"Il y a des moments de désespoir" : la croisade d’une jeune généraliste pour attirer des médecins dans son désert

08/12/2021 Par Marion Jort
Démographie médicale
Elle a décidé de tout faire pour inciter les internes et médecins à venir s’installer dans son territoire. Généraliste installée depuis deux ans aux Trois Moutiers, en zone sous-dotée, le Dr Cécile Richard est à la recherche de deux médecins pour la rejoindre dans une maison de santé. Débordée, entièrement dédiée à ses 2.500 patients et enchaînant les consultations pendant plus de 13 heures d’affilées, elle lance des “week-ends découverte” pour convaincre les professionnels de santé qu’il y a du potentiel dans le Nord de la Vienne. Après avoir frôlé le burn out, elle raconte à Egora sa démarche. 

8h15 pétantes sur l’horloge et le Dr Cécile Richard est déjà à cent mille à l’heure. “Je suis en route vers le cabinet”, explique la praticienne de 38 ans, téléphone à l’oreille pendant qu’elle embrasse ses enfants. Installée aux Trois Moutiers (Vienne), la médecin entame ses journées tôt. Son cabinet étant situé en zone sous-dotée et en secteur rural, elle compte plus de 2.500 patients. “Je suis sur un canton de 5.000 habitants et je suis toute seule. Je ne m’occupe pas de tout le monde parce que beaucoup sont allés dans les maisons médicales aux alentours, en faisant 20 à 30 kilomètres”, précise-t-elle.  Celle qui rêvait de la médecine rurale dès ses premières années d’études de médecine assure donc une présence au cabinet “12 à 13 heures par jour”. “Je prends une demi-heure, une heure de pause le midi mais bien souvent, mes pauses déjeuner se terminent en pause sandwich en train de lire mes bilans biologiques”, soupire-t-elle, un brin fatiguée. Si ses journées commencent tôt, elles terminent également tard… “En règle générale je prends mes derniers patients entre 20h et 20h30 et après, soit quand j’en peux vraiment plus je rentre chez moi, sinon avec un peu de motivation, j’appelle encore deux-trois personnes. Je passe aussi environ 1h30 sur l’administratif et la gestion des choses qui n'ont pas été faites dans la journée”, ajoute la praticienne.   

Soutenue par sa famille
Elle a également décidé d’ouvrir les consultations le samedi matin. “Enfin matin… un bon samedi, je termine à 13h30, les plus mauvais à 16h30”, rigole-t-elle. Essayant de s’en tenir à des consultations de 15 à 20 minutes par patient, le Dr Richard n’a pas d’autres choix que de sacrifier régulièrement ses mercredis matin, alors qu’elle ne travaille pas. “Quand il y a des situations un peu plus difficiles qui risquent de durer, je reconvoque les patients ce jour-là et je prends une heure avec eux pour prendre le temps de bien faire les choses.”  Loin d’être lassée par l'exercice en zone sous-dotée, le Dr Richard a pourtant cumulé de nombreuses difficultés depuis son installation, il y a deux ans. Médecin adjointe pendant deux ans après sa thèse, elle a ensuite repris le cabinet du praticien qu’elle secondait lors de son départ à la retraite. Mais son cabinet n’était pas informatisé… ainsi que ses dossiers patients. Du travail administratif en plus à gérer, alors que les rendez-vous n’ont pas désempli, y compris pendant la crise Covid. Heureusement pour elle, la médecin s’estime “très bien entourée”. Si elle travaille au quotidien avec une secrétaire, sa secrétaire médicale, elle, est partie en congé maternité et ne reviendra pas. “Il faut que je vois pour en prendre une par la suite”, note-t-elle. Déjà débordée, elle peut donc compter sur le soutien de sa famille qui participe bénévolement au bon fonctionnement du cabinet afin de lui faire gagner du temps médical. “Ma sœur m’aide au niveau administratif et comptabilité. Elle vient encore toute la semaine. Ma maman fait aussi du scan de dossier. Sans compter mon compagnon qui est papa au foyer”, énumère-t-elle. “J’ai eu un gros coup de mou psychologique”
En reprenant son cabinet il y a deux ans, le Dr Richard s’était fixé un an pour trouver d’autres médecins généralistes. Alors qu’elle exerce en maison de santé, les deux bureaux de médecins voisins sont pourtant restés désespérément vides… “A la fin de ma première année d’exercice toute seule, je m’étais fixé une date butoir. J’ai eu un gros coup psychologique parce que j’étais encore toute seule, je n’avais aucune piste. Ça m'a vraiment minée”, avoue-t-elle. Fatiguée physiquement par le rythme intense de son exercice, épuisée psychologiquement, elle est au bord du burn-out. Elle souhaite alors s’arrêter un mois. “Mais j’ai dû attendre trois mois car je ne pouvais pas m’arrêter du jour au lendemain, il fallait gérer. Heureusement, chose salutaire, j’ai fini par trouver un remplaçant”, raconte-t-elle.   

