-Haute-Provence, en passant par la Saône-et-Loire et la Dordogne. Un périple inédit qu’Egora avait pu suivre, et que la praticienne retrace dans son premier livre Urgent ! Recherche médecin [Editions Marabout, 2026], coécrit avec son compagnon. Dans ce journal de bord engagé à destination de tout public, elle constate les difficultés que rencontrent patients et soignants dans ces zones sous dotées en médecins, tout en ouvrant la porte à un certain nombre de solutions. 

 

Cette aventure est l’occasion pour le couple de soignants de comprendre et d’expérimenter au premier chef les difficultés du terrain. "87% du territoire français est considéré comme un désert médical. Les Français sont 6,7 millions à ne pas avoir de médecin traitant. Un soignant sur trois souffre de dépression”, écrit Anaïs Werestchack dès l’introduction. Manque de médecins et de soignants spécialisés, retards de diagnostic, femmes enceintes sans suivi, personnes âgées isolées que plus personne ne visite à domicile, soignants à bout… La médecine en désert médical comporte son lot de tracas.

Mais certains remplacements se montrent plus compliqués que d'autres. Comme en Auvergne, à la fin de l’année 2024. "Je suis appelée pour un patient en détresse vitale dans un Ehpad. J'arrive tant bien que mal à le faire évacuer jusqu'aux urgences mais on me rappelle quelques heures après pour me dire qu'ils ne peuvent rien faire pour lui : il n'y a plus de place, plus de lit disponible. Il a dû rentrer à l'Ehpad alors qu'il n'y avait même pas de soins infirmiers décents pour pouvoir l'accompagner dans ses dernières heures…"

Lors de ce remplacement, décrit dans l'avant-dernier chapitre "S.O.S soignant en détresse", Anaïs Werestchack - qui commençait pourtant, au bout de 11 mois, à être rodée à l'exercice - doit faire face à des difficultés qui s'accumulent. Problème avec le logiciel informatique, rythme effréné et retard de près de trois heures… Elle se sent craquer. "Le sentiment d'impuissance revient en permanence. On a l’impression d’être seule face aux patients, face au système qui est défaillant. On a beau être plein de bonnes volontés, essayer de faire les choses correctement, parfois, ça ne suffit pas", confie-t-elle. Une impuissance qui conduit de nombreux médecins au burn-out, voire pire.

"Demain, ce patient en attente ou ce soignant à bout, ce pourrait être vous"

Toutefois, cette expérience a également convaincu Anaïs Werestchack d'une chose : elle exercera en ruralité. Pour cette jeune femme issue d'une famille d’agriculteurs et ayant grandi à la campagne, ça n'était pourtant pas une évidence, jusqu'à ce fameux tour de France… Quand on l’interroge deux ans après sur un moment qui l'a particulièrement marquée, sa réponse vient très vite : "Lors de mon tout premier remplacement [dans la Drôme, NDLR], une patiente m’a prise dans ses bras 'juste' parce qu'elle était soulagée de voir un médecin. On se dit que c'est fou, que ça ne devrait pas arriver. Mais ça fait aussi chaud au cœur parce que l'on se sent utile, on est là pour les bonnes raisons."

Ses yeux pétillent aussi au souvenir de son passage en Dordogne, ses pierres jaunes et l'accueil si convivial des habitants. Dans le chapitre consacré à ce remplacement, "Médecine rurale : une vocation à révéler", elle souligne l'intérêt de multiplier les expériences : "En discutant avec plusieurs praticiens, j’ai souvent entendu la même phrase : 'J'étais venu en stage… et je ne suis jamais reparti.' La découverte du territoire, de ses habitants et de ses besoins crée parfois un attachement indélébile. Et cela va au-delà des considérations financières : c'est avant tout une histoire de qualité de vie et de sens.”

Susciter des vocations et responsabiliser

Facile d’accès, Urgent ! Recherche médecin, comporte de multiples facettes. A la fois journal de bord d'une jeune médecin généraliste qui partage ses joies, ses doutes et ses difficultés et guide touristique - chaque remplacement faisant l'objet de quelques pages où Brice Philippon a consigné les meilleures adresses et randonnées que le couple a testé, c'est également un plaidoyer politique. Une évidence pour la médecin déjà engagée contre la restriction de la liberté d’installation des médecins ou la création quatrième année d’internat en médecine générale. "Je reproche aux politiciens, et à ceux qui sont là-haut, de faire des propositions qui sont complètement déconnectées du terrain, de la réalité. Donc c'était important de proposer des solutions et de les justifier par ce qu'on avait vécu sur le terrain", souligne-t-elle.

Par exemple, pour susciter des vocations en médecine rurale, Anaïs Werestchack suggère d'encourager les stages en zones sous dotées "dès les premières années d’études" et donc de former plus de maîtres de stage universitaires (MSU) pour pouvoir les accueillir. "On rencontre des MSU pendant nos études, mais on ne sait pas ce que ça implique en termes de formation. C'est regrettable, parce que tous disent que c'est hyper enrichissant. Ça permet de rester à la page, puisque les internes sont toujours aux fait des dernières recommandations, et d'avoir un autre avis, un autre regard", argue-t-elle.

Par ailleurs, elle propose d'inciter les jeunes diplômés à exercer plusieurs semaines (ou mois) en désert médical en début de carrière plutôt que d'allonger la durée des études. En parallèle, elle estime qu'il est impératif d'éduquer et de responsabiliser les patients dans leur parcours de soin. Elle s'agace notamment en pensant aux rendez-vous non honorés dont elle a fait l’expérience même dans des zones où, pourtant, avoir un rendez-vous avec un médecin n'est pas du luxe. "Ce n'est pas juste un petit gribouillis dans un agenda qui est annulé, ou l'occasion pour le médecin d'aller boire un café, ce sont des patients derrière que l’on refuse de voir, certains qui vont parfois aller aux urgences, ou qui ne vont même pas se faire soigner…”

Après ce tour de France d'un an dans des déserts médicaux, Anaïs Werestchack est retournée avec son compagnon dans son Auvergne natale. Elle fait toujours des remplacements, en Haute-Loire notamment, et cherche une collaboration avec un médecin posté, une autre bonne manière selon elle d'inciter de jeunes médecins à venir s'installer en zone sous-dotée. Peut-être en Dordogne ?

Urgent ! Recherche médecin, Une année d'immersion au coeur des déserts médicaux, par la Dre Anaïs Werestchack et Brice Philippon, ed. Marabout.

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Jean Denis MARZIN

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Médecine générale
il y a 10 minutes
Très mignon cette vision, mais espérons que notre collègue gardera les mêmes manières de voir le métier par la suite
 
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