  A-t-elle déjà songé à abandonner ? “Oui, il y a des moments de désespoir. Je me suis souvent posé la question”, avoue la praticienne avant d'enchaîner : “le moment où il fallait le mettre en acte, je n’ai jamais réussi à le franchir. Sincèrement, je ne pense pas que je le ferai. Si on était plusieurs médecins, ça serait parfait. J’apprécie vraiment mon travail et là où je suis. J’ai un très bon rapport avec la patientèle. Tout ce qui est paramédical et social dans le secteur fonctionne très bien… il y a énormément de choses positives. La seule problématique c’est la charge de travail”, pointe-t-elle.  Alors, elle a décidé de se battre. Pour faire venir des médecins, montrer le potentiel en termes de projet de santé de son secteur, son cadre de vie. Elle a ainsi monté des “week-ends découverte”, ouverts à tous les internes et médecins qui seraient intéressés pour venir s’installer avec elle, avec le soutien du Center Park qui a proposé d’offrir gracieusement de l'hébergement dans des cottages. Lors de sa première édition, qui s’est tenue le 13 et 14 octobre dernier, une quinzaine de participants étaient attendus… mais personne n’a répondu à l’appel. Jusqu’au vendredi soir. “On avait tout annulé et une interne est venue vers moi ! Alors on lui a fait un petit week-end intimiste. Ça s'est super bien passé. J’attends sa réponse, ça ne sera pas pour une installation, mais elle veut venir deux fois par semaine avec un contrat adjoint qui permet qu’on travaille toutes les deux en même temps”, explique-t-elle. “C’est un espoir”, affirme encore la praticienne, qui compte bien recommencer l’opération dès que des personnes intéressées la contacteront. Diversifier les exercices
Le Dr Richard en est convaincue, du potentiel aux Trois Moutiers, il y en a, “que ce soit en termes de projet de santé ou en patientèle”. “Ce que j’aime dans ce territoire c’est qu’il est assez grand en termes de superficie mais finalement, on a un nombre d’habitants et de médecins spécialistes qui est très petit. On a un caractère assez familial qui fait qu’on a un énorme potentiel pour mettre en place des projets assez facilement”, assure-t-elle. 

  Elle voudrait également profiter de l’arrivée de nouveaux médecins pour moderniser un peu l’exercice de la médecine générale dans son secteur. “Mon objectif à terme, ce serait qu’on soit au moins cinq médecins, mais on n'a pas forcément besoin à temps plein. Aujourd’hui, on aime les exercices diversifiés, on n’aime pas être uniquement médecin généraliste. Il y a des postes à pouvoir en 50/50, salarié à l’hôpital et en libéral. Il y a aussi possibilité d'être coordinateur de médecin en Ephad, puisqu’il y en a deux qui en recherchent intensément”, détaille-t-elle. Quant à elle, elle aimerait se tourner, lorsqu’elle aura le temps, vers la formation des internes et jeunes médecins et pouvoir rejoindre le département de médecine générale de la faculté de médecine. “J’ai une belle vie en soit, avec d’autres médecins elle serait parfaite”, assure le Dr Richard, sans se départir de son optimisme.

     

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Pierre Tabet

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